Calandre (French Edition)
Chapitre 74 : petites avancées
Durant les jours qui suivirent, Edem resta encore tranquillement à la maison. Il se sentait bien mieux, mais encore assez fragilisé pour ne pas risquer de retourner à l’école, dans l’agitation du groupe de jeunes surnaturels qui, pourtant, l’avait adopté dès le premier jour.
Maniel, pour sa part, passait tous les soirs lui rendre visite. Soi-disant pour lui donner les cours (mais officieusement pour le câliner et passer du temps avec lui), afin qu’il puisse travailler et n’ait pas trop de retard, s’il tenait toujours à passer son bac. Edem savait que de ce côté-là, ça serait difficile, mais il ne voulait pas lâcher, tout de même. C’était un but qui lui permettait d’aller de l’avant, même s’il ne savait pas ce qu’il voulait faire après.
Il avait osé en parler à son petit-ami, le jeudi soir. Celui-ci, en entendant ses doutes, avait pris sa main entre les siennes et l’avait fixé droit dans les yeux.
—Et si on allait faire une école d’art ensemble, à Montpellier ? avait-il proposé. Il y en a plein, je suis sûr qu’on pourrait y être intégrés. Ce n’est qu’une proposition, mais imagine : on pourrait louer un appart ensemble, ce qui nous permettrait de ne pas nous sentir trop seuls loin des nôtres et de nous soutenir mutuellement. On irait à l’école ensemble. Et en parallèle, quand on reviendrait à Lunel le week-end et pendant les vacances, on pourrait chercher à bosser comme artistes pour des boutiques, bibliothèque, cinéma, ou que sais-je encore ! Et puis j’ai une idée, je ne sais pas si ça te tenterait, moi j’y pensais, ces derniers temps, ça ne te dirait pas qu’on fasse une formation de tatouage ? On pourrait bosser à deux, ça serait génial, imagine ! En plus, Amael a énormément galéré pour me faire faire le tattoo de notre clan, quand j’étais enfant, et pour mon petit frère, Neïel, également, les tatoueurs français ne voulaient pas tatouer des enfants… C’est dur de trouver un tatoueur qui accepte, parmi les humains, alors nous, on pourrait tatouer les surnaturels, imagine comme ça serait génial !
Son enthousiasme avait fait sourire Edem. L’idée était loin de lui déplaire. En fait, quand il était avec Maniel et que celui-ci lui parlait de ses projets, il se sentait toujours emporté par son énergie si positive, si lumineuse. Il avait promis d’y réfléchir.
En vérité, il avait déjà envisagé de faire une école d’art, puisque c’était ce qui le passionnait le plus au monde. Mais avant de rencontrer Mani, il n’avait pas vraiment songé de manière active à son avenir. Il était persuadé que ses parents seraient contre le fait qu’il puisse vouloir faire ce genre d’études, de toute manière.
Et puis simplement, il ne s’était jamais tellement projeté.
Avec son petit-ami… c’était différent.
C’était léger, ce n’était pas consistant, pas encore.
Mais il prenait du plaisir à évoquer l’avenir.
Il osait rêver.
S’imaginer un futur.
Et même si c’était encore flou et balbutiant, qu’il n’était pas certain de ce qu’il souhaitait, n’empêche que cela l’emplissait d’espoir et de joie.
Savoir que Maniel imaginait le sien, de futur, à ses côtés, l’avait fait déborder de bonheur.
Bien sûr, au fond, quelque part, cela lui faisait peur, également. Mais il avait décidé d’aller de l’avant et d’arrêter de laisser ses craintes l’empêcher de vivre. Il ne pouvait pas être sûr de l’avenir, c’était vrai. Cependant, il savait que ni Collin, ni les Coroné-Munin ne l’abandonneraient.
Quant à Maniel, qui savait ce que deviendrait leur relation ?
Bien sûr que c’était angoissant, surtout qu’Edem avait toujours beaucoup de mal à s’abandonner à ses câlins, et qu’il était toujours aussi incapable de l’embrasser ou de se laisser embrasser. Il était un peu inquiet à l’idée que Maniel pourrait vite se lasser, mais celui-ci semblait l’adorer véritablement, et être bien décidé à prendre tout son temps.
Comme le prouvaient ses visites quotidiennes et l’affection dont il l’entourait sans cesse.
Sans parler des innombrables messages qu’il lui envoyait quand il n’était pas avec lui…
Par douces touches, sans le forcer, Mani avait fini par lui proposer de revenir au moins pour l’atelier d’art du vendredi. Très sincèrement, Edem avait beaucoup hésité. Mais il avait fini par céder. Il fallait qu’il se remette sur les rails. Il allait bien, même s’il se sentait encore fatigué et anxieux. Il savait qu’il ne serait pas seul.
Il avait donc fini par accepter.
Entre temps, suite à la discussion qu’Edem avait eue avec Adonn et Airy, les deux adultes avaient réuni les Gardiens pour discuter des « tarasques » qui semblaient poursuivre l’adolescent. Savoir que ces monstres étaient bien réels, et qu’ils ne l’avaient très certainement pas lâché, tout juste perdu de vue, l’avait terrifié. Il en avait toujours été persuadé, mais en avoir la certitude était foncièrement différent : c’était devenu une réalité, une horrible et sombre réalité qui pesait énormément sur ses épaules.
Les tarasques finiraient par retrouver sa trace, Adonn et Airy en étaient persuadés.
Même s’ils avaient promis que tout serait mis en place pour protéger Edem, même s’ils avaient expliqué à ce dernier qu’elles ne devraient pas pouvoir passer facilement les barrières protectrices de la ville, le jeune calandre n’en était pas moins épouvanté à l’idée de ces créatures qui en avaient apparemment à sa vie.
Apprendre que ses géniteurs, son clan avaient été décimés par ces monstres ou par leurs maîtres, lui avait fait un choc immense. En même temps, il était reconnaissant à ses hôtes de n’avoir pas cherché à l’écarter de la vérité.
Il voulait savoir.
Il voulait comprendre.
Bien sûr, il ne pouvait saisir pourquoi on avait tué les siens, surtout que, de ce qu’il en savait, les calandres étaient un peuple inoffensif, comme lui-même, comme Collin, comme les Coroné-Munin. Alix lui avait confirmé que jamais un calandre ne ferait de mal à qui que ce soit, en tout cas pas volontairement.
—Notre nature est de soigner autrui, avait-elle affirmé. Pas de blesser.
Personne n’avait donc la moindre idée de pourquoi le clan d’Edem avait été anéanti. Mais selon Adonn, cela arrivait parfois, trop souvent à son goût. L’énergie si particulière des calandres en faisait hélas les parfaits boucs émissaires. C’était alors que l’adolescent avait réalisé que Collin non plus, n’avait pas de clan. Il savait que ce dernier avait été marié à une femme, qu’il avait eu un fils, et que tous les siens étaient morts. Mais comme il en parlait peu, Edem n’en savait pas plus que cela.
Que leur était-il arrivé ?
Avaient-ils eux aussi été exterminés par des monstres ?
Il n’osait pas le demander à Collin…
Celui-ci, d’ailleurs, l’avait contacté le jour même de son message accompagné du dessin des tarasques pour en discuter avec lui. Pour sa part, il ne connaissait pas ces créatures. Edem lui avait expliqué qu’Adonn et Airy en savaient davantage sur elles, et Collin avait promis de les appeler directement.
—Je viendrai te voir à Lunel d’ici quelques jours, avait-il aussi dit. Si tu veux bien de moi. Je m’inquiète, et j’aimerais en discuter davantage avec Adonn et les siens. Je voudrais être présent pour t’épauler et veiller sur toi.
Évidemment, Edem en avait été ravi. Il était un peu anxieux de revoir Collin, bien sûr, surtout que, lorsqu’il avait enfin osé en parler à Maniel (après plusieurs jours à tergiverser), il avait bien vu que ce dernier était un peu jaloux. D’ailleurs, le beau chat l’avait exprimé dans un rire troublé, sans la moindre gêne.
—Je n’y peux rien, avait-il avoué. C’est plus fort que moi, j’ai du mal à gérer mes émotions quand il s'agit de Collin et de votre passé commun… De la complicité qu’il reste entre vous, aussi, je dois bien le dire. C’est que je te veux rien que pour moi, moi !
Il avait serré Edem dans ses bras, fort, dans un éclat de gaieté un peu penaud. Loin de prendre ombrage de ses émotions mitigées, Edem en avait été plutôt soulagé, et il l’était encore. Il n’avait jamais envisagé qu’on puisse jalouser sa relation avec un autre être vivant.
Après tout, personne ne l’avait jamais aimé, du moins, pas à ce point…
Il avait tenté de rassurer son petit-ami, malgré tout, mais celui-ci s’était esclaffé joyeusement.
—Tu n’as pas besoin de te justifier ! s’était-il récrié. Je te fais confiance, et sincèrement, même si tu voulais avoir une relation… heu, tendancieuse avec Collin, je ne ferais rien pour t’en empêcher. Ça me frustrerait, et ça me ferait mal, un peu, je crois. Mais je ne veux pas te brider, pas t’enfermer, mon p’tit cœur, surtout pas ! Et puis j’ai conscience qu’avant toute chose, Collin est pour toi un protecteur, quelqu’un qui a veillé sur toi toute ton enfance…
—Oui, avait expiré Edem avec soulagement. Même s’il n’avait pas le droit de m’approcher… tu sais, il est un peu mon seul clan.
Maniel avait acquiescé gravement.
—Ça me fait penser, avait-il continué, changeant de sujet. En parlant de clan. J’ai cru remarquer que tu n’étais pas tatoué… Je me trompe ?
—Non, avait révélé Edem. Je n’ai pas été tatoué, parce que j’ai été élevé par des humains. En fait, je n’ai découvert que les surnaturels étaient tatoués que depuis quelques jours, en m’apercevant que les Coroné-Munin portent tous deux tatouages similaires, du moins, les adultes… Et puis parce que tu m’en as parlé quand tu as évoqué ton idée qu’on devienne tatoueurs, tous les deux.
Maniel avait acquiescé gravement.
—Les enfants Coroné-Munin ne sont pas tatoués parce qu’ils sont encore trop jeunes, je pense. Ici, à Lunel, les jeunes sont tatoués entre quatorze et seize ans, selon les clans, quand on trouve un tatoueur qui accepte de le faire. Apparemment, il n’y en a plus à Lunel, le dernier qui voulait bien jouer le jeu est parti l’an dernier. C’est pour ça, je trouve que ça serait cool qu’on reprenne le flambeau… Enfin, je dis ça, mais j’ai promis de ne pas te harceler avec ça. Pour en revenir à nos moutons, je ne crois pas que tous les surnaturels soient tatoués. Juste les sans faction, et encore, ça dépend d’où ils vivent, je pense. C’est une marque de clan, donc tous ceux qui sont isolés n’en possèdent pas, à moins qu’ils aient tout de même grandi dans une communauté. Bref, c’est compliqué, il n’y a pas trop de règles, mais à Lunel, la majorité des surnaturels sont tatoués, dans tous les cas.
Il avait offert un sourire complice à Edem, qui s’était mordu les lèvres avant d’oser lui poser une nouvelle question.
—Je peux voir le tien, de tattoo ?
Le sourire de Maniel s’était agrandi. Il s’était tourné dos à son petit-ami, avait relevé ses cheveux pour lui montrer le simple triangle évidé qu’il portait dans la nuque. Fasciné, Edem n’avait pu s’empêcher d’effleurer le tatouage du bout du doigt, ce qui avait fait frissonner le beau chat. Pris d’une pulsion soudaine, le jeune calandre s’était rapproché et avait posé ses lèvres sur le dessin. Cela l’avait fait rougir violemment, mais il avait criblé le triangle de petits baisers, tandis que la respiration de Mani s’accélérait un peu malgré lui.
Quand il l’avait relâché, il s’était aperçu que son compagnon avait viré au cramoisi, lui aussi.
Il leur avait fallu un long moment pour calmer leurs souffles précipités, pour que leurs joues cessent de brûler, pour retrouver, simplement, l’usage de la parole.
—Et tu… avait bégayé Maniel. Tu ne voudrais pas te faire tatouer, du coup ?
Edem avait baissé les yeux et gardé le silence un long moment avant d’opiner, finalement.
—Si, j’aimerais bien, avait-il chuchoté.
—Tu voudrais te faire quelle marque ? avait insisté son petit-ami avec douceur. Celle des Coroné-Munin ?
Le jeune calandre avait réfléchi un moment, avant de secouer la tête gravement.
—Non, avait-il admis. Je voudrais me faire tatouer la marque de Collin. Je te l’ai dit, à mes yeux, il est mon clan. Tu… tu crois que je devrais lui demander la permission ?
—Je suppose ? avait expiré Mani, l’air incertain. Je n’en sais rien. C’est sans doute mieux de lui en parler. Je ne vois pas pourquoi il dirait non, vu comme vous êtes proches, et si tu dis qu’il a perdu tout son clan de naissance, il sera sans doute ému de ta volonté…
Ces mots, la validation de Maniel, son lâcher-prise, concernant la relation si particulière qu’il entretenait avec Collin, avaient bouleversé Edem, et l’avait convaincu d’en discuter avec Collin.
Il voulait le faire de visu, ceci dit.
Il souhaitait même, si possible, que Collin soit présent le jour où il se ferait tatouer.
De même que Maniel.
C’était peut-être trop demander.
Il était peut-être devenu trop « avide », au contact de ces gens qui l’aimaient, qui le respectaient, qui semblaient apprécier sa présence au point de vouloir le fréquenter abondamment.
Seulement, c’était si bon…
Si addictif.
Cela remplissait tout son être de sentiments violents dont il ne savait pas toujours quoi faire, mais qui lui faisait un bien fou…
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