Calandre (French Edition)

Aurélie Chateaux-Martin · Chapitre 30 sur 62

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Calandre (French Edition)

Chapitre 79 : des décisions difficiles à prendre

Chapitre 79 : des décisions difficiles

à prendre

Edem stressait un peu, en arrivant à l’école en ce lundi matin, mais étrangement bien moins que le vendredi après-midi, lorsqu’il avait été participer à l’atelier d’art. Était-ce parce qu’il avait déjà remis un pied dans l’établissement ? Ou parce qu’il avait passé un week-end formidable ? Ou alors, c’était la présence de Maric, qui le rassérénait. Ou, enfin, la certitude que Maniel l’attendrait devant le bâtiment, comme le vendredi ?

En tout cas, Edem se sentait beaucoup plus à l’aise, désormais.

Son cœur tressauta même de joie quand il aperçut son petit-ami qui patientait sur les marches devant l’entrée. Il quitta la voiture d’Adonn le cœur léger, pressé de retrouver le beau chat. Celui-ci, en le voyant, lui fit de grands signes de la main. Il souriait de toutes ses dents. Le jeune calandre se noya dans sa contemplation, oubliant sa nervosité.

Maniel avait des pouvoirs magiques, c’était un fait.

Du moins, aux yeux d’Edem.

Celui-ci trottina jusqu’à lui, Maric sur ses talons. Le plus jeune ne s’attarda pas à leurs côtés, cependant, et il les quitta dans un « à plus tard ! » joyeux, se dépêchant d’aller retrouver ses camarades.

Une fois le garçon parti, Edem et Mani restèrent un instant immobiles à se manger du regard. Le premier arborait un sourire un peu intimidé, le second, lui, rayonnait littéralement. Enfin, le beau chat tendit sa paume à son compagnon, qui la prit avec plaisir.

—On y va ? lança Maniel.

Edem opina silencieusement, le cœur battant, l’esprit englouti dans son bonheur d’être avec son amoureux.

Les deux jeunes hommes traversèrent le grand hall qui grouillait d’élèves, main dans la main. Certains les saluaient, d’autres fixaient discrètement leurs doigts liés et souriaient d’un air entendu. Edem ne pouvait empêcher ses joues de le chauffer. Il avait peur qu’on le juge.

Mais ça aurait été oublier où il se trouvait.

Chez les surnaturels, les amours différentes ne gênaient personne, loin de là. Être deux garçons et sortir ensemble, aimer plusieurs personnes, vivre en union libre, cela semblait être la norme.

C’était naturel et sain, du moins aux yeux de cette communauté.

Maniel avait d’ailleurs révélé à son compagnon que dans sa famille, tout le monde était pan.

—Chez nous, on aime des personnes, pas leur genre ou leur sexe. Que ça soit physique ou romantique, ce qui nous attire, chez les gens, c’est leur caractère, ce qu’ils dégagent… Hommes, femmes, personnes non-binaires, on s’en fiche !

C’était une belle vision de l’amour et de la relation. Edem admirait profondément cette façon de ressentir et d’interagir avec les autres. Pour sa part, il devait bien s’avouer qu’il n’avait jamais été attiré que par des hommes. Il ignorait s’il était gay, il ne souhaitait pas spécialement poser de mot sur son orientation sexuelle et romantique, mais c’était sans doute celui qui lui convenait le mieux, du moins, à ce moment précis de son existence.

—Où tu vas, toi ? demanda finalement Maniel alors qu’ils marchaient dans les couloirs de l’établissement.

—Il faut que j’aille voir notre professeur principal, expliqua Edem sobrement.

—Tu sais que tu peux les appeler par leur prénom et les tutoyer, hein ? rit son petit-ami. On n’est pas chez les humains, ici.

—Je sais, admit le jeune calandre. Mais c’est difficile, pour moi. Je n’ai pas l’habitude.

—Je dirais bien que moi non plus, mais la vérité, c’est que je n’ai jamais été à l’école avant d’arriver à Lunel, réfléchit le beau chat. J’ai fréquenté un établissement humain, mais à peine quelques semaines. Et franchement… ce n’était pas trop ma tasse de thé. Du coup l’adaptation pour moi était beaucoup plus compliquée là-bas qu’ici…

Edem acquiesça gravement. Encore quelque chose qu’il admirait, chez Maniel : le fait qu’il avait fait l’instruction en famille. En partie pour des raisons techniques, certes, pour le protéger et parce que les Magyar avaient, cette dernière décennie, beaucoup déménagé, parfois en catastrophe. Mais aussi parce que cela tombait sous le sens pour ce foyer si atypique.

C’était ses frères et sœurs qui lui avaient enseigné tout ce qu’il avait à savoir avant d’intégrer l’école pour surnaturels de Lunel. Et si Maniel n’était pas un génie, il n’en avait pas moins beaucoup de connaissances. Il parlait deux langues couramment, le français et le hongrois, il avait une culture aussi bien humaine que surnaturelle. Populaire et littéraire. Et surtout, artistique. Il avait appris de lui-même tellement de choses sur tant d’artistes à travers l’histoire, l’écouter était captivant.

—Bon ben je t’emmène à la salle des profs, alors, si tu veux, proposa Maniel.

—Tu as des révisions à faire, non ? protesta doucement Edem.

—Hmhm, ça peut attendre cinq minutes. Déjà, tu ne connais pas si bien les lieux, et puis en plus j’ai envie de rester un peu collé à toi…

Son sourire convainquit le jeune calandre de ne pas objecter plus avant.

Après tout, lui aussi avait envie de passer du temps avec lui…

Ils arrivèrent finalement à la salle des professeurs, où ils pénétrèrent sans frapper. Encore quelque chose qu’Edem avait du mal à saisir. L’administration était tellement compliquée, dans les établissements humains. Ici, tout était accessible, tout le monde communiquait avec tout le monde, rien n’était séparé.

Ce qui n’empêchait pas que tout le monde se respectait.

On choyait les élèves, on adorait les professeurs.

Aux yeux du jeune calandre, c’était beaucoup plus sécuritaire que tout ce qu’il avait vécu jusqu’à présent…

—Tiens, salut Maniel ! fit Élénore, une professeure dame blanche. Bonjour Edem !

—Salut, fit le beau chat. On cherche Vinz, il est dans le coin ?

Vinz était le surnom que tout le monde donnait à Vincent, une gargouille mâle, et accessoirement, le professeur principal de la classe de Mani et d’Edem.

—Il est parti se chercher un café, dit Élénore. Asseyez-vous pour l’attendre, si vous n’êtes pas trop pressés d’aller réviser.

—Ça va, ça va, on va patienter, rit Maniel en entraînant son petit-ami vers les sofas installés dans la pièce.

Ils gardèrent le silence jusqu’à l’arrivée de Vinz, se contentant de saluer les professeurs qui passaient et leur disaient bonjour.

Enfin, un grand homme à la peau foncée entra dans la pièce, captant le regard des deux adolescents. Il possédait une stature imposante, on l’aurait littéralement dit sculpté dans la pierre. Il portait de longues dreadlocks d’un gris presque noir, et ses yeux étaient d’un gris clair captivant.

—Tiens, Mani, qu’est-ce que tu fais là ? s’étonna-t-il en s’approchant d’eux. Tu n’es pas en train de réviser ?

—J’y file, affirma l’intéressé. Je t’attendais avec Edem.

Le regard de Vinz se focalisa sur ce dernier. Son sourire chaleureux calma un peu la nervosité du jeune calandre.

—Bon retour parmi nous, dit doucement la gargouille. Je suis content de voir que ça a l’air d’aller mieux…

—Merci, souffla Edem en baissant un peu le regard.

—J’imagine que tu souhaites discuter des examens et de tes possibilités ? fit Vinz en lui montrant une porte du doigt. On va s’installer dans le bureau pour en parler ?

Edem acquiesça, puis se leva. Maniel sauta aussi sur ses jambes, offrit une douce caresse au dos de la main de son petit-ami avant de lui sourire.

—Je file, moi. À toute, trésor, tu m’écris un message quand tu as fini, ok ?

—Ok, expira le jeune calandre. À toute, bonnes révisions.

Maniel s’éloigna en lui soufflant un smack taquin. Vinz le regarda partir, les bras croisés, un sourire amusé aux lèvres.

—Quel numéro, celui-là, je te jure… soupira-t-il. On y va, Edem ?

L’interpellé le suivit dans le bureau, où ils s’installèrent tous les deux face à face.

—Bon, j’imagine que tu veux qu’on voie ensemble ce qu’on peut faire concernant ton bac ? demanda Vinz. Tu tiens absolument à le passer cette année, ou bien tu accepterais de reporter à l’an prochain ?

—J’avoue que ça m’arrangerait de le passer cette année, admit Edem en rosissant un peu.

—Tu as prévu des études, une suite post-bac ?

—Non, soupira le jeune calandre. Pas tellement. C’est juste que…

Il se mordit les lèvres, lança un regard suppliant à la gargouille.

—En fait, j’aimerais passer à autre chose. Cette année… a été compliquée, pour moi. Et même avant, c’était…

Il secoua la tête, expira avec force.

—Bref, si ce n’est pas possible, j’attendrai l’an prochain. Mais si on peut faire quelque chose pour que je passe les épreuves d’ici quelques jours…

—À ce niveau-là, même si tu es inscrit, ça va être compliqué, je t’avoue, expliqua Vinz. Tu as été peu présent cette année, que ce soit ici ou dans ton ancien lycée, donc le contrôle continu pour la terminale, ce n’est pas possible. Bon, de toute façon, ici on passe le bac en candidats libres, comme tu le sais, donc ça n’aurait rien changé que tu sois là à ce niveau-là, mais je ne te vois pas du tout aller passer les épreuves là, maintenant… Quoi qu’il advienne, tu vas devoir passer les examens correspondant au contrôle continu, c’est-à-dire l’Histoire-géo, les deux langues vivantes et l’enseignement scientifique. Pour l’EPS, on t’a procuré un certificat médical, donc tu en es dispensé, mais c'est dense quand même. Et en plus de n'avoir pas suivi tout le programme, tu viens de passer une période compliquée, le stress des examens ne me semble donc pas être une bonne option pour toi…

Edem fit une moue de dépit.

—Donc pour cette année… ça semble impossible ? soupira-t-il.

—Non, révéla la gargouille. Il y a une session en septembre, pour ceux qui n’auraient pas pu assister aux examens en juin, pour raisons médicales, par exemple. On pourrait t’y inscrire en dernière minute. Si ça te convient.

—C’est vrai ? Ça serait possible ?

Edem en frémissait d’espoir. Il avait envie de tourner la page avec cette partie de sa vie, celle qui correspondait à sa scolarité humaine. Et puis il ne voulait pas être laissé de côté pendant que Maniel, lui, pourrait poursuivre ses études ou faire tout ce qu’il désirait, le bac en poche…

—Oui, c’est possible, Edem. Mais ça va soulever un problème… délicat. Du moins, je crois que c’est un sujet délicat, pour toi.

Soudain anxieux, le jeune calandre lança un regard inquiet au professeur.

—De ce que j’en sais, tu es plus ou moins en « cavale », non ? s’enquit la gargouille. Je ne connais pas grand-chose de ton parcours, mais je sais que tu es hébergé chez les Coroné-Munin et que tu n’as plus de contact avec tes parents. Tu es majeur, donc tu ne dois rien à personne, mais j’ai cru comprendre que tu t’étais enfui de chez toi. Tes parents sont-ils au courant de ta présence ici ?

Le souffle d’Edem se coupa brutalement. Il resta un instant silencieux, ne sachant pas quoi dire.

Il avait la gorge sèche.

La peur au ventre.

—Loin de moi l’idée de t’obliger à quoi que ce soit, dit doucement Vinz. Ni à te livrer, ni à agir d’une manière que tu ne souhaiterais pas. Mais il s’agit d’une problématique… technique, on va dire. J’ai vu ton dossier scolaire, et apparemment, tu as « disparu ». Tu es recherché par la police. On croit que tu as été enlevé. J’ai laissé courir ton inscription au bac, qui a été effectuée bien avant ta fugue, Edem. Mais si je lance les démarches pour te faire passer la session de septembre, et même, simplement, si tu passes ton bac, si tu te présentes aux examens, forcément les forces de l’ordre seront mises au courant.

Voyant que son élève semblait prêt à faire une crise d’angoisse, il posa délicatement sa main près de la sienne, cherchant son regard.

—Tu ne risques rien, Edem, précisa-t-il gentiment. Tu es majeur. Même si la police te retrouve et peut vouloir t’interroger, tu n’auras aucune obligation de retourner chez tes parents. Mais nécessairement, ton dossier va être rouvert. Tu ne devras de comptes à personne, mais tu risques de devoir te justifier. Ce que je te propose, c’est simplement que tu contactes tes parents, ne serait-ce que par message, pour leur expliquer que tu vas bien. Sans forcément leur révéler la vérité sur ton départ, quelles qu’en soient les raisons, simplement pour les rassurer et fermer ton dossier judiciaire. Ou alors de prendre contact avec la police ou la gendarmerie pour qu’ils sachent que tu es en vie et que tu vas bien. Tu peux ne pas dire ce qu’il s’est passé, ou même mentir sur tes raisons si tu le souhaites.

Il lui offrit un sourire penaud.

—Rien ne t’y oblige, bien sûr. Loin de moi l’idée de vouloir te forcer. Sens-toi libre, Edem, tu sais que tu as le soutien de notre communauté. Nous sommes là pour toi, pour t’épauler, pour t’aider. Mais forcément, si tu passes ton bac, il y aura des conséquences. Qui ne seront pas graves, et qui n’auront pas d’impact sur tes choix de vie, mais tu devras y faire face. C’est à toi de décider, Edem.

Edem ferma les yeux, inspira profondément, cherchant à calmer les battements déments de son cœur.

Il n’y avait tout simplement pas pensé.

Il n’avait pas envisagé que la police puisse le retrouver.

Cela tombait sous le sens, mais il n’y avait pas songé.

Il rouvrit finalement les paupières, hocha la tête gravement.

—Je vais y réfléchir, promit-il.

—Bien, souffla Vinz. Prends le temps dont tu as besoin. Communique, si tu le peux, avec ta famille d’accueil. Et n’hésite pas à te reposer sur moi, sur notre équipe, au besoin. Nous sommes là pour toi, Edem, d’accord ?

Le jeune calandre opina à nouveau.

—D’accord, murmura-t-il.

Le professeur lui sourit d’un air paisible.

—Et quand tu auras pris ta décision concernant ton bac, reviens me voir. Je monterai le dossier et je ferai tout pour que tu puisses passer les examens si c’est ce que tu souhaites malgré tout.

Edem se contenta d’acquiescer, une boule nouant sa gorge.

Il fallait qu’il avance, mais un nouvel obstacle se dressait sur sa route.

Encore une ombre de son passé.

Il devait l’abattre et la repousser dans les ténèbres.

Cela l’effrayait.

Cependant, il ne voulait plus regarder en arrière.

Il savait, intimement, que sa guérison passait par le fait de contacter ses parents.

De revendiquer sa fugue.

D’accepter de vivre à nouveau dans ce monde qu’il avait fui de toutes ses forces.

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