Calandre (French Edition)

Aurélie Chateaux-Martin · Chapitre 29 sur 62

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Calandre (French Edition)

Chapitre 78 : confidences à un ami

 

Le week-end avait trop vite passé.

Finalement, il avait été magique, et Edem s’était senti tellement détendu qu’il avait accepté sans mal d’aller à la sortie de l’après-midi avec Maniel et Maric. La promenade-dessin dans les bois avait été merveilleuse. Le groupe de jeunes était fabuleux, gentil, attentionné, amical, il avait pleinement accepté le calandre et semblait beaucoup l’apprécier.

C’était très réciproque.

Edem apprenait peu à peu à en connaître les différents membres, et ceux-ci le fascinaient tout en lui plaisant atrocement.

Même s’il était tout de même un peu jaloux de la proximité que Maniel partageait avec Amalia, et puis également un peu d’Appollo, la belle nymphe mâle qui avait osé lâcher un petit commentaire prouvant qu’il avait lui aussi partagé une relation un peu trop… charnelle avec Mani. Edem avait beaucoup rougi en comprenant que son petit-ami avait fait des plans à trois avec la nymphe et Amalia. Ces deux-là formaient apparemment un couple ouvert qui s’adorait, et ils avaient visiblement beaucoup « d’affection » pour le beau chat.

Edem n’avait pas osé interroger son compagnon à ce sujet, mais s’il avait bien lu entre les lignes, Appollo était le premier garçon qu’ait fréquenté Maniel. Le jeune calandre savait que ce n’étaient pas ses affaires et qu’il n’aurait pas dû s’en émouvoir, d’autant qu’il était au courant de l’inconsistance passée de son amoureux, mais tout de même, cela l’avait un peu vexé.

Il gérait mal ce genre de sentiments, qui le frustraient et l’agaçaient, pour dire la vérité. Mais rien n’aurait pu pour autant gâcher sa joie de passer ce temps merveilleux avec l’homme qu’il aimait et ces nouveaux amis qui l’accueillaient à bras ouverts. Aussi avait-il rangé sa possessivité et profité du moment, simplement.

Lâcher Mani, ce soir-là, avait été difficile.

Edem détestait cela.

Il aurait voulu que son petit-ami reste encore et encore, et ne jamais lui rendre sa liberté. Bien sûr, c’était impossible, et il en avait conscience. Il en souffrait tout en acceptant la réalité. Et puis pour dire vrai, ces deux jours avaient été si riches en émotions qu’un peu de solitude lui ferait sans doute le plus grand bien…

Pourtant, après le souper, Edem s’était mis à tourner dans son appartement sans parvenir à se calmer. Il était euphorique, et à la fois perturbé. Il se sentait sous haute tension. Il fallait qu’il parle à quelqu’un ou il allait exploser.

C’est fort de cette certitude qu’il finit par rejoindre la chambre de Maric et Lubin, et y frapper doucement. Ce fut Lubin qui lui ouvrit. Edem aimait beaucoup le garçon. Du haut de ses onze ans et demi, ce dernier était plutôt mature, et très calme. Il avait beaucoup de points communs avec Edem, avec qui il partageait son hypersensibilité et son grand besoin de tranquillité. Il n’en était pas moins adorable, et très attentif aux autres. Il possédait une empathie débordante, qu’il cachait parfois sous une chape d’indifférence, mais qui le rendait extrêmement prévenant.

—Coucou, lui dit le préadolescent en lui offrant un regard instigateur.

—Coucou, chuchota Edem. Je voulais parler à Maric.

Ce dernier apparut dans l’embrasure de la porte, un grand sourire aux lèvres. Ses cheveux bariolés apportèrent aussitôt une touche de couleur et de lumière au tableau, reflétée par son immense joie de vivre.

—Coucou Edem ! lança-t-il avec son habituelle énergie. Tu veux qu’on aille chez toi ?

Il employait toujours l’expression « chez toi » pour parler du loft de son ami, comme si c’était un lieu réellement séparé du reste de la maison, qui appartiendrait véritablement à Edem.

Et c’était le cas, à bien y penser.

Les Coroné-Munin n’empiétaient jamais sur le domaine d’Edem. S’ils l’intégraient parfaitement dans leur vie, ils estimaient qu’à son âge, il n’était que légitime qu’il ait son propre lieu de vie, qu’il soit aussi indépendant qu’il le désirait.

C’était rassérénant et touchant.

Edem adorait sa vie ici.

Il la chérissait et en était empli de gratitude.

—Oui, si tu veux bien, répondit-il un peu timidement.

Maric hocha la tête avec sérieux, repoussa doucement son frère, se glissant par l’ouverture. Lubin suivit les deux adolescents du regard avec une envie visible. Il était évident que lui aussi, aurait aimé se rapprocher davantage d’Edem. Mais jamais il ne tentait de s’immiscer dans sa relation avec son frère. Il paraissait saisir qu’il n’était pas assez « grand », que Maric et Edem partageaient une amitié spéciale, et qu’ils avaient simplement besoin d’espace et d’intimité.

Le jeune calandre referma la porte de son loft derrière Maric, lui fit signe de venir s’installer au salon. Il avait éteint le chauffage sous le kotatsu depuis longtemps, mais y avait laissé la couverture, appréciant, le soir, de se glisser dessous. Même s’il avait facilement trop chaud, cela lui procurait une sensation de paix et de protection qui lui plaisait beaucoup.

—Alors, qu’est-ce qui t’arrive ? lui demanda gentiment Maric en se vautrant contre le sofa.

Le canapé ne servait guère que d’appui pour le dos d’Edem et de ses convives, en vérité. Tout le monde semblait préférer s’asseoir à même les tatamis. C’était vrai que c’était confortable.

Edem rosit, chercha ses mots, ne trouvant pas bien quoi raconter à Maric. Il avait ressenti un fort besoin de se confier, mais il ne savait pas comment se livrer, en vérité.

C’était embarrassant.

Son ami pouffa doucement et, se redressant, il remonta ses jambes contre son torse, les capturant de ses bras. Il posa sa joue sur son genou, fixant le jeune calandre de ses yeux remplis d’espièglerie.

—Tu voulais me parler de ta jalousie pour Amalia et Appollo, hein, plaisanta-t-il doucement.

Aussitôt, Edem s’empourpra sauvagement.

—Non, je… bredouilla-t-il. Enfin, je…

Il ne parvenait pas à placer un mot après l’autre. Il se sentait vraiment gêné, et en même temps, Maric avait touché juste. Ce n’était pas la seule chose qu’il avait envie de débattre avec son ami mais… oui, c’était vrai, ce sujet-là le perturbait particulièrement.

—Tu as déjà été amoureux à en avoir mal ? souffla-t-il soudain.

Le regard de son vis-à-vis se fit soudain plus sérieux, presque grave.

—Non, admit-il. Jamais.

Un petit sourire très doux se dessina sur ses lèvres.

—Je n’ai jamais vraiment été amoureux, avoua-t-il.

—Oh, souffla Edem.

—Tes sentiments pour Mani te font souffrir ? s’enquit gentiment le garçon.

Le jeune calandre secoua la tête.

—Oh, non, au contraire ! s’écria-t-il. Pas du tout… C’est juste que des fois… Je ne sais pas comment l’exprimer. Quand Mani n’est pas là, je ne pense qu’à lui, et parfois ça me serre le cœur si fort… Tout à l’heure, quand il est parti, par exemple, j’étais tellement triste, et pourtant, je sais bien que je vais le revoir demain ! Parfois, je ne comprends pas pourquoi mes émotions sont si puissantes. Et même quand il est avec moi… Parfois, je suis heureux à en avoir mal. Je ne savais pas que ça pouvait être… douloureux d’aimer à ce point.

Le sourire de Maric se renforça. L’éclat de ses yeux montrait à quel point il était touché et ému par les confidences de son ami.

—C’est justement parce que tu l’aimes très, très fort, dit-il. C’est une bonne douleur, tu sais.

Edem acquiesça.

—Oui, je sais. Mais ça me bouscule parfois un peu, et des fois, ça me fait un peu peur, aussi…

—Tu as peur de quoi, au juste ? osa demander son vis-à-vis.

Le jeune calandre hésita un court instant.

—J’ai peur que Mani finisse par se lasser et se détourner de moi, soupira-t-il. Je sais qu’il m’adore, mais on ne va pas au même rythme, lui et moi. Il doit toujours être patient, avec moi, marcher sur des œufs, me soutenir, accepter mes limites. Je suis tellement cassé, et lui, il est lumineux, il est libre, il est parfait…

Les doigts de Maric effleurèrent délicatement le dos de la main d’Edem.

—Personne n’est parfait. Ou alors, on l’est tous, à notre manière. Mani t’aime comme un fou. Je sais que ça te questionne, qu’il ait été volage, avant de te rencontrer, mais je ne crois pas qu’il souhaiterait renoncer à toi pour ce genre de… de choses.

Edem n’avait pas parlé de ses blocages physiques, mais son ami semblait les avoir compris. Il les évoquait à demi-mot, sans pousser le bouchon trop loin, sans chercher à trop en savoir, tentant juste de rassurer le jeune calandre par ses paroles si justes.

Edem finit par opiner, expirant avec un peu trop de force.

—C’est vrai, tu as raison, savoir qu’Amalia et Mani ont partagé… une relation charnelle me rend jaloux.

—Et Appollo aussi, fit doucement remarquer Maric.

—Et Appollo aussi, confirma son ami dans un lourd soupir.

—Tu sais… affirma le plus jeune. Maniel était un vrai coureur de… d’un peu tout ce qui lui plaisait. Mais quand on est libre, quand on n’est pas amoureux, c’est normal de profiter de sa jeunesse et de la vie, non ? Je ne veux pas dire que tout le monde doit se comporter comme il l’a fait et explorer tous les possibles, bien sûr. Moi, ça ne m’intéresse pas spécialement, par exemple. Bon, c’est vrai, je suis encore jeune, je vais peut-être changer d’avis quand je grandirai. Mais tu comprends, non ?

Edem acquiesça gravement.

—Oui. Je ne reproche rien à Mani. Je ne lui en veux pas, et je sais que je ne devrais pas en être jaloux, ce ne sont pas mes affaires. Ça fait même partie de lui, des raisons pour lesquelles je l'aime, au fond. Sa liberté. Sa manière de mordre la vie à pleines dents sans chercher à tout réfléchir, sans se limiter. C’est aussi cette partie de sa personnalité qui l’a fait se rapprocher spontanément de moi.

Il hocha la tête avec sérieux.

—Oui, j’aime énormément sa spontanéité et sa… légèreté.

Les deux adolescents échangèrent un regard complice et pouffèrent doucement en chœur.

—Je comprends, tu sais, conclut Maric. Mais entre ce qu’on « devrait » ressentir et la réalité il y a parfois tout un univers. Ce que j’essaie de te dire, c’est que c’est okay de ressentir de la jalousie. Ce n’est pas honteux, tu n’as pas à te sentir coupable. Tu aimes Maniel, et certaines parties de sa vie passée sont un peu… comment dire ? Sensibles ?

—Oui, expira Edem. C’est surtout que ça me frustre, bêtement, de le voir si proche de personnes comme Amalia et Appollo… Ils ont une connexion forte, et parfois j’ai peur que…

Il se mordit les lèvres, offrit un regard piteux à son ami.

—Tout à l’heure, Appollo a fait remarquer que c’était dommage que Maniel ne soit plus disponible pour… pour des plans à trois, souffla-t-il. Ça m’a beaucoup agacé.

—Oui, j’ai vu ça, admit gentiment Maric. Et ça n’a pas aidé qu’il poursuive en disant que vous pourriez vous prévoir des plans à quatre, que tu étais le bienvenu…

Ce simple souvenir força Edem à s’empourprer violemment.

—Oui, lâcha-t-il en baissant les yeux, profondément gêné.

—Appollo et Amalia sont des coquines4 sans limite, pouffa Maric. Tu sais, les nymphes et les sirènes sont souvent de sacrées libertines. Il ne faut pas trop les prendre au sérieux. Mais elles restent des êtres sensibles et adorables, qui se soucient réellement des autres. Je suis sûr que Maniel va recadrer la situation, il a bien vu que tu étais très embarrassé et mal à l’aise…

—Je sais qu’Appollo ne pensait pas à mal, et que je ne peux rien contre l’amitié qui lie Mani à Amalia, assura Edem. Et même si j’y pouvais quelque chose, je ne voudrais pas briser ça, c’est sacré, l’amitié. C’est juste frustrant de ressentir ce que je ressens, c’est tout. En fait, la seule personne à qui j’en veux, c’est moi-même, d’être aussi idiot…

Les doigts de son ami se levèrent pour caresser doucement sa joue, capturant son regard.

—Tu n’es pas idiot. Tu es amoureux. Et sensible. Et… tellement peu sûr de toi. C’est normal que tu ressentes tout ce que tu ressens, Edem. Et puis tu sais, la jalousie, c’est un sentiment naturel, même si c’est vrai, ce n’est jamais agréable à éprouver, et qu’il faut éviter de trop la nourrir. Je suis sûr que Maniel est tout aussi capable que toi d’être jaloux et possessif, quand ça te concerne…

Encore une fois, Edem s’empourpra sauvagement.

—J’ai raison ? rit Maric.

—Oui, avoua son interlocuteur, ses joues brûlantes d’embarras. Mani est jaloux de… certaines choses.

Son ami lui fit un clin d’œil, n’ajoutant rien. Il faisait toujours preuve d’autant de prévenance que de discrétion, ne poussant jamais le bouchon trop loin. C’était à la fois rassurant et apaisant. Cela mettait Edem en confiance.

Et pour dire la vérité… se livrer lui avait fait énormément de bien.

C’était vrai, c’était gênant, de parler de ses sentiments, surtout pour évoquer ses « zones troubles ».

Mais cela l’avait réconforté et soulagé.

Il se sentait désormais plus léger.

Serein et exalté.

Il avait déjà hâte de retrouver Maniel.

De se lover dans ses bras.

De se serrer contre lui, savourant ses bras fermement enlacés à son corps.

De sentir sa chaleur.

Son souffle.

Son cœur palpitant à l’unisson avec le sien.

4 Pour rappel : les peuples des sirènes et des nymphes sont des peuples matriarcaux, chez qui le

féminin l’emporte. Il est donc normal que Maric parlent d’Amalia ET Appollo au féminin-neutre.

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