Calandre (French Edition)
Chapitre 101 : harpies et règlement de compte
Chapitre 101 : harpies et règlement
de compte
Les jours suivants s’étaient déroulés paisiblement. Le dimanche, Edem, Maniel et Maric avaient rejoint leurs amis pour une sortie dessin en ville.
Le lendemain avait été calme, les deux amoureux avaient passé leur journée à se reposer, à dessiner et à prendre le soleil chez eux, tout en passant de bons moments en famille. Edem tentait d’occuper son esprit pour éviter de penser à son rendez-vous du surlendemain, pour son tatouage.
Ne parlons même pas des tarasques, qui n’avaient pas bougé de leur surveillance autour de la ville, et qui le faisaient énormément stresser. Il les chassait de ses pensées en se concentrant sur la construction de son quotidien, sur la douceur de vivre sous le toit des Coroné-Munin, en profitant d’une famille aimante et bienveillante, en savourant la présence prolongée de Collin, qui avait déclaré qu’il ne partirait pas tant qu’Edem ne serait pas tatoué et que sa situation ne serait pas réglé avec ses ennemis.
Et ne parlons même pas de Maniel, de ce couple encore balbutiant qui appréciait pourtant profondément les avancées de leur relation. Edem était encore tendu à l’idée d’embrasser son petit-ami, et à chaque fois qu’il accomplissait pareil geste, il devait maîtriser le trop-plein d’émotions violentes. Le beau chat, quant à lui, n’initiait jamais ce genre de rapprochement, voyant bien que son compagnon était encore beaucoup trop sensible pour plus de spontanéité.
Mais il leur arrivait désormais plusieurs fois par jour d’échanger de ces petits baisers, simples pressions prolongées de leurs lèvres les unes contre les autres. C’était tendre et timide, mais cela procurait un bonheur sans nom à Edem.
Du moins, une fois qu’il réussissait à calmer les battements déments de son cœur, et sa conscience qui lui susurrait de prendre ses jambes à son cou.
Il était heureux de progresser.
Heureux de pouvoir échanger avec Maniel de si belles et si tendres caresses.
Il en avait rêvé.
Il avait rêvé de bien plus.
Il avait envie, parfois, de bien plus.
Mais à chaque fois qu’il embrassait son amoureux, il était aux anges.
C’était une foule de sensations, uniques et inestimables, douces et puissantes, qui le faisaient vibrer si fort.
Malgré sa toute nouvelle envie de mordre dans la vie à pleines dents, il se réveilla, ce mardi-là, avec une sensation diffuse de danger.
La dernière fois qu’il avait vécu cela, c’était à l’arrivée des tarasques.
Ouvrant les yeux brutalement, le souffle coupé, il sut tout de suite qu’il y avait du nouveau.
Il se tramait quelque chose.
Il se leva rapidement, faisant sursauter Maniel qui dormait encore, le serrant contre lui. Autant le soir, c’était Edem qui se blottissait contre lui, autant souvent, le matin, c’était Mani qui se retrouvait lové dans ses bras, le serrant contre son cœur.
Cela émouvait toujours le jeune calandre, qui n’osait généralement pas bouger de sa place quand il sortait du sommeil avant son petit-ami, trop heureux de leur proximité.
—Keskisspasse ? bredouilla Mani en se redressant sur son séant et en se frottant les yeux.
—Rien, je… bafouilla Edem.
Il baissa le visage, inspira profondément, releva le regard pour croiser celui, encore embrumé, de son compagnon.
—Il y a quelque chose qui cloche, expira-t-il, la gorge nouée.
Aussitôt, le visage de Mani se peupla d’inquiétude. Il le connaissait trop bien pour ne pas le comprendre à demi-mot, et il avait confiance en ses intuitions.
—On va voir Adonn et les autres ? proposa-t-il gentiment en retenant en vain un bâillement.
—Tu devrais dormir encore un peu, non ? répliqua son vis-à-vis.
—Bah non, je ne vais pas dormir alors que tu ne vas pas bien, mon p’tit cœur… Et puis je suis réveillé, maintenant, allez, viens, je t’accompagne.
En vérité, savoir Maniel à ses côtés réchauffait l’âme soudain glacée du jeune calandre, qui ne se le fit pas dire deux fois. Les deux garçons quittèrent la mezzanine pour rejoindre la maison. Au salon, ils trouvèrent Adonn au téléphone, et Aenor, qui était là ce jour-là, semblait très anxieuse.
—Oui, fit Adonn à son interlocuteur. Je te rappelle, Edem est là.
Il raccrocha et se détourna un instant, poussant un lourd soupir avant d’accueillir les deux adolescents avec un sourire un peu tendu.
—Venez, asseyez-vous, dit-il d’une voix douce. Vous voulez boire ou manger quelque chose ?
—Non, répondit Edem en se laissant tomber dans le sofa. Je voudrais juste…
Il rougit, fit une moue de dépit, supplia Adonn des yeux.
—Tu veux savoir ce qui se passe, expira ce dernier. Tu as senti qu’il se produisait quelque chose, n’est-ce pas ?
Le jeune calandre acquiesça sans un mot. Maniel posa une main délicate sur sa cuisse, lui distillant un peu de sa chaleur. Adonn, lui, vint s’asseoir en face des deux adolescents.
—Le clan de harpies qui a décimé les tiens est arrivé, expliqua-t-il simplement. J’imagine qu’elles commençaient à se demander pourquoi les tarasques n’avaient pas finalisé leur mission. Nous nous en doutions, nous les attendions. Grâce à toi, Edem, à ce que tu nous as donné vendredi, nous étions préparés à ce qu’elles franchissent la barrière.
—Elles ont… franchi la barrière ? répéta Maniel d’une voix blanche.
Edem déglutit. Il sentait l’angoisse monter en lui, le faisant haleter légèrement. Les doigts de son petit-ami pressèrent plus fort sa cuisse, comme pour l’inviter à ne pas trop s’affoler, mais dans la situation, c’était compliqué, pour Edem, de rester calme !
On venait de lui annoncer que les meurtrières de sa famille étaient là, quelque part, dans Lunel, à sa recherche !
Que devait-il faire ?
Que pouvait-il faire ?
—Edem, écoute-moi, affirma doucement Adonn. Tout va bien. Les Gardiens ont la situation sous contrôle. Contrairement aux tarasques, les harpies n’ont pas le pouvoir de te retrouver, c’est d’ailleurs pour ça qu’elles avaient envoyé leurs chasseuses de prime après toi. Elles viennent de passer nos défenses. Elles ne font pas partie de la faction de l’Ombre, et ne sont pas foncièrement « mauvaises », donc elles ont pu entrer, mais nous en avons été aussitôt informés.
—Comment ça, elles ne sont pas foncièrement mauvaises ? s’écria Maniel, l’air outré. Elles ont tué le clan d’Edem ! Elles veulent le tuer aussi !
Adonn lui offrit un sourire confus.
—Notre monde n’est pas tout noir ou tout blanc, Mani, ne le sais-tu pas ? soupira-t-il. Je ne dis pas qu’elles n’ont pas commis de crime. Mais d’après ce que nous savons grâce à Edem, le massacre qu’elles ont accompli était une vengeance.
—Une vengeance de quoi ? protesta le beau chat. Ils n’avaient rien fait de mal !
—Non, mais elles l’ont cru. Malheureusement, tout le monde ne réfléchit pas ou ne négocie pas avant d’agir.
—Si elles sont dans Lunel, Edem est en danger ?
—Non, affirma fermement Adonn. Edem, écoute-moi. Des Gardiens vont venir protéger la maison. Tu es en sécurité, ici. Nous allons gérer la situation, parlementer avec les harpies, chercher des solutions. En attendant, je te demande de rester ici. Tu peux aller dans le jardin, mais pas plus loin. Ne t’éloigne pas, et je te promets que rien de mal ne pourra t’arriver. D’accord ?
L’interpellé avait la gorge qui le brûlait, et un mal fou à respirer. Sa poitrine était douloureusement compressée et ses intestins lui semblaient totalement retournés.
—Mais je… bafouilla-t-il.
Adonn lui offrit un sourire franc.
—Les Gardiens m’ont demandé de te dire que tu ne dois pas t’impliquer là-dedans. Nous avons l’habitude de gérer des situations un peu difficiles, cela nous est arrivé plusieurs fois. Tout va bien se passer. Si tu ne te mets pas sur leur chemin.
Edem ouvrit la bouche pour objecter, mais il ne parvint pas à parler. Il avait peur que ses protecteurs, en négociant avec les harpies, finissent par céder, pour la sécurité de leur communauté, et le livrent à ses ennemies.
Il était terrifié.
Tellement qu’il en avait la tête qui tournait.
—Edem, je te promets que tu es en sécurité, ici, assura Aenor, s’avançant à son tour. Nous ne laisserons personne te faire le moindre mal. Tu appartiens à notre famille, maintenant.
—Oui, trésor, n’aie pas peur, appuya Maniel, qui semblait enfin rassuré, pour sa part. Les Gardiens vont trouver une solution. Les harpies ne mettront jamais la main sur toi ! De toute façon, si c’était le cas, je…
—Ce ne sera pas le cas, le coupa gravement Adonn. Les guerriers sont prêts à se battre s’il le faut. Nous ne cèderons pas Edem, quoi qu’il advienne.
Il le fixa un long moment de ses yeux sérieux, son expression grave reflétant son assurance. Edem sentit l’espoir se glisser à nouveau en lui, alors qu’il comprenait qu’en effet, il appartenait désormais à cette communauté.
Tout le monde se souciait de lui.
Jamais on ne laisserait qui que ce soit lui faire du mal.
Il fallait juste qu’il obéisse, qu’il accepte qu’il ne pouvait rien faire pour améliorer la situation, à part rester chez lui et se laisser protéger.
Il était en sécurité.
Il avait beau trembler de peur, il en eut soudain l’infinie certitude.
Il était ici chez lui, et jamais sa famille élargie ne le laisserait seul.
Ils trouveraient une solution.
Ils le libèreraient de cet affreux fardeau qui pesait sur ses épaules.
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