Calandre (French Edition)
Chapitre 88 : Or
La fin de la semaine avait été douce, malgré les évènements. Isaac était parti en fin d’après-midi, après que trois de ses frères étaient venus le chercher. Edem avait été très impressionné de rencontrer d’autres chimères. C’était là qu’il avait découvert qu’il y en avait également à Lunel, et qu’Isaac y avait même un cousin.
Collin n’avait pas semblé affecté du départ de son ami, mais l’étreinte que les deux hommes avaient partagée avait été chargée d’émotion. Cependant, il y avait trop à faire, ici, pour que le calandre ait réellement le temps de s’ennuyer de l’absence de la chimère.
Le week-end, Maniel avait majoritairement révisé pour son Grand Oral mais, le dimanche après-midi, il avait lâché du lest pour une sortie du groupe d’artistes en forêt. Edem s’était bien sûr joint à Maric et lui, ce qui lui avait fait du bien : à la maison, il ne cessait de penser à tout ce à quoi il avait promis de réfléchir, sans parvenir à trouver de réponse, ni concernant le fait d’aller annoncer à la police qu’il était bel et bien en vie, ni pour la proposition des Gardiens de l’étudier.
C’était angoissant, et il avait bien besoin de se changer les idées.
Il n’avait pas osé interroger Amalia sur sa mère, mais celle-ci était venue lui parler d’elle-même, affirmant qu’il avait fait très bonne impression.
—Mylena est un peu impressionnante, avait-elle expliqué dans un rire amusé. Pas tellement qu’elle fasse peur mais… elle en impose, non ? Et puis elle est tellement directe…
—J’en connais une autre, qui lui ressemble, avait plaisanté Appollo en déposant un baiser taquin sur sa joue.
—Tu peux parler ! Côté charme excessif, les nymphes se posent là !
—Mais nous n’avons pas le pouvoir inconscient d’ensorceler les gens, contrairement aux sirènes, avait répliqué son petit-ami, joueur.
—Tu… tu appelles ta mère Mylena ? s’était étonné Edem. Vous n’êtes pas proches ? J’avais pourtant l’impression…
—Oh, si, nous sommes très proches, surtout qu’elle est super jeune. On s’entend très bien. C’est juste une habitude, chez les sirènes, nous avons tendance à appeler nos parents par leurs prénoms plus qu’en leur disant « papa » ou « maman ». En fait, notre société est assez particulière. Nous avons des parents, bien sûr, mais c’est plutôt tout le clan qui nous éduque. Nous vivons tous ensemble dans une maison immense, et pour résumer, les enfants sont les enfants de tout le monde. Du coup, c’est plus simple pour nous d’appeler tout le monde par son prénom !
—Oh… avait soufflé Edem, surpris et captivé par ce qu’il découvrait.
Il avait eu envie de poser mille questions.
De découvrir l’univers des sirènes.
Mais il était trop timide pour cela.
Amalia avait semblé le comprendre. Elle lui avait gentiment tapoté l’épaule, dans un geste affectueux, et lui avait offert un grand sourire.
—Un jour, je t’inviterai chez moi, avec Mani. Tu verras, ma maison est tellement trop cool ! Mais Mylena m’a dit que pour le moment, tu n’avais pas le droit de sortir de Lunel, alors bon…
—Mais tu… tu n’habites pas à Lunel ? s’était étonné Edem.
—J’habite près de la côte, au bord de l’Étang de l’Or. Tu sais, nous les sirènes, on a besoin d’eau et d’espace. L’Étang et les bords de la Méditerranée sont notre terrain de jeu…
Edem n’y avait pas pensé. Mais qui disait sirènes, disait en effet créatures aquatiques. Cela tombait sous le sens, à bien y penser…
Le jeune calandre avait beaucoup apprécié de se rapprocher un peu d’Amalia. C’était vrai, il lui arrivait d’être jaloux de la proximité que la jeune femme partageait avec Maniel, mais ce n’était pas constant, et surtout, il avait conscience que ce n’était pas juste. Il ne la détestait pas pour autant, loin de là, et en venait à vraiment l’aimer, même, désormais. Appollo aussi, était monté dans son estime. Un peu trop taquin, la nymphe n’en était pas moins très gentil et semblait s’intéresser sincèrement à Edem. Il était moins extraverti que sa petite-amie, mais avait un humour percutant (quoiqu’un peu trop souvent tourné vers le sexe) et une personnalité rayonnante.
Edem comprenait, vraiment, pourquoi Mani était aussi proche de ces deux-là.
Et puis en toute bonne foi, il saisissait pourquoi le beau chat avait choisi de coucher avec Appollo. Ce dernier était magnifique. Il possédait une vénusté solaire, un charme incroyable, et un sex-appeal qui, il était vrai, ne laissait pas tellement Edem indifférent.
Même si le jeune calandre n’était pas intéressé par lui de cette manière-là, tout de même.
Il n’avait d’yeux que pour son petit-ami.
L’après-midi, donc, avait été radieuse, et une bonne coupure dans le quotidien soudain un peu trop dense d’Edem.
Le soir-même, Mani reprenait ses révisions à fond, tandis que le jeune calandre, lui, avait été passer du temps avec les autres habitants de la demeure, savourant un moment en « famille ».
Parce que c’était ce qu’étaient ces gens, pour lui. Les Coroné-Munin, autant que Collin, étaient sa famille.
Son foyer.
Le début de la semaine avait trop vite défilé. En ce mercredi matin, Edem et Maniel s’étaient levés très tôt. Le second parce qu’il passait son Grand Oral (et il stressait beaucoup, à ce sujet), le premier pour le soutenir.
Et puis un peu parce qu’il avait eu beaucoup de mal à dormir et aurait été incapable de s’assoupir, pas sachant que ce matin-là, il allait faire plus ample connaissance avec Auriel et participer aux enseignements d’Adonn.
Cela le rendait extrêmement nerveux.
Il était sûr de son choix, c’était ce qu’il souhaitait faire.
Mais c’était un pas en avant dans le vide, et cela le rendait profondément anxieux.
Il en avait parlé à Maniel, qui l’avait écouté avec attention, avant de lui demander la permission de le prendre dans ses bras.
—Tu sais, Edem… Tu peux être fier de toi, lui avait-il dit. Tu as fait tellement de chemin depuis que tu es arrivé ici ! Tu es quelqu’un de fantastique. Plus je te connais, plus je t’aime. Je sais que tout va bien se passer, mais j’entends complètement tes craintes, elles sont légitimes. Tu es timide, peu sûr de toi, et tu as toujours cette peur, en toi, de laisser le corbeau reprendre le dessus. C’est normal que tu stresses. Et puis même si tu connais bien Adonn, Or est quasiment un inconnu, pour toi, tu n’as fait que le croiser… et je sais à quel point c’est compliqué pour toi de rencontrer de nouvelles personnes. Bref, je t’adore, mon p’tit cœur, tu es le meilleur. Je penserai fort à toi.
Ces mots avaient détendu un peu Edem. Sa conclusion l’avait même fait rire.
—Tu seras en plein examens ! s’était-il écrié avec humour. Évidemment que tu ne vas pas penser à moi !
—Je suis multitâches, avait promis son petit-ami. Et je te garde toujours dans un petit coin de ma tête…
Cela avait fait extrêmement plaisir à Edem, qui s’en était senti revigoré.
Après le départ de son petit-ami, il avait regagné son loft et s’était plongé dans l’étude. Il avait beau n’avoir pas encore pris de décision par rapport à sa « disparition » du monde humain, il n’avait pas pour autant renoncé à passer son bac. Il avait demandé à Vinz de l’inscrire malgré tout, promettant qu’il ferait face aux conséquences. Il pensait bien aller prévenir la police de son existence, mais dans l’immédiat, il avait d’autres chats à fouetter.
On frappa finalement doucement à sa porte, ce qui tira Edem de ses apprentissages. Il avait laissé le battant ouvert, pour qu’Adonn puisse venir le chercher facilement. Et en effet, ce dernier patientait sur le seuil, son habituel sourire paisible aux lèvres.
—Or est arrivé, dit-il tranquillement. Est-ce que tu veux toujours te joindre à nous ?
—Ou... oui ! bredouilla Edem en se redressant.
Il laissa ses affaires en plan, rejoignant rapidement Adonn. Celui-ci lui fit signe de le suivre. Ils se dirigèrent vers le salon, où un jeune homme patientait, un grand mug à la main. Il avait la vingtaine, il semblait à peine plus âgé qu’Edem, mais c’était sans doute lié à ses immenses cheveux roux et à son visage si doux, qui le rajeunissaient, tout autant que son air timide et réservé. Il possédait une beauté éthérée, une aura apaisante, qui donnait envie de le protéger. Il avait de grands yeux d’un vert magnifique, entourés de longs cils clairs. Une silhouette fluide et mince qui le rendait très accessible. Maniel avait expliqué à Edem qu’Or sortait avec un minotaure à la stature puissante, qui flirtait avec le mètre quatre-vingt-quinze (et également avec une nymphe, épouse de ce dernier), et le jeune calandre, en voyant le bel homme qui se tenait devant lui, ne parvenait à imaginer à quel point il devait avoir l’air encore plus petit et frêle, quand il était avec son amant !
Voyant Adonn revenir avec Edem, Auriel fixa son regard dans celui du jeune calandre avec intérêt. Un fin sourire ornait ses lèvres, il paraissait très calme. Il attendit que les deux hommes viennent à lui sans bouger, se contentant de les observer attentivement.
—Pas besoin de faire les présentations, vous vous connaissez déjà, dit gentiment Adonn.
—Nous nous sommes déjà croisés, répondit doucement Auriel. Mais jamais vraiment « officiellement », si je puis dire.
Edem acquiesça en silence. En effet, comme le chat venait tous les mercredis matins chez les Coroné-Munin, ils s’étaient aperçus et salués plusieurs fois. Cependant ils n’avaient jamais vraiment pris le temps de parler ensemble, à part pour échanger rapidement quelques banalités. Ils savaient qui était l’autre, de fait, mais c’était tout.
—Je suis content de faire un peu plus connaissance avec toi, Edem, continua Auriel en lui offrant un sourire timide. Mani ne fait que parler de toi. Il t’aime à un point… Et tu sais à quel point il est bavard. Mes adelphes n’en peuvent plus de l’entendre vanter toutes tes qualités.
Il émit un petit rire discret. Edem sourit avec un peu d’embarras.
—Oh, je suis désolé, balbutia-t-il.
—Désolé ? répéta son vis-à-vis, l’air amusé. Oh, ne le sois pas. Nous sommes tous profondément heureux de voir Maniel aussi amoureux.
Edem s’empourpra, autant de gêne que de plaisir.
—En tout cas, ça me fait plaisir de te rencontrer vraiment, continua Auriel. Surtout que la seule fois où tu es venu à la maison, je n’étais pas présent…
C’était vrai. Si le jeune calandre se souvenait bien ce que lui avait expliqué Maniel, son frère était alors chez ses amants, Zakchéos et Danaé. Une drôle d’histoire que celle de ce couple marié qui s’était épris du beau
chat et l’avait accepté au sein de leur foyer5.
C’était… différent.
Comme beaucoup des relations que les surnaturels entretenaient au sein de cette communauté, si Edem ne se trompait pas…
—Edem, veux-tu boire quelque chose ? proposa Adonn. Nous avons pour habitude, comme tu le sais, de toujours passer un temps à discuter, Or et moi. À échanger sur notre quotidien, les nouvelles de notre vie, mais aussi les informations que nous avons concernant notre communauté. Sans parler bien sûr de notre besoin de partage autour de nos pouvoirs.
Auriel offrit un sourire réservé au jeune calandre.
—Surtout de mes propres recherches et progrès en la matière, avoua-t-il. Adonn est un maître d’une sagesse incroyable, et il possède d’immenses connaissances, que je n’ai clairement pas.
—Tu n’as pas grandi dans une communauté te permettant d’atteindre ton plein potentiel, rétorqua affectueusement l’intéressé. Et tu n’as pas mes facilités naturelles, puisque tu n’es pas toi-même un calandre. Mais ne te rabaisse pas, tu as, depuis que nous avons commencé ces cours, incroyablement progressé. Si tu étais davantage sûr de toi, tu pourrais très bien te passer de mes enseignements.
—Ce serait une grande perte, pour moi, répliqua Auriel. Tu as tant à m’apporter, Adonn… Pourquoi devrais-je me limiter à rester médiocre, alors que tu m’offres tant de possibilités ?
—Tu es tout sauf médiocre, Or… ne te rabaisse pas.
—Je ne t’arrive pas à la cheville. Ce n’est pas se rabaisser que de le reconnaître. Comme tu le dis, même si j’ai des affinités avec l’art de guérir, je n’ai pas votre don de naissance. Et je suis un débutant, en matière de magie, quelle qu’elle soit. Je n’ai pas eu, dans le passé, la passion et la facilité de Sam pour étudier ce sujet par moi-même. Je me découvre juste, tout comme je découvre juste mes pouvoirs et capacités.
Adonn acquiesça gravement, l’air touché. Auriel tourna son regard vers Edem.
—Sam est mon jumeau, précisa-t-il. Tu l’as rencontré chez nous. C’est un surdoué en matière de magie. Le meilleur d’entre nous. Il a toujours été passionné, à ce sujet, lisant tous les livres qu’il pouvait discrètement emprunter à notre aîné et cherchant sans cesse à en apprendre davantage.
Il avait dit ces mots avec une fierté qui pouvait s’entendre dans sa voix. Cela fit sourire Edem, qui hocha la tête en rougissant un peu, se souvenant très bien de Samael, le frère un peu trop curieux et sans gêne de Maniel et d’Auriel.
Il ne l’aurait, en vérité, pas pensé doué pour la magie.
Ce jeune homme extraverti et énergique, tout l’opposé de son jumeau (il était, à bien y penser, le portrait craché, psychiquement parlant, de Maniel), donnait la sensation d’être quelqu’un de trop désinvolte, qui préférait croquer la vie à pleines dents sans faire le moindre effort plutôt que d’étudier la magie et d’y trouver un véritable intérêt.
Adonn tapota gentiment l’épaule d’Auriel, lui souriant avec une affection visible. Puis il proposa à nouveau aux deux jeunes hommes d’aller s’installer sur le sofa, ce que ceux-ci acceptèrent avec joie. Assis près du beau chat, Edem se sentait plutôt à l’aise. Il était heureux d’avoir pris la décision de participer à cette rencontre.
Il sentait qu’il allait beaucoup apprendre.
Et se rapprocher d’Auriel lui plaisait absolument.
Maniel avait eu raison, le beau chat lui ressemblait sur bien des points. Ils se connaissaient à peine, mais déjà, à ses côtés, Edem se sentait plus détendu.
Il avait la sensation qu’il pouvait être lui-même, absolument sans masque, et que c’était complètement okay.
Oh, ça l’était déjà avec Adonn et les siens, bien sûr.
Cependant, là, c’était différent.
C’était comme si son atypisme venait de trouver un réel écho.
5 Les premiers pas d’amoureuxses de ces trois-là sont racontés dans Mon voisin, mon chat, mon
amant et moi.
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