Calandre (French Edition)
Chapitre 84 : faire un nouveau pas en avant
Chapitre 84 : faire un nouveau pas en
avant
Le lendemain de l’arrivée de Collin, Edem avait décidé de rester chez lui plutôt que d’accompagner son petit-ami à sa session de révision. Il avait envie de profiter de son ex, et puis il se serait senti inutile et gênant, à cette séance de préparation pour le bac. Maniel en avait semblé un peu déçu, mais il l’avait assuré qu’il comprenait, et le jeune calandre le croyait.
Par contre, quand il était rentré en fin d’après-midi, il l’avait accueilli avec joie et s’était consacré à lui jusqu’au repas du soir. Les deux amoureux s’étaient enfermés dans le loft pour parler de leur journée et se câliner, ce qui avait paru beaucoup rasséréner le beau chat.
La soirée avait été conviviale.
La nuit avait été douce.
Edem ne craignait plus tellement la présence de Maniel à ses côtés pour dormir. Au contraire : il adorait se blottir dans ses bras pour chercher le sommeil. Jamais son petit-ami n’avait le moindre geste déplacé, il ne le touchait qu’en lui demandant la permission ou en cherchant son accord des yeux. Et le jeune calandre se rapprochait beaucoup plus facilement de lui, désormais, ayant la certitude que leurs contacts et étreintes ne dépasseraient pas ses limites.
Cette proximité qu’ils développaient enfin tous les deux était aussi agréable que frustrante. Edem était incapable d’aller plus loin que ces câlins si affectueux, mais… une part de lui désirait tellement plus.
Infiniment plus.
Cela le terrifiait.
Il avait peur d’être débordé par ses propres pulsions et de ne pas savoir en gérer les conséquences.
Heureusement que Mani était la patience incarnée…
Le début de la semaine avait défilé rapidement. Maniel passait beaucoup de temps à travailler pour son bac de philo, qui aurait lieu le mercredi matin. Edem profitait de ces moments-là pour discuter avec Collin, faire plus ample connaissance avec Isaac, savourer des moments avec les Coroné-Munin. Il avait repris les cours avec Adonn, qui l’avait emmené en forêt avec Collin lundi et mardi après-midi, pour apprendre à maîtriser davantage ses pouvoirs.
Cela plaisait énormément à Edem qui, pourtant, n’avait pas accepté de retenter une transformation. L’idée de perdre ses repères et sa conscience le terrifiait si fort qu’il refusait de ne serait-ce qu’essayer.
Cela ne l’avait pas empêché de découvrir de merveilleux pouvoirs et de progresser dans sa maîtrise encore sommaire de l’art de guérison, ce qui le réjouissait énormément.
Il aimait l’idée de pouvoir soigner les êtres vivants, quels qu’ils soient.
Il était né pour cela.
En ce mercredi matin, Edem tournait en rond comme un lion en cage. Maniel était parti pour quatre heures d’examens, et il était au moins aussi stressé que lui. La nervosité de son petit-ami, lors du petit-déjeuner qu’ils avaient pris ensemble malgré l’heure plus que matinale, avait été contagieuse, et le jeune calandre n’avait pas eu, pour sa part, la possibilité de s’asseoir devant une feuille pour se concentrer sur une dissertation.
Il aurait mille fois préféré être celui qui passait son bac, ce matin-là…
Son agitation dura jusqu’à ce que Collin le rejoigne dans son loft, frappant doucement à la porte qu’Edem avait laissée ouverte.
—Je peux entrer ? demanda l’adulte.
—Oui, expira Edem en lui offrant un sourire penaud.
Collin s’avança dans la pièce, s’assit sur le sofa, son regard attaché à l’observation de l’adolescent.
—Tu as l’air très anxieux.
Le jeune calandre se laissa tomber près de lui, une moue de dépit aux lèvres.
—Pas vraiment… Je n’arrête pas de penser à Maniel et à son examen, c’est tout, ça me stresse.
Collin émit un petit rire discret.
—Tu es très attaché à lui… Tu sais, ça me fait chaud au cœur de te voir si épanoui avec lui. Vous êtes faits l’un pour l’autre. Vous avez l’air de vous aimer profondément, et d’être vraiment bien, ensemble…
Une boule nouant sa gorge, Edem acquiesça.
—Oui, j’adore Mani, souffla-t-il. Il est tellement…
Un sourire naquit spontanément sur ses lèvres.
—Gentil. Beau. Intelligent. Drôle. Affectueux. Et respectueux…
La main de Collin se posa sur sa tête, caressant délicatement ses boucles brunes.
—Je suis heureux pour toi. Tu as l’air d’avoir trouvé la perle rare.
—Oui, expira son ex. Tu sais, Collin…
Il hésita un instant, tourna son regard vers la porte toujours ouverte, vérifiant que personne ne pouvait les entendre.
—Avec toi, tout était facile. Il suffisait que je me laisse aller et… Et je ne sais pas. J’avais tout le temps envie de toi, et c’était juste évident et spontané. Mais avec Mani… Je n’y arrive pas. J’ai… j’ai peur qu’il m’embrasse. Qu’il me touche. Qu’il veuille aller plus loin. J’ai… peur de perdre le contrôle, encore une fois.
Il baissa la tête, n’osant pas parler de Jules. Collin en aurait été profondément blessé, déchiré, brisé, il le savait. Il n’aurait pas supporté d’apprendre ce qu’il avait subi.
Du moins, c’était ce qu’il pensait.
L’amour de Collin dépassait les sentiments amoureux. C’était celui d’un protecteur, qui tenait à veiller sur lui, qui souhaitait que rien de négatif, jamais, ne lui arrive. Edem savait que, déjà, il se sentait responsable du harcèlement qu’il avait subi, plus jeune.
Alors découvrir que son cher protégé avait été violé ?
Pendant des années ?
Non, il ne pouvait pas le lui révéler.
Il ne pouvait pas lui faire cela.
—Tu crains que le corbeau reprenne le dessus, soupira Collin, le comprenant à demi-mot. N’est-ce pas ?
Edem acquiesça silencieusement. Les doigts de son ex reprirent ses caresses, doux et pourtant insistants.
—Quoi de plus normal. Notre relation était simple justement parce que tu n’étais pas toi-même, Edem…
—Mais quand je suis redevenu moi-même… protesta l’interpellé.
—Tu avais tes repères, avec moi, le coupa gentiment son ex. C’était facile. Nous étions déjà engagés… bien trop loin.
Ces mots frustrèrent Edem, qui lui lança un regard confus.
—Tu regrettes… notre relation ? osa-t-il demander.
Encore ce rire doux. À la fois affectueux, et un peu cassé.
—Non, Edem, je ne regrette pas. Ce que je regrette, c’est de n’avoir pas su veiller sur toi comme il le fallait. Ni avant, ni à ce moment-là. Mais j’ai aimé chacun de nos instants passés ensemble, chacune de nos étreintes, chacune de nos caresses…
Il retira sa main des cheveux de l’adolescent, soupira.
—Tu sais à quel point je t’aime, Edem. L’amour que j’éprouve pour toi est inconditionnel, c’est pour cela que je n’éprouve pas de réelle tristesse à ce que tu aies tracé ta propre voie. Tu manques à ma vie, mais je suis sincèrement heureux pour toi. Cela ne m’empêche pas de chérir chacun des moments que j’ai vécus à tes côtés.
Cette déclaration toucha Edem droit au cœur. Il resta un instant figé, avant de se rapprocher doucement de Collin, posant sa tête contre son épaule.
—Moi aussi, murmura-t-il. Dis, Collin… Qu’est-ce qu’il y a entre Isaac et toi ?
En effet, depuis leur arrivée, les deux hommes s’étaient toujours montrés très proches, très complices, mais aucun geste, aucune parole, aucun regard ne prouvait qu’ils sortaient ensemble. Et Edem en était curieux.
Terriblement curieux.
À nouveau, Collin rit un peu.
—Il ne se passe rien, entre nous, répondit-il simplement. Nous sommes amis.
Edem ne put s’empêcher de se redresser pour observer attentivement son ex.
—Seulement amis ? insista-t-il.
Il rougit de sa propre indiscrétion. C’était rare qu’il se lâche comme cela. Mais c’était vrai, avec Collin, tout était simple. Cela avait été le cas pour leur relation amoureuse et passionnelle, c’était encore le cas pour leur relation amicale et affectueuse.
—Oui, insista l’adulte. C’est vrai que notre rapprochement est un peu tendancieux. Ça s’est fait vite, et nous sommes très complices. J’ai l’impression de le connaître depuis toujours. Je me sens bien, avec lui. Apaisé. Je ne dis pas qu’il ne pourrait pas se passer quelque chose de plus, entre nous. Mais pour le moment, cette situation nous convient. C’est agréable, d’avoir un ami si proche, de partager une telle connivence. J’ai la sensation de ne plus être seul, depuis que je le connais. C’était le cas avec toi, mais c’était différent. Avec toi… oui, je n’étais plus seul, et c’était tellement bon. Mais nous étions isolés, malgré tout. Dans une bulle. Avec Isaac, je m’ouvre à nouveau au monde. Et j’en ai envie. C’est la première fois depuis…
Il baissa les yeux, puis les plongea dans la contemplation du jardin, poussant un lourd soupir.
—Depuis la mort de mon clan, murmura-t-il.
Ces mots touchèrent profondément Edem.
Le blessèrent aussi un peu.
Il posa sa main sur la joue de Collin, le forçant doucement à tourner la tête vers lui. Leurs regards se croisèrent, graves et intenses.
—Je suis ton clan, désormais, dit-il d’une voix vibrante.
Collin retrouva son sourire, opina avec sérieux.
Il semblait bouleversé.
—Oui, souffla-t-il. Tu es mon clan. Merci, Edem…
Le cœur du jeune calandre se serra à lui en faire mal. Il ouvrit la bouche pour ajouter quelque chose quand des coups frappés à la porte les tirèrent de leur discussion, les faisant sursauter. Adonn et Isaac étaient sur le seuil, attendant d’avoir capté leur attention. Le premier tenait un plateau entre ses mains.
—On apporte du thé, ça vous tente ? demanda-t-il alors que les deux calandres tournaient leurs regards vers lui. Ou on dérange et on repasse plus tard ?
Collin tourna son visage vers Edem, l’interrogeant des yeux. Ce dernier hocha la tête.
—Non, venez, répondit l’adulte. Vous êtes les bienvenus. Nous avions fini.
C’était vrai. Ils auraient sans doute pu se dire encore des milliers de choses, mais l’essentiel avait été posé.
Adonn et Isaac les rejoignirent, le premier s'assit en seiza, le second se laissa aller au sol avec nonchalance. Adonn servit les tasses qu’il avait apportées dans le silence léger qui s’était installé. Edem en profita pour reprendre ses esprits. Il regarda discrètement l’heure sur son téléphone.
Onze heures trente.
D’ici une heure, Maniel serait rentré.
Aurait-il réussi son examen ?
Il secoua la tête, détournant ses pensées.
—J’ai… quelque chose dont je voudrais vous parler, dit-il à haute voix.
Avant de rougir, stupéfait de sa propre spontanéité.
Tous les regards s’étaient tournés vers lui, patients mais intrigués. Il aurait pu renoncer, personne ne lui en aurait voulu.
Mais il fallait qu’il se livre.
C’était important.
Et puisqu’il avait fait un premier pas en avant… autant se lancer.
—J’ai discuté avec Vinz, mon professeur principal, de mon désir de passer le bac, expliqua-t-il. Comme vous le savez, c’était trop court de le passer maintenant, mais d’après Vinz, ça pourrait se faire en septembre.
—Oui, tu me l’as dit, confirma Collin.
Adonn acquiesça gravement. Isaac se tut ; il n’était pas concerné.
—Je sais, expira Edem. Ce que je ne vous ai pas dit… C’est que Vinz pense que si je passe mon bac, la police me retrouvera. Vous savez que je suis parti de chez mes parents d’un seul coup, et que j’ai échoué chez Collin, qui m’a protégé et accueilli. J’étais mineur, quand je me suis enfui. Mes parents ont bien sûr alerté les forces de l’ordre.
—Oui, en effet, dit doucement Adonn. Ils ont même suspecté Collin, justement.
—À raison, soupira ce dernier. Même si je n’étais pour rien dans la fugue d’Edem.
—Oui, souffla l’intéressé. Je suis majeur, maintenant, donc d’après Vinz, je ne risque pas d’être forcé à retourner chez moi, seulement… Si je suis présent aux examens, forcément la police sera mise au courant à un moment donné. Et je devrais sans doute… rendre des comptes sur tout ça.
—En effet, admit Adonn. Je n’osais pas tellement t’en parler, parce que tu n’étais pas en mesure de gérer ce genre de problèmes, tu n’étais pas en état, ces dernières semaines. Et je pensais que tu repousserais le passage des examens à l’an prochain. Que souhaites-tu faire par rapport à la situation ?
Tout le monde l’écoutait avec attention et bienveillance, ce qui motiva Edem à poursuivre.
—Vinz pense que je devrais écrire à mes parents, mais je ne m’en sens pas encore capable. Je sais que je leur dois la vérité, ou au moins de les rassurer, de leur dire que je suis en vie… Il me propose, sinon, d’aller à la gendarmerie pour leur annoncer que je suis bien en vie, quitte à leur… à leur inventer une histoire. Je ne sais pas bien quoi faire.
Collin prit un air pensif, Adonn acquiesça avec sérieux.
—C’est une bonne solution, en effet. Cela règlerait définitivement ce problème-là. Ça te ferait ça de moins sur les épaules. Mais je ne peux qu’imaginer à quel point cela te rend nerveux. C’est un grand pas à accomplir.
Se sentir entendu et compris serra le cœur d’Edem de joie.
—Tu as le droit d’aller à ton rythme, Edem, précisa Collin d’une voix douce.
—Et quand tu te sentiras prêt, nous t’aiderons à réfléchir à quoi leur dire, et nous t’accompagnerons, si tu le souhaites, renchérit Adonn. Tu ne seras pas seul, Edem.
Collin opina avec force.
—Tu ne seras plus jamais seul, affirma-t-il.
Tu ne seras plus jamais seul.
Ces mots débordèrent Edem d’émotion.
Espoir et joie mêlés.
Il avait toujours peur.
Terriblement peur.
Mais savoir qu’il n’était pas seul pour affronter les zones d’ombres de sa vie l’apaisait et l’aidait à se tenir droit.
Il hocha la tête, refoulant les larmes qui menaçaient de le déborder.
—D’accord, souffla-t-il. Merci. Je… Je vais y réfléchir.
—Prends ton temps, Edem, répondit tranquillement Adonn.
—Oui, promit-il. Je vais faire au mieux en respectant mes fragilités.
Ses propres mots le firent rougir un peu, mais il les assumait.
Il était comme il était.
Il était qui il était.
Il avait ses faiblesses, mais aussi ses forces.
Il apprenait à s’accepter.
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