Calandre (French Edition)

Aurélie Chateaux-Martin · Chapitre 36 sur 62

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Calandre (French Edition)

Chapitre 85 : Gardiens

Sixième partie : surmonter les

obstacles

 

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Chapitre 85 : Gardiens

Ce matin-là, quand Edem se réveilla, il se sentit enserré dans une chape de plomb, malgré la présence de Maniel à ses côtés. Ce dernier dormait en l’étreignant délicatement, comme toujours. Edem avait pris l’habitude de ce genre de câlins nocturnes, il les aimait, ils le rassuraient.

Mais aujourd’hui…

C’était différent.

Quelque chose n’allait pas.

Il ôta doucement le bras de son petit-ami, qui entourait tendrement son torse, et se leva discrètement, laissant son compagnon se reposer. Après le bac de philo, la veille, et sachant que le plus dur, pour lui, aurait lieu dans moins d’une semaine, son niveau de stress n’avait guère diminué, le poussant à avoir du mal à sombrer dans le sommeil. Les deux amoureux avaient donc discuté une bonne partie de la nuit avant de réussir à s’assoupir peu avant l’aube.

Edem ne se sentait pourtant pas fatigué. En vérité, il avait tous les sens en alerte.

Quelque chose clochait.

Il était en danger.

Il ignorait ce qui se passait, mais il était extrêmement nerveux.

Au-delà de cela, même.

L’angoisse montait en lui comme une vague qu’il avait du mal à contrôler, le faisant panteler malgré lui.

Tremblant sur ses jambes, il descendit rapidement de la mezzanine et rejoignit la maison. Il fallait qu’il voie les autres, qu’il se convainque que ses intuitions n’étaient dues qu’aux brumes d’un mauvais rêve oublié.

Dans le salon, Adonn, Airy, Collin et Isaac étaient réunis et discutaient avec trois personnes qu’Edem ne connaissait pas. Ils étaient tous debout, leurs bras croisés et leurs visages fermés n’augurant rien de bon.

L’anxiété noua la gorge du jeune calandre si fort qu’il ne parvint pas à prendre sa respiration. Il vacilla, ses jambes frémirent, le lâchèrent. Il tomba à genoux, haletant, une main sur sa poitrine, l’autre au sol.

Il voyait flou.

Tout, autour de lui, tournait.

Danger.

Danger !

DANGER !

—Edem ! fit la voix, affolée, de Collin.

L’adolescent sentit des mains se poser sur lui, il arrondit le dos. Il luttait pour garder le contrôle. Une part de sa conscience voulait s’enfouir au fond de lui, et ne plus jamais avoir à vivre ce genre d’émotions.

Des doigts capturèrent sa joue, relevèrent très doucement son visage. Il sombra dans le regard grave d’Adonn.

Ce fut comme si quelqu’un lui tendait la main à travers un puits sans fond.

Il s’accrocha à ces prunelles remplies d’amour et d’inquiétude.

—Tout va bien se passer, Edem, promit Adonn.

Et Edem le crut.

Il ignorait pourquoi il avait autant confiance en lui. Oh, bien sûr qu’Adonn était digne de confiance ! Ce n’était pas le problème. Le problème, c’était cette sensation de péril qui enserrait violemment le cœur d’Edem, le broyant dans un étau.

Adonn ne pouvait très certainement rien faire pour protéger le jeune calandre de ses propres fantômes, ni des monstres qui le poursuivaient.

Et pourtant, Edem se sentait soudain rasséréné.

—Viens, je t’en prie, allons nous asseoir au salon, lui dit gentiment son vis-à-vis en lui tendant sa main libre.

Un sourire affectueux s’était peint sur ses lèvres.

Un sourire paisible.

Un sourire rassurant.

Edem attrapa les doigts offerts, se releva, suivant machinalement l’homme qui ne le relâcha pas, même une fois posé à ses côtés sur le sofa.

—Je vous en prie, joignez-vous à nous, dit-il gravement aux autres adultes. Airy, mon chéri, est-ce que tu peux apporter quelque chose à boire, s’il te plaît ?

Son partenaire hocha la tête, offrit un sourire tendre à son compagnon avant de tourner son regard vers Edem. Aussitôt, son sourire se chargea de compassion. Il ne dit rien, pourtant, se contentant de demander à chacun ce qu’il souhaitait boire.

Edem avait beau être toujours extrêmement anxieux, il avait repris un peu empire sur lui-même. La douce poigne d’Adonn, la présence de ses hôtes, celle de Collin, qui s’était assis près de lui et avait posé sa paume sur sa nuque, ses doigts caressant ses boucles avec légèreté, cela l’avait assez calmé pour que sa curiosité revienne à la charge, malgré ses craintes et son incompréhension totale de la situation. Il en profita donc pour observer à la dérobée les nouveaux venus.

Il y avait là deux femmes, très différentes l’une de l’autre, ainsi qu’un homme à l’apparence plus qu’étrange.

La première ressemblait assez à Amalia, en plus âgée. Elle paraissait avoir la trentaine, des traits arrondis qui la rendaient terriblement attirante et empêchaient de réellement lui donner un âge. Ses immenses cheveux, qui semblaient presque pris d’une vie propre, possédaient les mêmes reflets turquoise que ceux de l’amie de Maniel (quoique cette dernière possédât des mèches à la couleur plus prononcée, pour sa part) et retombaient en boucles parfaites le long de son magnifique visage. Elle avait les mêmes lèvres ourlées avec une délicatesse digne du plus doué des artistes, un nez légèrement retroussé, comme celui d’Amalia. Leurs yeux, par contre, différaient. Si ceux de l’adolescente étaient d’un bleu profond, ceux de la femme, eux, étaient aigue-marine, si clairs que l’on aurait dit de l’eau pure.

Son corps, sous sa robe légère, était un appel au péché. Sa peau laiteuse donnait la sensation de capturer le moindre éclat de lumière.

Il était difficile de détourner son regard d’elle, et pourtant Edem n’était pas attiré par les femmes.

La fascination qu’exerçait la nouvelle venue sur lui n’était pas de cet ordre-là.

C’était autre chose.

C’était magique.

La seconde femme était presque à l’opposé d’elle. Elle portait ses cheveux noirs très courts, desquels partaient deux grandes cornes marron, assez fines, recourbées vers l’arrière. Son visage était sec, fin, mais ses yeux immenses aux iris bleu éclair en mangeaient une grande partie, presque disproportionnés. Cela ne la rendait pas laide, mais ses traits avaient quelque chose de dérangeant, du moins selon les normes habituelles. Edem, au contraire, la trouva belle. Sa peau était tannée, recouverte d’écailles aux reflets bleu-violet par endroits : les côtés de son cou en étaient bardés, et celles-ci descendaient vers sa poitrine, cachée sous ses vêtements. Edem imagina que ses seins en étaient sans doute couverts, eux aussi. Comme elle était vêtue d’un chemisier dont les manches étaient retroussées au niveau de ses coudes et d’un pantalon sombre, il était impossible de savoir où s’arrêtaient ces écailles.

Son corps, sous ses habits, était presque frêle. Et pourtant, il se dégageait d’elle une force impressionnante, sans doute plus spirituelle que physique. Même si l’attention d’Edem s’était tout d’abord sentie captivée par la première des deux femmes, la seconde, une fois l’avait-il détaillée, lui parut plus captivante encore.

Le dernier invité était un homme.

Ou du moins… c’était difficile de le nommer « homme », en vérité. Certes, ses deux consœurs n’avaient pas une apparence humaine, mais dans son cas, c’était bien plus prononcé.

Il était… incroyable.

Il n’y avait pas d’autres mots.

De haute stature, l’inconnu était une véritable force de la nature. Des muscles puissants couraient sous sa chemise largement ouverte sur un torse ciselé. Celui-ci était couvert d’écailles mordorées qui, en vérité, peuplaient la quasi-totalité de son corps.

Du moins, tout ce qui en était visible, mis à part son visage.

Et encore.

Les écailles de son cou remontaient sur son menton et le contour de ses joues, un peu à l’image d’une barbe. Celles de ses cornes cuivrées, larges et ondulées, dont les racines s’accrochaient à son front et se perdaient dans ses cheveux d’or, descendaient jusqu’au haut de son nez. Ses oreilles étaient pointues, crénelées, et ses doigts se terminaient par de longues griffes solides et acérées. Son visage était viril, dégageant une impression de férocité qui se reflétait dans l’éclat de ses pupilles verticales, en amande, qui, quand elles vous fixaient, vous faisaient frissonner malgré vous. Ses yeux, enfin, étaient jaunes, presque ambrés, et ils possédaient un éclat unique.

Un éclat ancien.

Quel âge pouvait avoir cet être à la puissance indubitable ?

Étrangement, malgré la sensation de danger qui se dégageait de lui, le voir ici, dans ce salon, à ses côtés, rassura infiniment Edem.

—Commençons par de rapides présentations, fit doucement la première femme. Je suis Mylena. Tu connais ma fille, je crois, Edem ? Amalia. Elle m’a parlé de toi.

L’interpellé papillonna des paupières.

Mylena était la mère d’Amalia ?

Comment était-ce possible ?

Elle semblait avoir à peine plus de trente ans !

Comme si elle comprenait ses pensées, la sirène lui sourit d’un air espiègle.

—Les sirènes ne vieillissent pas aussi rapidement que les autres, minauda-t-elle. Ou du moins… On ne le dirait pas.

Elle fit un clin d’œil à son vis-à-vis.

—Et puis j’ai eu Amalia jeune, précisa-t-elle. Une surprise inattendue.

Un grognement la coupa dans ses trivialités. L’homme aux écailles fit claquer sa langue, l’air légèrement agacé.

—Mylena, le moment est mal choisi pour discuter de sujets sans intérêt, soupira-t-il.

—Ma fille n’est pas un sujet sans intérêt, rit la sirène. Et j’essayais de détendre l’atmosphère. Regarde-le, Fenris, le pauvre enfant est dans tous ses états. Il n’a pas besoin de ton trop grand sérieux, là.

Adonn leva les mains en signe de paix.

—Tâchons de rester concentrés, proposa-t-il. Mylena a raison, nul besoin de rajouter à la nervosité ambiante. Cependant, nous lui devons la vérité.

Il se tourna vers Edem, pressa doucement ses doigts, lui offrit un sourire rassurant.

—Voici donc Mylena, qui est une sirène et, tu l’as compris, la mère de ton amie Amalia. Fenris, lui, est un dragon. Et enfin, je te présente Aelis, qui est une capricorne.

Cette dernière hocha la tête, ses yeux plantés dans ceux d’Edem. Il y avait dans ses prunelles un éclat rempli de douceur.

Tout l’opposé des pupilles ardentes de Fenris, ou des étoiles espiègles qui brillaient dans celles de Mylena.

—Je suppose que vu ton état, tu as déjà compris la situation, soupira Airy, qui revenait de la cuisine avec un plateau rempli de tasses.

Il s’assit à son tour, son regard fixé sur Edem.

—Autant ne pas y aller par quatre chemins. Tes intuitions sont puissantes. Adonn m’a souvent parlé de vos séances ensemble, tu possèdes un pouvoir qui t’a, cette fois-ci, annoncé mieux que des mots ce qui est en train de se produire, n’est-ce pas ?

Edem se mordit les lèvres, hésita.

Des mots, justement, il n’en avait pas.

Juste cette sensation profondément angoissante, qui le prenait à la gorge.

—Les tarasques sont arrivées aux portes de Lunel, dit précautionneusement Aelis.

—Mais avant que cette révélation te terrifie davantage encore, précisa vivement Airy, sache que tu es en sécurité, ici.

Tout le monde opina avec sérieux.

Le cœur d’Edem battait à tout rompre.

Il avait peur.

Tellement peur.

—Les tarasques ne peuvent pas pénétrer les protections qui entourent Lunel, dit Fenris de sa voix un peu ronchonne mais très paisible. Tu n’as rien à craindre, Edem. Nous allons nous charger de ce problème.

—Mais… bredouilla l’adolescent.

Tout le monde le contemplait avec compassion.

—Avant que tu dises une bêtise, le coupa gentiment Collin, ses doigts remontant le long de son crâne dans une douce caresse. Cette histoire ne te concerne pas. Ou du moins, bien sûr qu’elle te concerne, dans le sens où tu es la cible. Mais tu n’y es pour rien. Ce sont juste les conséquences d’une vieille histoire dont nous ignorons tout pour le moment. Laisse les adultes s’occuper de juguler ce problème. Tu n’es plus seul, Edem. Tu n’as pas à gérer une situation qui te dépasse et te terrifie. Et c’est normal que tu aies peur ! Tu n’es qu’un adolescent à l’aube de sa vie, tu n’as rien fait de mal, et tu as déjà trop traversé.

Tout le monde hocha la tête avec sérieux.

—Nous nous chargeons de régler la situation, Edem, confirma Aelis d’une voix tranquille et chargée d’affection. Nous sommes les Gardiens de Lunel. Nous sommes une organisation puissante et bien rodée.

—Nous avons traversé pires obstacles, renchérit Fenris. Tu peux te reposer sur nous. Nous ne laisserons pas ces monstres te faire le moindre mal, ni à toi, ni à aucun membre de notre communauté.

Ces mots, ce soutien, cette certitude rassérénèrent profondément Edem.

Il n’était pas seul.

Il n’avait pas à affronter ses pires cauchemars.

Il en aurait pleuré de soulagement.

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