Calandre (French Edition)

Aurélie Chateaux-Martin · Chapitre 3 sur 62

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Calandre (French Edition)

Chapitre 52 : amoureux

Quatrième partie : un oiseau aux

ailes brisées

 

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Chapitre 52 : amoureux

 

Maniel

Des coups toqués à la porte de ma chambre me tirent de ma conversation avec Edem. J’hésite à répondre, n’ayant pas la moindre envie de relâcher mon portable, mais il est tard, et sans doute l’heure de manger.

—Mani ? fait la voix de Mel.

—Ouais, ouais… je râle.

—On passe à table, tu viens ? insiste ma sœur.

—J’imagine que j’ai pas le choix, je bougonne en me redressant.

De l’autre côté de la porte, mon aînée pouffe doucement.

—J’envoie un dernier message, je soupire. Et j’arrive.

—Toi, tu as l’esprit ailleurs, en ce moment… se moque gentiment Mel.

L’imaginant en train de secouer la tête avec amusement, faisant voler autour de son visage rond ses longs cheveux bruns peuplés de mèches rousses, ses yeux verts plissés par son large sourire égayé, je ne peux m’empêcher de lui tirer la langue, même si elle ne peut pas me voir à travers la porte fermée. Ne prenant pas la peine de répondre, j’envoie un petit mot à Edem pour lui dire que je dois aller manger et que s’il veut, on peut continuer la conversation plus tard.

—Ok, pas de souci, je t’attends, Mani. À toute.

Ses mots me font sourire comme un fou.

Avoir l’esprit ailleurs, moi ?

C’est tellement plus que ça.

J’ai réussi l’exploit de tomber sous le charme d’un beau calandre en quelques jours à peine. Et je n’ai rien fait pour lutter contre ces sentiments naissants, déjà si forts que je suis, clairement, accro à lui. Au contraire, même : pourquoi aurais-je lutté contre des émotions qui me rendent si euphorique ?

À la maison, tout le monde a remarqué, je crois, ma bonne humeur éclatante et ma nouvelle tendance à rêvasser. Personne avant Mel n’en avait encore ouvertement parlé, mais ma fratrie est bien trop observatrice pour avoir manqué les changements que la rencontre d’Edem a occasionnés chez moi…

Je quitte ma chambre en traînant les pieds, laissant mon téléphone derrière moi. Notre aîné, Amael, qui est aussi le chef de famille, a décrété que les Smartphones nous isolaient les uns des autres et n’avaient donc pas leur place à table. Je comprends sa logique, mais j’avoue que cette règle a tendance à me saouler, moi qui suis toujours connecté.

Bon, c’est vrai, ça se fait peut-être au détriment des miens, ce qui est très con. J’entends bien que préférer le virtuel au réel n’est pas très sain. Mais je n’y suis pour rien si j’adore mes nouveaux potes !

Ma vie, en un an, a changé du tout au tout.

L’année dernière encore, ma famille passait son temps à se déplacer. Parfois, il arrivait que nous restions deux ou trois ans quelque part, mais globalement, nous étions obligés de constamment déménager.

La faute aux psychopathes qui nous poursuivaient.

En arrivant à Lunel, un de mes frères, Jude, est tombé amoureux d’un humain nommé Ambre. Ambre est notre voisin, et je l’adore, il est beaucoup trop cool. Il est génialissime, je comprends complètement pourquoi Jude en est tombé amoureux !

Bref, pour en revenir à nos moutons, avant cette relation, notre credo c’était : « aucune attache ». D’abord parce que s’éprendre de quelqu’un pour ensuite devoir déménager à l’autre bout de la France n’avait pas de sens, mais aussi pour nous protéger, et protéger nos éventuels partenaires. Amael n’a jamais posé d’interdit sur les liaisons charnelles, et je sais qu’à peu près toute ma fratrie a eu des amants et amantes.

À part notre aîné, pour des raisons de cœur brisé il y a longtemps.

Et bien sûr Neïel et moi, qui étions trop jeunes et non scolarisés avant notre arrivée à Lunel.

Mais la relation de Jude et Ambre a tout changé à notre vie, forcément. Jude a refusé de continuer à fuir, refusé aussi de s’éloigner d’Ambre. Et comme nous en avions tous plus qu’assez de devoir perpétuellement changer de lieu, mes aînés ont décidé, ensemble, qu’il était temps de faire front.

Forcément, cette idée était terrifiante, également. C’est vrai, nous rêvions tous de liberté, d’une maison à nous, dans laquelle nous pourrions rester. Nous avions envie de lier des amitiés, des amours, de vivre, simplement !

Mais malgré tout, rester, ça voulait dire devoir faire face à la menace.

Les démons qui nous poursuivaient n’étaient pas du genre à plaisanter, le risque, pour nous, était énorme.

Cependant, Lunel est une ville particulière, qui possède sa propre communauté de surnaturels, et qui sait se défendre face aux intrusions ennemies. Ils nous ont accueillis, soutenus, aidés.

Nous avons finalement pu tourner la page sur ces dix années à fuir, suite à une bataille qui nous a vus sortir vainqueurs et, enfin, pouvoir être réellement libres.

Et en sécurité.

Pour ma part, en arrivant à Lunel, j’avais demandé à aller au lycée. Je n’avais jamais testé l’école humaine, j’étais curieux, j’avais envie de rencontrer d’autres jeunes et de sortir un peu de mon cercle familial, même si j’adore ma fratrie. Amael a accepté que je fasse un test, et ça m’a plutôt plu, mais ça n’a pas duré bien longtemps : tout s’est précipité peu après ma rentrée. Et finalement, comme nous avons pu nouer des contacts avec les surnaturels de Lunel, nous avons aussi découvert l’existence d’une école pour les jeunes comme moi.

Forcément, j’ai tout de suite souhaité y être intégré.

C’est ce qui s’est passé.

Et franchement… je revis. Être entouré d’autres ados, en soit, est génial. Mais qu’ils soient eux aussi des surnaturels, c’est tout simplement le bonheur. Ils me comprennent. Ils m’acceptent tel que je suis. J’ai le droit d’être entièrement moi-même sans avoir à me cacher.

C’est le pied total.

En moins d’une semaine, j’avais déjà une bonne dizaine de potes et j’étais parfaitement adapté. Je suis d’un naturel sociable et jovial. Je parle facilement avec n’importe qui, et les gens se tournent aisément vers moi. J’ai toujours été extraverti, alors forcément, m’adapter à ce nouvel environnement n’a pas été un problème, surtout que j’étais absolument enthousiaste de découvrir cet univers et de me faire… mes premiers amis surnaturels !

Imaginez le bonheur, pour moi qui ai toujours vécu parmi les humains, ne connaissant comme autres surnaturels que ma fratrie…

Du moins, je dis cela, mais quand j’étais enfant, avant notre fuite de Hongrie, nous fréquentions d’autres personnes comme nous. Mais j’étais alors si petit… Je n’en ai que de vagues souvenirs. Désormais, je savoure intensément mon adolescence, avec tout ce qu’elle a de merveilleux : les potes, les découvertes, le dessin, qui m’a toujours passionné, le sexe, que je peux à présent explorer gaiement, avec plein de partenaires libérés, aussi bien féminins que masculins…

Et, enfin, un premier amour.

Dans ma famille, il y a tellement de modèles et de personnalités différents que je me suis toujours demandé comment je serais le jour où je rencontrerais quelqu’un qui me plairait vraiment. Parmi ma fratrie, il y a les romantiques, comme Amael, qui n’a jamais su tourner la page sur sa compagne décédée en Hongrie il y a dix ans, Jude et son immense amour pour Ambre, Auriel et son hypersensibilité qui rend ses sentiments si intenses.

D’un autre côté, il y a les libertins invétérés, comme Samael, qui a mille amants et amantes et ne souhaite pas se caser pour le moment, et Gwendel, qui lui a un compagnon, mais libertine avec lui.

Et puis il y a les discrets, ou plutôt, les discrètes. Marielle, Anaelle, Mel, mes trois sœurs ne font pas étalage de leur vie sexuelle et amoureuse. Je crois que pour le moment, elles souhaitent surtout profiter de la vie, tout simplement, sympathiser avec les habitants de Lunel, créer des liens sociaux.

Moi, je n’avais jamais trouvé personne à aimer de la manière dont Edem a pris d’assaut mon cœur. Je sais, c’est peut-être trop récent pour dire que je suis fou amoureux de lui, mais qu’importe ? Je suis jeune, je suis intense, j’ai envie de croquer la vie à pleines dents ! Ce que je ressens quand je suis avec Edem, quand je pense à lui, quand je rêve de lui, je ne voudrais pas que ça change, pour rien au monde ! Même si, quand il n’est pas là, le manque de lui me fait un peu mal à la poitrine.

Que quand je le vois si timide, si peu enclin à me laisser l’approcher « trop », j’en suis frustré comme rien ne m’a jamais frustré.

Que quand je le vois se replier, angoisser, se refermer comme une huître, j’ai envie de crier et de pleurer en comprenant qu’il a vécu une existence difficile, qu’il a beaucoup souffert.

Oui, toutes ces émotions sont denses, vibrantes, parfois étouffantes, mais tellement euphorisantes…

Quand j’arrive dans le salon, tout le monde est déjà à table. Je souris en voyant qu’Ambre et Jude sont présents, eux aussi.

Tous les deux forment un couple magnifique et harmonieux. Ambre est très grand, et très roux, avec des iris d’un gris rempli de gentillesse. Il a une carrure de sportif et des tas d’éphélides sur le visage. Tout l’opposé de mon frère, qui est mince, brun et possède de beaux yeux verts à l’éclat un peu sauvage.

Ils habitent dans la maison voisine, mais ils se joignent presque tous les soirs à nous. Nous en sommes tous heureux. Quand Jude nous a annoncé qu’il déménageait chez notre voisin-et-beau-frère, nous en avons tous été affectés. Nous sommes une famille plus qu’unie : les épreuves ont fait de nous une fratrie un peu « trop » fusionnelle. Peu importent nos différences et nos différends, nous nous aimons, nous nous respectons, nous nous chérissons. Et nous avons toujours habité tous ensemble, alors voir notre frère voler de ses propres ailes, aussi positif cela soit-il, nous a forcément un peu attristés également.

Heureusement, Jude partage notre besoin d’être tous ensemble, et il a toujours été clair, pour lui, qu’il continuerait à passer le plus gros de son temps chez nous. En fait, il n’est généralement dans son propre foyer que pour dormir, même si parfois, nos deux amoureux s’échappent chez eux un week-end entier, pour profiter. Le reste du temps, mon frère est chez nous. En journée, il s’occupe de Neïel, qui va à l’école depuis le début de l’année scolaire, mais seulement le matin. Le soir, Ambre nous rejoint et nous dînons tous ensemble avant qu’ils s’évadent tous les deux pour regagner leurs pénates.

—Tiens, salut, Ambre, je dis en m’approchant de lui pour lui offrir un câlin affectueux avant de me glisser à ma place.

—Comment vas-tu, Mani ? me demande mon beau-frère. Tu as l’air… différent, en ce moment. En forme, mais un peu rêveur. Ou je me trompe ?

Autour de la table, ma fratrie échange des regards. Samael, mon aîné de quatre ans, qui possède des cheveux bruns coiffés très courts, peuplés de mèches blanches, et les mêmes yeux jaunes que moi, émet même un ricanement pas tellement discret. Je rougis un peu, ce qui m’étonne moi-même : avant de rencontrer Edem, pas grand-chose n’était capable de me déstabiliser. Maintenant, je m’empourpre plus vite que mon ombre, c’est horrible.

—Arrête ça, je grommelle à mon frère.

Je lui tire la langue. Sam me répond d’une horrible grimace. Je lève les yeux au ciel, ce qui le fait rire à nouveau.

—Mais arrêteuuuh ! je grogne.

—Alors, on la rencontre quand, ton amoureuse ? Ou ton amoureux ? me chahute Samael.

—Si j’en crois certaines de mes sources, je dirais UN amoureux, intervient Gwen d’une voix taquine.

Mes joues rosissent davantage et je me détourne de mon frère, un homme de presque trente ans aux cheveux gris coupés à la punk et aux yeux verts, pour me servir sans un mot.

—S’il ne veut pas en parler, vous devriez le laisser tranquille, intervient calmement Amael. C’est son jardin secret.

Notre aîné est tout aussi brun que Jude, mais ses iris sont aussi jaunes que les miens. Il possède un visage très harmonieux, aux traits austères, presque sévères, mais il est la gentillesse et la bienveillance incarnées.

—Attends, moi je veux bien me taire, mais pas tant que je n’ai pas un nom ! réplique Sam. Gwen est au courant de trucs qu’on ne sait pas, je trouve ça absolument injuste !

—Ne compte pas sur moi pour te livrer des secrets qui ne m’appartiennent pas, plaisante l’interpellé.

—C’est pourtant ce que tu viens de faire, juste comme ça… lui fait remarquer Jude.

—J’ai laissé échapper une information sans le vouloir, c’est vrai, admet Gwendel en tournant ses mains vers le ciel dans un geste désabusé. Pardon pour ça, Mani. C’était involontaire.

Je hausse les épaules.

—Pas grave, je maugrée.

Je sens tous les regards focalisés sur moi. Personne à part Samael ne semble vouloir me poser de questions indiscrètes, mais c’est évident que tout le monde est intrigué.

Il n’y a pas beaucoup plus curieux qu’un chat.

À part une pie.

Parfois, je me demande si ma famille n’est pas un étrange croisement des deux.

Ça expliquerait aussi pourquoi je suis aussi bavard, non ?

Bref. J’inspire profondément, pousse un lourd soupir avant de redresser la tête, une grimace de dépit aux lèvres.

—Il s’appelle Edem, et c’est pas mon amoureux. Je viens de le rencontrer, j’ai flashé sur lui mais pour le moment, on en est à faire connaissance, lui et moi, c’est tout. J’espère le ramener ici un de ces jours, alors autant que vous soyez au courant, et puis de toute façon, vous êtes tellement des horribles curieux que vous alliez finir par le savoir, surtout que je sais exactement d’où viennent les sources de Gwen… Et Ilios n’est pas spécialement l’homme le plus discret du monde.

Gwendel émet un petit rire amusé.

—C’est pas faux, admet-il.

—Edem, c’est le calandre qui est arrivé à Lunel la semaine dernière ? me demande doucement Auriel. Celui qui vit chez la famille d’Adonn ?

—Oui, c’est lui, en effet, je bredouille en rougissant à nouveau.

Mon frère se contente de hocher la tête.

Or a beau être le jumeau de Sam, il est presque son opposé. Il a des cheveux roux très longs, des yeux d’un bleu d’azur, et un visage gracieux, très androgyne. Il est aussi introverti que Samael est extraverti.

—Bon, du coup, voilà, vous savez tout, je compte sur vous pour pas l’embarrasser s’il vient ici un de ces jours ! je marmonne. En plus il ressemble beaucoup à Or, il est très introverti et timide, et tout le temps à fleur de peau.

—Ne t’en fais pas, Mani, répond tranquillement Marielle, ma sœur aînée, une belle femme de presque trente-cinq ans aux longs cheveux presque blancs, toujours tressés, et aux yeux aussi bleus que ceux d’Auriel. Edem est le bienvenu, et personne ne le mettra mal à l’aise. Merci de nous avoir avertis de son atypisme, ça nous permettra de l’accueillir au mieux.

—De toute façon, si tu l’invites ici, nous ferons en sorte de ne pas vous déranger, continue Amael. Même s’il est le bienvenu pour passer du temps avec nous, j’imagine que deux adolescents amoureux… ont plus envie d’intimité et de solitude.

Il m’offre un sourire un peu taquin, qui me rend complètement cramoisi. Je baisse les yeux, acquiesce et me plonge dans mon repas sans plus répondre, sous les rires légers, un peu égayés et sans doute très attendris des miens.

J’aimerais tellement présenter ma famille à Edem, et vice versa.

C’est sans doute très prématuré, bien sûr, nous venons à peine de nous rencontrer, et je ne suis absolument pas son petit-ami, du moins, pas pour le moment.

J’espère qu’un jour ce sera le cas.

Mais je ne peux pas en avoir de certitude.

Il faut que j’apprenne la patience.

Dans l’instant, ça me paraît… horriblement difficile.

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