Calandre (French Edition)
Chapitre 58 : une famille envahissante
Chapitre 58 : une famille
envahissante
Edem et moi avons conclu qu’il viendrait en début d’après-midi à la maison. J’ai essayé de faire la grasse-matinée, ce matin, histoire de ne pas trop tourner en rond, mais impossible : même si nous avons discuté très tard par messages interposés, lui et moi, et que j’ai aussi papoté avec Amalia en privé et avec le groupe d’art sur Surnatchat, à six heures trente j’avais déjà les yeux grands ouverts et je tournais et me retournais dans mon lit en cherchant en vain le sommeil.
J’ai donc fini par me lever pour prendre un petit-déjeuner qui a eu bien du mal à passer, avant de me coller devant Netflix sur la télé du salon, histoire de tenter de faire passer le temps. À huit heures, Neïel, le cadet de la famille, onze ans, des cheveux roux ébouriffés et de grands yeux bleus à l’air innocent, est venu me rejoindre, puis Mel et Auriel, qui se lèvent toujours tôt, se sont montrés à leur tour. Du coin de l’oreille, j’ai entendu Or dire à notre sœur qu’il partait chez Zach et Danaé en fin de matinée, et qu’il y resterait jusqu’à lundi.
Dommage, je pense que ça aurait tranquillisé Edem qu’il soit là. Après tout, la présence d’Auriel est foncièrement apaisante, et puis ils se connaissent, tous les deux, puisque mon frère va régulièrement chez lui pour suivre les cours de soins magiques qu’Adonn lui donne.
Ça l’aurait sans doute rassuré, de voir une tête connue.
Je me souviens alors qu’Ilios est là, il a dormi chez nous, pour sa part. Ça, par contre, ça va sans doute soulager mon ami. Après tout, Ilios nous a servi de prof d’arts plastiques au cours de ces dernières semaines, remplaçant sa sœur Echo qui, nous l’avons appris, est enceinte et passe une grossesse un peu compliquée. Elle attend apparemment des jumeaux, elle est épuisée et a pas mal de contractions, alors elle a dû arrêter toutes ses activités et céder sa place à son aîné, qui prend son rôle très au sérieux.
Pour le reste, je ne doute pas une seule seconde qu’Edem stresse énormément à l’idée de se retrouver face à toute ma fratrie.
J’espère qu’il les aimera.
Je suis certain qu’à l’inverse, les miens vont le kiffer.
D’ailleurs, Or m’a avoué il y a quelques jours qu’Edem semble adorable, même s’il n’a fait, pour le moment, que le croiser à plusieurs reprises.
—Tu avais raison, m’a-t-il confié. C’est évident qu’il a beaucoup souffert. Il est très fragilisé. Mais il a un cœur en or, il est gentil comme tout, et tellement doux. Je comprends pourquoi tu es tombé sous son charme, vraiment.
Cela a gonflé mon cœur de joie et de fierté.
Évidemment qu’il est génial, mon petit trésor à moi !
L’heure ayant finalement tourné (quoique bien trop lentement à mes yeux !), la sonnette résonne enfin à quatorze heures pétantes. Je tressaille si fort que j’en bondis presque sur mon fauteuil, ce qui fait rire tout le monde. Personne ne cherche à aller ouvrir, me laissant cette joie. Je me précipite dans l’entrée, prenant à peine le temps de me calmer avant de déverrouiller la porte.
Je sombre aussitôt dans les yeux noirs d’Edem.
Il a un regard particulier.
Si profond.
Si intense.
Et pourtant, il ne cesse de vaciller, de se troubler, de tenter de dissimuler ce puits sans fond qu’il contient, et qui m’engloutit complètement, à chaque fois que je parviens à le capter.
Mon sourire se fait naturellement timide, mes mains se mettent à trembler légèrement.
Incroyable, l’effet qu’il me fait.
—Sa… salut, je bredouille.
—Salut, souffle Edem en face de moi, en baissant un peu le visage.
J’ai envie de poser mes doigts sur son menton, de le forcer à relever la tête, à me contempler encore. Mais je n’ose pas le toucher.
Je sais qu’à chaque fois que je le fais, cela l’ébranle bien trop, et je veux respecter ça.
—Viens, entre, je lui dis en m’effaçant pour le laisser passer. Bienvenue chez moi.
Edem m’offre un petit sourire intimidé avant d’obtempérer, se glissant dans ma maison. Mon cœur bat à cent à l’heure.
Edem est chez moi…
Je n’arrive pas à y croire !
—Tu veux que je te présente à ma famille, ou on va direct dans ma chambre ? je propose en refermant le battant derrière moi.
Edem a l’air d’hésiter. Je le vois se mordre les lèvres nerveusement. Je m’apprête à lui dire que ce n’est pas grave si on saute l’étape présentations, mais il est plus rapide que moi.
—Je tiens à aller dire bonjour, souffle-t-il.
Je sens qu’il aurait plutôt envie de se réfugier dans ma chambre, mais il y a quelque chose d’assuré, dans sa voix. Je suppose qu’il a appris les règles de la politesse de manière très carrée, dans son enfance, et que c’est resté ancré en lui. Je me contente d’acquiescer, sachant que ma famille fera tout pour le mettre à l’aise. Je le guide vers le salon, frémis en sentant ses doigts venir crocheter doucement mon t-shirt.
Il est anxieux, et il cherche en moi un appui, ce qui m’émeut profondément.
J’ai envie de lier ma main à la sienne, mais je n’ose pas.
C’est à peine si je me reconnais dans le garçon hésitant que je suis face à Edem. Mais étonnamment, j’aime assez cette facette de moi-même. Je suis plutôt du genre fanfaron, terriblement extraverti, j’ai beaucoup de gueule et j’ai tendance à être un peu un poseur sur les bords, quand même. Me voir réagir comme je le fais avec Edem, perdre mes moyens, m’intimider à ce point devrait peut-être m’embarrasser, mais au contraire, une part de moi en est amusée, l’autre touchée.
Je m’éclaircis la gorge en arrivant au salon, mais tout le monde a déjà tourné son regard vers nous. Je sais que ma fratrie nous attendait avec impatience.
Tout le monde veut rencontrer Edem.
—Edem est arrivé, j’affirme maladroitement (comme si ce n’était pas évident).
Amael, le premier, se lève et s’avance, un sourire paisible aux lèvres.
—Alors c’est toi, Edem, dit-il gentiment à mon ami. Bienvenue chez nous. Je suis Amael, appelle-moi Ama. Je suis l’aîné de la famille.
Un bras entoure soudain ses épaules, et le visage souriant de Gwen apparaît à son tour.
—C’est un peu notre père, même s’il n’est censé être qu’un frère, pour nous, explique-t-il d’une voix légère. Salut, Edem, je suis Gwendel, l’amoureux d’Ilios, il paraît que tu connais déjà Ilios.
Ce dernier s’avance lui aussi.
—Oui, on se connaît, en effet, intervient-il. Comment vas-tu, Edem ?
Je tourne mon regard vers l’interpellé, qui est très rouge et très droit sur ses jambes, l’air terriblement tendu.
—Ça… ça va, bredouille-t-il.
Il fait des efforts visibles pour garder la tête droite. Le pauvre, pas facile de se retrouver face à autant de visages quand on est timide et hypersensible…
—Bonjour, reprend-il. Merci de m’accueillir chez vous. Mani m’a beaucoup parlé de vous, je suis content de vous rencontrer.
—Nous aussi, assure Marielle en nous rejoignant, accompagnée des autres. Je suis Mari. Voici ma jumelle, Ana.
—Et la mienne, Mel, renchérit Gwen en relâchant Amael pour enlacer affectueusement sa sœur.
—Moi c’est Sam, le jumeau d’Auriel, tu connais Auriel, n’est-ce pas ? continue Samael.
—Et moi c’est Né, intervient Neïel en agitant la main avec enthousiasme. Depuis le temps que Mani parle de toi et rêve de toi, ça fait trop plaisir de te voir enfin !
Ces paroles forcent Edem à s’empourprer davantage encore. Les présentations étant finies (Jude et Ambre sont chez eux, Auriel est déjà parti chez ses amoureux), j’y coupe court en me plaçant légèrement devant mon ami.
—Bon ben nous, on va dans ma chambre, je lance.
—Déjà ? rit Sam. J’avais des tas de questions à poser à Edem !
Je lui tire la langue.
—Garde tes questions pour toi ! je réplique.
—Laisse-les, Sam, ils ont certainement bien plus intéressant à faire que papoter avec nous, ironise Gwen.
Ces mots me font presque autant rougir qu’Edem, cette fois-ci. Je lance un regard assassin à Gwendel avant d’attraper fermement la main de mon ami dans la mienne pour l’entraîner vers l’escalier.
—Viens, je lui souffle sans plus faire attention aux miens.
—À plus tard, tous les deux, fait gentiment Amael. N’hésitez pas à descendre goûter, tout à l’heure, surtout.
—Oui, oui, c’est ça ! je grogne.
—À… à plus tard, balbutie Edem sans résister à ma poigne.
Nous montons rapidement à l’étage, et je le conduis jusqu’à ma chambre, que j’ouvre, le cœur battant un peu trop fort dans ma poitrine.
—Et voilà mon petit chez-moi, je bredouille en le laissant pénétrer dans mon univers.
Edem s’arrête sur le seuil, observant les lieux avec un intérêt visible.
J’adore ma chambre.
J’y ai accroché des dessins partout, les miens, ceux que mes potes m’ont donnés. Des photos de ma famille, aussi.
Enfin, j’ai tapissé les murs de posters de mes univers préférés : Genshin Impact, d’abord, parce que ce jeu est beaucoup trop bien, et puis Mo dao zu shi, mon anime préféré. Je suis en train de lire les romans dont est tirée la série en anglais, tellement j’aime cette histoire. J’ai même affiché en grand un fanart que j’ai réalisé de trois des personnages, Jin Ling, Lan Jingyi et Lan Sizhui. Ce sont trois ados, je les surkiffe, et je les vois très bien en trouple, comme ils passent leur temps à traîner ensemble. Je me suis souvent reconnu dans le besoin d’indépendance de Jin Ling, dans le fait que, comme moi, il n’a plus de parents, également.
Bref, comme je vous le disais, j’adore ma chambre, quoi.
—Tu… Ça te plaît ? je demande à Edem en le poussant doucement en avant pour pouvoir refermer la porte derrière moi.
Mon ami contemple encore un instant les lieux avant de tourner son regard brillant vers moi.
—C’est très beau, m’avoue-t-il. C’est coloré, et très rempli, et… ça te ressemble.
Je ne peux m’empêcher de rosir de plaisir.
Le fait qu’il apprécie ma chambre me touche en soi, mais plus encore le fait qu’il relie cet univers à moi et… qu’il me regarde avec des prunelles aussi brillantes.
Dans l’instant, il n’a pas l’air timide du tout, et sa manière de me fixer est… vraiment très équivoque.
J’ai très, très envie de l’embrasser.
Mais il faut que je me contienne.
Je le sais.
Ça n’a jamais été aussi difficile.
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