Calandre (French Edition)
Chapitre 56 : un nouvel élève
Edem et moi sommes devenus inséparables. Jusqu’à présent, nous ne nous sommes pas vus en dehors des temps de groupe, à ma grande frustration. C’est un peu de ma faute, je n’ai pas osé demander à mon nouvel ami si ça lui dirait de passer chez moi, j’avais peur que ça soit trop prématuré, et il ne m’a pas proposé non plus d’aller chez lui. Ce n’est pas l’envie qui manque, pourtant.
C’est simple : je ne fais que penser à lui.
Toute la journée.
Et la nuit, je rêve de lui.
Je suis obsédé par lui, c’est fou.
Je suis en ébullition complète.
Quand je suis en société, je passe mon temps à rêvasser, ce qui me vaut les gentilles moqueries aussi bien de ma famille que de mes amis. Tout le monde est au courant que je suis complètement en amour avec Edem, ce n’est pas un secret, et tout le monde aime bien m’embêter avec ça.
En vérité, ça ne m’embête pas tellement, mais ça me perturbe, qu’on me charrie à ce sujet. Je ne peux m’empêcher de rougir quand on me lance des piques sur mes sentiments pour lui, sur notre rapprochement, sur la manière dont je suis englouti dans mon désir d’être avec lui.
Quand je suis seul dans ma chambre, je passe mon temps à communiquer avec Edem. Je ne cesse de lui envoyer des petits ou longs messages. Il y répond dès qu’il le peut, c’est évident qu’il est aussi accro à moi que l’inverse.
Je n’ai d’ailleurs jamais aussi peu dormi qu’en ce moment.
Et pourtant, je déborde d’énergie, c’est dingue !
Nos conversations, autant que nos entrevues lors des ateliers où Edem a continué de venir et nos rencontres de groupe du dimanche, nous ont permis de faire plus ample connaissance. Je sens qu’Edem me fait enfin confiance, même s’il reste timide et rempli de doutes. Je crois qu’il ne craint plus que je le repousse, ce qui me rassure infiniment.
Comme si j’avais la moindre envie de le repousser !
Au contraire, je dois surtout freiner des deux pieds pour ne pas le pousser plus loin dans notre relation, ce qui n’est pas une sinécure, parce que je déborde de partout.
En plus, depuis que j’ai rencontré Edem, j’ai cessé de m’envoyer en l’air à droite à gauche, ce qui fait que j’ai une libido à fleur de peau. Je la canalise du mieux que je peux. Je ne peux pas m’empêcher de me faire des fantasmes sur mon ami, mais je n’ai pas envie que ceux-ci influent sur ma relation avec lui.
J’ai promis de respecter son rythme et ses limites, et j’y tiens, vraiment.
Depuis qu’Edem a commencé à venir aux ateliers à l’école, nous nous sommes vus huit fois. Et nous avons passé un nombre absolument incalculable d’heures à discuter, tous les deux.
J’ai fini par le convaincre en douceur de venir à l’école. Comme nous avons le même âge et qu’il avait un bon niveau scolaire avant d’arrêter le lycée d’un coup, à la Toussaint (il a refusé de me dire ce qui lui était arrivé, mais il est évident qu’il n’a pas stoppé l’école sans une très bonne raison, apparemment c’est à ce moment-là qu’il a quitté l’Ariège pour gagner Toulouse, d’ailleurs), il sera dans la même classe que moi. C’est, je crois, ce qui a fini par faire pencher la balance en faveur d’un essai.
Je sens bien qu’Edem doute beaucoup, qu’il a très peur de venir en cours. J’ignore pourquoi, mais j’ai envie de lui prouver qu’il n’a aucune raison de craindre tout ça. L’école des surnaturels, c’est plutôt fun et agréable, même si dans ma classe, nous travaillons dur, car nous voulons tous passer notre bac.
Bref, je suis trop content d’avoir réussi l’exploit de convaincre Edem de venir se joindre à nous. Il a très envie de passer son bac, même s’il m’a avoué qu’il ne sait pas bien quoi faire après. Il ignore même s’il pourra réussir les examens d’ici un mois. Après tout, il n’a même pas fait un trimestre de cours, ça va être compliqué, pour lui. Mais il m’a révélé qu’il avait toujours eu un très bon niveau scolaire et, au cours de cette dernière semaine, il a beaucoup travaillé pour tenter de se remettre à peu près à niveau.
Pour ma part, je compte prendre une année sabbatique pour dessiner, après les épreuves. Je ne sais pas trop non plus ce que j’ai envie de faire comme métier, mais je suis sûr d’une chose : je veux continuer à dessiner à fond.
J’aimerais bien voyager, aussi, même si ma famille n’est pas trop pour. Je n’ai pas très envie de les quitter, du moins pas trop longtemps, mais quand même, découvrir un peu le monde, ça me plairait bien. Je sais que ma fratrie a peur que je parte seul et qu’il m’arrive quelque chose, ce qui est normal, vu que nous venons de passer dix ans à fuir des psychopathes. Mais ceux-là nous ont lâché les basques, et je ne souhaite pas vivre dans la crainte continuelle, pour ma part.
Peut-être que si je voyageais accompagné, ça rassurerait les miens ?
Je sais qu’Amalia ne serait pas contre, Appollo non plus. Mais maintenant que je suis amoureux, je me dis que ça serait compliqué, pour moi, de partir sans Edem… Est-ce que ça lui plairait, à lui, d’explorer le monde ?
C’est sans doute trop prématuré pour évoquer le sujet avec lui.
Je lui ai fait part de mes désirs d’évasion, mais sans insister, pour le moment.
On verra plus tard.
Tout est à construire, entre nous.
J’ignore même si nous pourrons jamais dépasser le stade de l’amitié.
J’en ai très envie, et je crois qu’Edem aussi. Mais il a l’air de traîner tellement de pots cassés derrière lui, le pauvre… Parfois, je le sens comme une coquille vide. D’autres fois, au contraire, je décèle en lui une nature sauvage, impétueuse, qui a soif de vivre. Mais il semble avoir vraiment très peur de cette part-là de lui.
J’aimerais savoir ce qui lui est arrivé.
Comprendre pourquoi il est aussi terrifié.
Mais c’est encore trop tôt pour ça. Je ne peux pas lui poser trop de questions, je dois y aller avec douceur et tact, et lui n’est visiblement pas prêt pour me parler de son passé, pas plus qu’en quelques mots obscurs.
Il n’a pas l’air de souhaiter regarder en arrière.
Je le comprends, je ne prends aucun plaisir, moi, à me souvenir de ma vie en Hongrie, pas plus que je n’apprécie de repenser à nos années de fuite.
Mais cela fait partie de moi, et je ne cherche pas non plus à l’étouffer ou à le repousser.
Bref, donc, je suis joie.
En ce lundi matin, je saute partout, j’ai envie de chanter, de danser, de crier.
Edem vient à l’école !
La journée va être fabuleuse.
J’ai tellement, tellement, tellement, tellement hâte d’y être !
En espérant qu’Edem ne prenne pas peur et n’annule pas sa venue.
Je ne peux m’empêcher de lui envoyer un petit mot d’encouragement tout en déjeunant. C’est le seul repas où j’ai le droit à mon portable, Amael m’épargne les « pas de Smartphone à table » au réveil, sachant qu’après, j’aurai une journée entière de cours.
Le week-end, c’est différent, du moins, ça dépend de si on prend un grand petit-déjeuner en famille ou pas.
—Coucou toi <3 Comment tu te sens, pas trop stressé ? Moi j’ai tellement envie de te voir que je n’arrive à me concentrer sur rien, c’est horrible. Vivement qu’on soit à l’école ! En espérant que tu viennes ? Évidemment, je ne veux pas t’y forcer, hein, si tu le sens pas, tu le sens pas. Mais sache que je serai là pour t’épauler et que je ne te lâcherai pas d’une semelle, de toute la journée ! Je suis trop refait que tu te joignes à nous rhaaaa, c’est trop bien ! Allez, bisous, trésor, à toute ! <3
Ah, oui.
Le « trésor ».
Évidemment que vous l’avez remarqué.
Je pense qu’Edem n’y est pas insensible non plus, même s’il n’en dit rien. C’est juste à l’écrit, je ne peux pas m’empêcher de lui glisser des petits mots doux de ce genre, c’est plus fort que moi. Je n’ai pas osé lui demander si ça le dérangeait, par peur de l’embarrasser. Et comme il ne dit rien, je continue. J’espère sincèrement que ça ne le gêne pas. Moi, j’adore l’appeler trésor.
Et j’ai envie de lui donner mille surnoms mignons.
Comme « ma puce », « mon ptit cœur » ou « chouchou », mais je me contiens, quand même.
Sa réponse arrive rapidement, m’arrachant un sourire immense qui fait rire Jude, mon frère se trouvant juste en face de moi alors que je picore mon repas sans quitter mon téléphone des yeux. Je lui tire la langue avant de lire le message d’Edem :
—Coucou Mani ! Promis, je n’ai pas renoncé, je viens. C’est vrai que je suis très nerveux. Mais je sais que tu seras là pour me soutenir, et ça me rassure beaucoup. Et puis je connais déjà plusieurs personnes dans la classe, dont toi, ça m’aide beaucoup à ne pas trop paniquer. Ton petit mot m’a touché droit au cœur, alors merci. À tout à l’heure, j’ai hâte moi aussi, même si je suis très stressé…
Il a une façon d’écrire très sobre, que j’adore. Je m’agite sur ma chaise en me retenant de crier de joie. J’ai conscience que mes demi-gémissements euphoriques sont très pitoyables et font beaucoup rire Jude, mais celui-ci a la décence de se taire à ce sujet.
Je n’y suis pour rien si je suis aussi amoureux, moi.
J’ai tellement envie de retrouver Edem que j’en ai du mal à manger.
J’ai l’estomac dans les chaussettes.
J’ai le trac.
Je voudrais déjà être à l’école, à l’heure du début des cours !
C’est bien la première fois que je suis aussi pressé d’aller bosser, moi…
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