Calandre (French Edition)
Chapitre 63 : « différents »
Le silence se fait un long moment. Edem a l’air renfermé sur lui-même, il a remonté ses jambes et les serre de son bras libre contre son torse. Son menton est posé sur ses genoux, mais sa tête n’est pas enfouie dans leur creux. Sa main n’a pas lâché la mienne, ce qui me rassure énormément sur son état.
Il ne va pas bien, mais il me tient comme si ma simple présence apaisait son cœur.
Cela serre douloureusement le mien.
J’aimerais dire quelque chose, mais je ne saurais pas par où commencer.
Quoi rajouter qui n’ait pas été dit.
Finalement, Edem relâche ses jambes et lève ses doigts libres. Il frotte doucement son cou couvert de plumes sombres, secoue la tête, tourne son regard vers moi. Il m’offre un sourire si penaud que j’en ai les larmes qui me montent aux yeux.
—Je n’arrive pas à m’en débarrasser, souffle-t-il en baissant les yeux. Quoi que je fasse, même en me concentrant… Depuis que tu m’as… depuis que je suis parti de chez toi, elles sont là, elles refusent de partir.
Il se mord les lèvres, l’air prêt à pleurer.
Et mon cœur saigne de le voir si démuni, si désemparé.
—Je ne voulais pas te voir, parce que je ne supporte pas mon apparence de monstre, m’avoue-t-il d’une voix tremblante. Mais j’en avais tellement envie, et tes mots… Tu ne m’as pas lâché malgré tout. J’ai fui, je t’ai repoussé, j’ai réagi bien trop brutalement, et toi, tu as tout fait pour que je me sente bien, tu as continué à prendre de mes nouvelles, tu t’es inquiété pour moi, tu ne m’as pas enlevé ton amour.
Son visage se relève vers moi. Ses yeux si sombres sont un gouffre de désespoir, au fond duquel brille une lueur d’espoir.
Sa voix est rauque, basse, enrouée.
Je ne supporte pas de le voir si misérable.
C’est tellement douloureux.
—Merci d’être resté à mes côtés, souffle Edem en pressant ma main de la sienne. Même si je suis monstrueux et que mes réactions n’ont aucun sens, à tes yeux.
—Ce n’est pas… je m’exclame.
Mon ami tressaille, alors je baisse le ton, faisant tous les efforts possibles et imaginables pour me calmer.
—Tu n’es pas un monstre, je bredouille.
Je lève ma main libre, l’approchant du cou d’Edem sans oser pour autant le toucher. Celui-ci se tend, alors je lui offre un sourire piteux.
—Tu n’es pas un monstre, je répète. Je te trouve beau, ainsi, moi.
C’est vrai. Ses yeux tout noirs, les plumes qui tapissent sa nuque, ça le rend unique. Je sais qu’il a grandi parmi les humains, et j’imagine qu’il ne doit pas trouver cette forme-là « normale ». Mais il est un calandre, et je l’aime aussi pour cela.
Je souhaiterais le voir entièrement métamorphosé, moi.
Je sais que je le trouverais magnifique, sous sa véritable apparence de calandre.
Edem détourne un peu le visage, une grimace aux lèvres. Il ne me croit pas. Il ne voit pas ce que je vois. J’aimerais lui montrer ce que mon regard perçoit de lui. Je me promets, en mon for intérieur, de le dessiner tel que je le discerne.
—Edem… j’expire. Je voudrais pouvoir faire quelque chose pour que tu t’acceptes tel que tu es. Si tu te voyais à travers mes yeux, jamais tu ne douterais de mes mots. Je suis sincère, tu sais. Tu es un calandre. Je t’aime parce que tu es toi, et ça fait partie de toi. Je te trouve magnifique tel que tu es.
Mon ami tourne à nouveau son regard vers moi. Son visage est tendu, l’éclat de ses yeux est presque éteint.
—Même avec mes yeux noirs et mes plumes idiotes qui refusent de m’obéir ? chuchote-t-il en baissant la tête.
—Je… je peux te toucher ? je lui demande, le ton suppliant.
Edem semble hésiter, puis finit par hocher la tête. Je pose mes doigts sur sa nuque, caresse délicatement ses plumes, lui arrachant un long frisson.
—Elles sont douces, je fais remarquer. Elles sont belles.
Mon compagnon fait une moue peu convaincue. Je lui offre un sourire attendri.
—Attends, j’expire.
Je ferme les yeux, laisse pousser mes oreilles de chat. Mes canines se font elles aussi plus acérées, plus aiguisées.
—Regarde-moi, j’affirme en rouvrant les paupières, m’apercevant qu’Edem a détourné la tête et se mord sauvagement les lèvres.
Il m’obéit. Ses yeux s’agrandissent de stupeur en me voyant. Je lui souris avec confusion.
—Moi non plus, je ne suis pas humain. Moi aussi, je suis différent, Edem.
L’interpellé me contemple un long moment sans parler. Je suis un peu nerveux, mais je peux lire dans ses prunelles à quel point il est fasciné, à quel point il me trouve beau, et cela m’émeut et me fait très plaisir, malgré la gravité de la situation.
Enfin, Edem lève sa main vers moi, hésite, observant mes oreilles avec un mélange d’envie et d’admiration. Je me tends vers lui, venant chercher sa paume, qui se pose dans mes cheveux.
—Je suis comme toi, Edem, je souffle en cherchant son regard. Identique et différent à la fois.
D’abord, mon ami ne bouge pas, ses doigts restant immobiles dans mes cheveux. Puis ils se mettent à remuer doucement, caressant ma tête, mes oreilles, avec une délicatesse infinie. Ces gestes si tendres, timides et habiles à la fois, me font ronronner malgré moi. J’en ai un peu honte, mais je ne cherche pas à contrôler ce phénomène qui, chez moi, est très naturel, même sous ma forme humaine.
Je veux lui prouver qu’il n’a pas de raison de se détester pour qui il est vraiment.
Que je suis comme lui, même si je ne suis pas un calandre mais un chat.
—Tu… tu ronronnes ? bredouille Edem, le rouge aux joues.
—Oui, je ris doucement. C’est dans ma nature de félin.
Mon ami semble très troublé. Ma main s’enroule légèrement à sa nuque, mon regard capture le sien.
—Je t’aime, Edem, je susurre. Évidemment que je ronronne quand le garçon dont je suis fou me caresse avec autant de tendresse.
Mes paroles le rendent cramoisi. Il me relâche vivement, comme s’il s’était brûlé. J’en suis déçu, même si je comprends bien que mes mots l’ont embarrassé, forcément.
—Pardon, je soupire.
—Non, ne… Tu n’as rien fait de mal, bafouille Edem. Tes mots d’amour… Ils me gênent, mais…
Il baisse les yeux, inspire profondément. Il pantèle un peu, je sais qu’il est angoissé, parce qu’il n’arrive pas à gérer ses émotions.
—Je ne veux pas te presser, je dis rapidement. Edem… Je t’aime vraiment. Je te respecte. Je n’aurais pas dû t’embrasser sans te demander la permission, l’autre jour. Je ne le ferai plus. Je veux aller à ton rythme, que tu te sentes bien dans notre relation. Quelle qu’elle soit. Si tu ne veux que mon amitié, je suis d’accord. Si tu veux plus… j’en serais fou de bonheur. Mais je ne te forcerai plus dans aucune direction. Je tiens beaucoup trop à toi pour vouloir te faire le moindre mal. S’il te plaît, pardonne-moi de t’avoir poussé à bout.
Je baisse les yeux, un peu peiné. Je tressaille quand les doigts d’Edem se posent sur ma joue.
—Tu ne m’as pas poussé à bout, chuchote-t-il. J’ai vécu… des choses horribles. C’est pour ça que j’ai mal réagi. Parce que mes souvenirs sont remontés. Ils ne veulent pas me lâcher. Je voudrais qu’ils disparaissent, je voudrais oublier… mais je ne peux pas.
Je relève le regard, le cœur serré par sa voix si triste.
Il ressemble à un oiseau blessé.
Il me relâche soudain, se détourne de moi, se mettant en boule, dos à moi.
—Je vais te raconter ce qui m’est arrivé, dit-il dans un souffle si bas que je l’entends à peine. S’il te plaît, reste là où tu es. Je ne suis pas capable de subir ton regard tant que je ne t’aurai pas tout dit.
—D’accord, je balbutie. Je peux… Je peux te prendre dans mes bras, quand même ?
Edem hésite un long moment. Dans le silence de la pièce, je n’entends plus que sa respiration un peu trop rapide, et mon cœur qui bat comme un fou.
—Oui, chuchote-t-il finalement.
Maladroit, je me rapproche de lui, passe délicatement mes bras autour de ses hanches, glissant mes mains entre son ventre et ses cuisses. Edem est terriblement crispé, mais il me laisse faire, et ne semble pas s’affoler face à mon étreinte. Alors je le serre doucement contre moi, et il s’abandonne à moi, posant son dos contre mon torse.
Nous nous taisons, et ce moment de mutisme fait monter en moi une vague d’anxiété qui me noue la gorge à m’en faire mal.
J’ignore ce qu’Edem va me révéler.
Je ne sais pas si j’ai envie de l’entendre.
Mais je veux être là pour lui.
Je veux savoir pourquoi il va si mal.
Pour pouvoir l’aider à remonter la pente.
Être à ses côtés alors qu’il cherche la lumière.
Ma main vissée à la sienne.
Mon âme collée à la sienne.
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