Calandre (French Edition)
Chapitre 96 : histoire de clan
Elle était heureuse.
C’était le sentiment qui émanait d’elle, une foule d’émotions à la fois douces et puissantes qui s’emmêlaient jusqu’aux tréfonds de son être, touchant directement la petite âme toute neuve enfouie en son sein.
Elle avait espéré ce bébé, elle l’avait désiré, elle, sa compagne et son compagnon. Tous les trois avaient fondé un foyer aimant des années auparavant, au sein d’une communauté complice et unie.
Ils n’attendaient plus que l’arrivée de cet enfant, le premier de sa génération.
Le clan vieillissait, et il était isolé. Il avait besoin de jeunesse pour se renouveler. Le petit Dorían serait le premier à naître. Il ne serait sans doute pas le dernier. D’autres, au sein de la communauté, voyaient cette grossesse comme un véritable cadeau des dieux, c’était même la raison de ce prénom choisi.
Un autre foyer envisageait d’enfanter à son tour.
Et si cette naissance était réellement bénie, comme cette famille le croyait, peut-être les dieux leur donneraient-ils d’autres bébés ?
En tous les cas, Dorían était plus qu’attendu. Avant même qu’il ou elle n’ait encore posé les pieds sur cette terre, il était chéri.
Il apportait le bonheur dans son sillage.
Il était le petit miracle que tout le monde désirait.
Que tout le monde espérait.
Que tout le monde adulait.
***
La grossesse touchait presque à son terme. La jeune mère était épanouie comme jamais, elle rayonnait. Son clan prenait soin d’elle, l’entourant de mille attentions, de mille gestes tendres et prévenants.
Ses deux partenaires, particulièrement, la traitaient avec un amour infini, une émotion qui se lisait dans chacun de leurs sourires.
Ils étaient heureux.
Tous les trois étaient heureux.
Le clan était heureux.
Dorían, qui poussait dans le giron de sa mère, était heureux.
Chaque jour, la jeune femme fredonnait des chansons des heures durant. Des berceuses traditionnelles. Des prières pour leur prospérité.
Pour que leur joie perdure et grandisse.
Dorían affectionnait ces litanies qui le faisaient frémir de plaisir. Il avait la sensation, quand sa mère chantait, que le liquide, autour de lui, chauffait doucement, le bordant d’une bulle agréable et confortable.
Le monde, autour de lui, était doré.
Lumineux.
Même dans l’obscurité de ce ventre rebondi, qui l’accueillait avec tant d’affection et d’amour, il avait l’impression de vivre dans un monde à la clarté éblouissante.
Il aimait entendre la voix de sa mère psalmodier ou lui raconter des légendes de leur race. Elle lui parlait des calandres. Elle lui susurrait que lorsqu’il serait en âge, elle l’emmènerait dans les airs, lui ferait découvrir l’immensité du ciel.
Il volerait.
Parfois, il volait avec elle. Lui à l’abri de sa tanière de velours. Elle, ses ailes déployées, suivant les courants du vent.
Il aimait ces sensations.
Il aimait entendre le cœur de sa mère battre plus vite quand elle planait.
Ou quand elle fusionnait avec ses partenaires de vie.
Il n’était pas encore né, mais il chérissait déjà cette famille, ces sensations, cette existence qu’on lui offrait sur un plateau doré.
Et puis il y avait ses deux autres parents. Il adorait les écouter lui susurrer des histoires, des mots d’amour. Sentir leurs doigts toucher sa bulle. Il donnait alors des coups dynamiques, pour répondre à leurs gestes. Ils jouaient ensemble, de part et d’autre de cet univers doré, doux, chaleureux qui l’englobait.
Il avait hâte de les rencontrer.
Hâte de naître à ce monde !
***
Sa bulle se compressait autour de Dorían, le poussant vers la sortie.
Il entendait les cris de sa mère, qui faisaient vibrer son univers.
Rugissements de souffrance.
Rugissements d’espoir.
Le liquide tiède dans lequel il baignait s’était enfui, lui faisant goûter, pour la première fois, à la gravité. Ce n’était pas très agréable. Il se débattait pour gagner la sortie.
Il voulait quitter cet antre dans lequel il avait été si heureux.
Il était temps pour lui de se jeter à l’assaut du monde.
Il avait hâte.
Et puis cet environnement soudain si inhospitalier le poussait à quitter ce nid, à s’engouffrer dans cet étroit canal, si petit, si serré, qui le comprimait sans douleur, comme pour le mouler avant sa naissance.
Il allait émerger à la vie.
Il allait quitter sa bulle, mais il n’avait pas peur.
Il se savait chéri.
Il voulait ouvrir les yeux sur « l’autre côté ».
Sa tête s’engagea vers la sortie. Dehors, il faisait froid.
Il faisait sombre.
L’obscurité lui plaisait.
Le froid… beaucoup moins.
Malgré tout, il continua à suivre le mouvement, ces vagues continues qui le poussaient vers le bas.
—Il est là ! fit une voix vibrante.
Féminine.
La compagne de maman, pensa Dorían.
Alda.
Il avait hâte de la rencontrer.
Il ouvrit ses yeux, cherchant à l’apercevoir. Le monde était flou. Il avait la tête suspendue dans le vide, suspendu dans la fraîcheur de l’air. En face de lui, un visage aux traits nébuleux apparut.
—Oh, il a le visage tourné vers les étoiles, fit la voix d’Alda. Regarde… regarde, Clarisse… Il nous fixe des yeux !
Un sanglot épuisé et bouleversé lui répondit.
Celui de sa mère.
Clarisse.
À nouveau, le tunnel l’enserra avec force, cherchant à l’expulser. Des mains se tendirent vers lui. Dorían se tendit de toutes ses forces vers elles.
Alda poussa une exclamation légère alors que l’enfant tombait. Elle l’accompagna au sol, tandis que Clarisse poussait, de toutes ses forces, dans un hurlement puissant.
Un cri de vie.
Silencieux, le bébé fut déposé délicatement sur le matelas en dessous de lui, par les mains douces de sa mère. Sa génitrice émit un nouveau sanglot, ému. Un instant, la scène resta figée. Puis la parturiente se pencha vers le bébé, le saisit à bras le corps.
À bras le cœur.
—Il est là… hoqueta-t-elle en le serrant tendrement dans ses bras. Il est là…
Sa compagne l’enlaça à son tour, pleurant en chœur avec elle. Les deux femmes restèrent un instant embrassées, puis la seconde poussa la première à s’allonger. Elle la couvrit amoureusement, puis déposa un baiser sur son front.
Enfin, elle se pencha vers l’enfant qui humait l’air, cherchant à capter les effluves du lait qui le nourrirait. Elle embrassa sa joue, ses cheveux, avant de se redresser.
—Tu as été courageuse, Clarisse, souffla-t-elle.
Le bébé n’écoutait déjà plus. Il rampait lentement vers le sein de sa mère. Quand il l’atteignit, sa petite bouche se fronça, s’ouvrit, s’agita, cherchant à happer le mamelon tendu vers lui.
Enfin, sa langue s’enroula autour du petit bout de chair tant convoité.
Et il se mit à téter comme un bienheureux.
Avec conviction.
Avec enthousiasme.
Il avait enfin posé les pieds sur la terre de ses parents.
***
La porte s’ouvrit brutalement, faisant sursauter Alda et Clarisse. Dorían, lui, lâcha le sein dans une suite de pleurs légers, affolés. Il ne faisait jamais beaucoup de bruit, mais il était facilement effrayable. Il était sensible, ses parents le savaient.
Le clan choyait l’enfant, faisait tout pour l’entourer d’une bulle.
C’était presque comme avant sa naissance.
Le monde était plus froid, il était plus vaste, plus dangereux. Mais sa tribu était là pour le protéger.
—Eliás ! s’exclama Alda. Que se passe-t-il ? Tu es dans un état épouvantable.
Dorían, lui, cherchait le sein, sanglotant et tétant à la fois, angoissé autant par l’arrivée brutale de son père que par l’atmosphère soudain glaciale de la pièce.
—Nous sommes dans une situation terrible, lâcha l’homme. J’étais dehors, avec Florés, comme vous le savez. Nous sommes tombés sur une scène… horrible. Un démon avait capturé une harpie et il la… Il lui a fait subir mille tortures. Nous étions pétrifiés par la peur, nous avons mis un long moment à réagir. Nous ne savions pas quoi faire. Nous ne pouvions rien y faire.
—Calme-toi, Eliás, fit gentiment Alda.
—Non, expira ce dernier. Je ne peux pas. Je…
Dorían l’entendit souffler avec force.
—Il l’a laissée pour morte. Dès qu’il est parti, Florés et moi avons agi. Nous nous sommes précipités pour l’aider. Nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir, mais… il était trop tard. Oh, pourquoi n’avons-nous pas trouvé la force de nous montrer plus tôt !
—Vous auriez péri vous aussi, répondit doucement Clarisse. Vous ne faisiez pas le poids contre un démon, à deux…
—Oui, admit Eliás. Et puis, je ne sais pas ce que nous aurions pu y faire, c’est vrai. Nous ne savons pas nous battre. Nous ne VOULONS pas nous battre.
Il soupira encore.
—Que s’est-il passé ensuite ? demanda Alda. Tu n’es pas dans cet état, juste parce que…
—Les harpies, la coupa Eliás d’une voix agitée. Elles nous ont découverts alors que nous étions près du corps. Elles ont cru… Elles ont pensé…
—Par tous les dieux, gémit Clarisse en se levant, tenant toujours Dorían fermement contre elle. Elles ont cru…
—Que nous avions assassiné leur sœur, conclut son compagnon d’une voix sinistre. Elles ont tué Florés.
Un sanglot étranglé jaillit des gorges des deux femmes.
—Non ! murmurèrent-elles. Pourquoi ? Mais pourquoi ?
—Ce n’est pas tout, dit vivement Eliás, la voix vibrante de terreur. J’ai pu m’enfuir, comme Florés me l’a demandé, pour prévenir le clan. Les harpies ont promis de se venger. De décimer les nôtres. Tous.
Clarisse recula. Ses bras serrèrent plus fort leur précieux fardeau. Dorían se remit à pleurer, cherchant désespérément le sein qui lui échappait.
—Clarisse, fit soudain Eliás. Habille-toi, habille Dorían. Fuyez ce lieu, le plus vite possible. Les harpies… Elles arrivent. Elles nous tueront tous. Même Dorían.
À nouveau, l’interpellée recula.
—Non ! balbutia-t-elle. Je ne vous abandonnerai pas. Jamais !
—Clarisse, fit la voix douce, contrôlée d’Alda. Fais ce que te demande Eliás. Je te le demande aussi. Sauve la vie de Dorían. Il est notre avenir. Il est notre sang, notre cœur, notre âme battante.
La jeune mère émit un drôle de son, croisement de gémissement et de cri contenu.
—Je ne veux pas vous abandonner. Je ne veux pas risquer de vous perdre !
Ses partenaires s’avancèrent, la rejoignant. Ils l’étreignirent soudain, elle et Dorían, qui avait cessé de se débattre, conscient que l’heure était grave, sans vraiment comprendre pourquoi.
Le câlin fut bref, mais chargé d’amour et d’énergie.
—Fuis, souffla finalement Eliás. Je t’en prie, Clarisse. Par amour pour nous, fuis, et ne te retourne pas.
—Et si tu étais à ton tour poursuivie… continua Alda d’un ton sinistre.
Clarisse serra le bébé dans ses bras.
—Je le sauverai, murmura-t-elle d’une voix brisée.
Dans un nouveau sanglot, elle se jeta encore une fois contre ses partenaires de vie. Ils échangèrent ensemble baisers, caresses, étreintes remplies d’amour et d’affection. Puis elle se détacha d’eux et quitta la pièce, se dépêchant de se préparer, de préparer son fils, leur fils, pour l’emmener loin d’ici.
Le protéger des monstres qui menaçaient de tous les décimer.
***
Elle courait. Dorían serré contre elle, dans un tissu de portage fermement serré contre sa poitrine, elle courait de toutes ses forces. Ses pas rapides secouaient l’enfant qui, pourtant, ne bronchait pas.
Quelque chose l’empêchait de pleurer.
De hurler.
Il fermait les yeux, se blottissant contre sa mère, ayant l’impression que sa bulle dorée avait explosé.
Une peur immense, instinctive, était née en lui.
Celle de ne plus jamais revoir Alda, et Eliás.
Celle de perdre aussi Clarisse.
Alors il se taisait, tentant d’insuffler à sa mère sa propre chaleur, sa propre énergie.
La nuit passa sans que Clarisse stoppe sa course.
Puis un nouveau jour.
Une nouvelle nuit.
Et encore un cycle de plus, éloignant mère et fils du village, encore et encore.
Les bruits de la forêt avaient d’abord semblé habituels. Mais désormais, alors que l’aube approchait, ils s’étaient faits menaçants.
Il y avait quelque chose, dans les bois.
Quelque chose de terrifiant.
Quelque chose qui en avait après eux.
Enfin, la mère déboucha dans une clairière, à proximité d’une habitation. Elle tourna la tête de droite à gauche, frénétiquement. Sa main tremblante laissa un instant tomber le berceau qu’elle tenait. Elle s’effondra à genoux au sol, dans la neige qui couvrait le paysage.
Il faisait froid.
L’aurore était en train de naître, ramenant la lumière au cœur de l’obscurité.
Mais le cœur de Dorían, lui, continuait d’être couvert d’ombres.
—Je n’y arriverai pas, sanglota finalement la femme.
Sa main se posa sur la tête de son fils, couverte d’un bonnet de laine.
—Je suis désolée, mon chéri… hoqueta-t-elle. Je n’y arriverai pas.
Elle se releva difficilement, pleurant et reniflant pitoyablement. Son bras enserra le petit corps, et elle resta un moment sans bouger.
—Je t’aime, Dorían… Tes trois parents t’aiment. Ne l’oublie jamais, d’accord ?
Elle poussa un lourd soupir, le relâcha, récupérant le berceau.
—Il y a un calandre, ici, je peux le sentir. Je pense que c’est sa maison. Pardonne-moi de t’abandonner ici, Dorían. Je ne VEUX pas t’abandonner. Mais j’ai promis que tu vivrais. Je l’ai promis, Dorían ! Le sacrifice des nôtres ne sera pas vain.
Elle se pencha vers lui, déposant un baiser sur son front glacé.
—Il prendra soin de toi. Il t’éduquera avec nos valeurs. Je ne le connais pas, mais il est des nôtres. Avec lui, tu seras forcément en sécurité. Et tu n’auras pas à oublier…
Un sanglot la coupa. Une larme tiède roula sur la peau de Dorían, gelant presque aussitôt.
—Je t’aime, mon chéri, souffla-t-elle, la voix vibrante de souffrance et de tristesse.
Elle se remit soudain à courir. Elle pantelait, son cœur battait très vite contre celui de Dorían, malgré les épaisseurs de vêtements qui les séparaient. Elle atteignit enfin la maison. Elle déposa le berceau sur son seuil, sous la petite avancée, à l’abri d’éventuelles nouvelles chutes de neige. Puis elle détacha le bébé de sa poitrine et, l’enroulant dans des épaisseurs de tissu chaud, elle le glissa délicatement sur le petit matelas. Dorían ouvrit grand ses yeux, croisant le regard rempli d’amour et de tristesse de sa mère. Celle-ci s’accroupit devant lui, remontant un peu les différentes couches de vêtements et couvertures, veillant à ce que son enfant ne meure pas de froid. Puis elle déposa un baiser appuyé sur son front glacé.
—Sois heureux, lui murmura-t-elle.
Elle garda les lèvres un instant collées à sa peau puis, soudain, elle tressaillit. Elle se redressa rapidement, haletante. Elle observa les alentours, reculant.
—Je t’aime, Dorían, répéta-t-elle dans un sanglot brisé.
L’enfant s’agita dans son berceau, geignit puis, vaincu par le froid et la fatigue, il sentit une lourde torpeur l’envahir.
Sa mère, déjà, avait disparu.
Il entendit le bruit lointain de piétinements dans la forêt, puis plus rien d’autre que les sons habituels.
Elle était partie, emportant avec elle le danger qui rendait l’atmosphère si pesante.
Il n’y avait plus rien.
Dorían était seul.
Seul au monde.
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