Calandre (French Edition)

Aurélie Chateaux-Martin · Chapitre 53 sur 62

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Calandre (French Edition)

Chapitre 102 : l’accord

 

Une mauvaise nouvelle en entraînant une autre, Edem s’était vu obligé d’annuler son rendez-vous du lendemain avec le tatoueur. En effet, puisque les Gardiens lui avaient demandé de rester à la maison tranquillement le temps qu’ils règlent la situation avec les harpies, il ne pouvait pas gagner le salon de tatouage par lui-même.

Maniel avait proposé de demander au tatoueur de se déplacer, mais Adonn s’y était opposé :

—Même si nous le connaissons de loin, puisqu’il tatoue une partie de notre communauté, nous ne pouvons pas prendre de risque. Imaginez qu’il soit suivi, ou qu’il soit en contact avec les harpies, d’une manière ou d’une autre. Je suis désolé, Edem, il vaut mieux attendre, c’est plus sûr.

Edem avait conscience qu’il avait raison, mais il n’en était pas moins déçu. Collin avait appelé le tatoueur pour reporter l’entretien et, heureusement, celui-ci avait proposé une nouvelle date très proche, à savoir, la semaine suivante. Il avait demandé à ce qu’on lui envoie une photo du dessin, puisqu’il était déjà fait, afin qu’il l’étudie. Il les prendrait entre deux clients pour fignoler le tout et programmer la séance de tatouage. Edem avait donc rendez-vous le 05 juillet à quinze heures, soit le lendemain des résultats du bac de Maniel.

En espérant que la situation se décante d’ici là…

Le surlendemain, Adonn et Airy annoncèrent à Edem que les Gardiens avaient réussi à mettre la main sur les harpies et leur avaient demandé une entrevue pour parler de leur présence à Lunel. Comme ils l’avaient promis, les calandres tenaient leur hôte au courant des décisions des Gardiens, même si c’était de loin en loin, histoire de ne pas trop l’impliquer. Ils avaient juré que tout se passerait bien, que les harpies ne semblaient pas agressives outre mesure.

—Et puis nous serons nombreux. Il y aura des guerriers puissants, dans le lot, et Fenris sera des nôtres, avait précisé Adonn. Or, je peux te jurer que Fenris est une véritable force de la nature, à tout niveau. Ne parlons même pas des aptitudes au combat des minotaures et centaures qui seront de la partie.

Edem n’était guère rassuré pour autant.

Il ne craignait pas seulement pour sa propre vie : il avait peur qu’il arrive malheur à ses hôtes, ou à quelqu’un de la communauté. Il savait qu’il en culpabiliserait, même s’il avait conscience qu’au fond, il n’y était pour rien du tout.

Le jour J, une fois Adonn et Airy partis, Edem se mit à tourner en rond, ne parvenant pas à se calmer. Maniel essayait bien de lui détourner les idées, mais c’était peine perdue. Edem était tellement stressé qu’il menaçait d’exploser.

—Et si tu t’asseyais ? proposa finalement Collin qui venait de rejoindre le loft pour savoir si son ex allait bien. Tu as l’air d’une bombe à retardement, là…

—Je n’y suis pour rien, se plaignait le jeune calandre. Je suis tellement nerveux… Et si quelque chose se passait mal ?

—Ne t’inquiète pas autant, soupira Collin. Ça va aller. Et je suis sûr qu’ils vont trouver une solution…

—Tu n’en sais rien, expira Edem.

—Non, mais nous n’y pouvons rien, et j’ai confiance en ta communauté, Edem… Allez, viens, laisse Mani te câliner et te masser un peu les épaules, ça te détendra. Non, attends, j’ai une idée, si Maniel est d’accord. Allonge-toi sur le dos, ton amoureux va te masser le haut du corps, et moi les pieds, ça va te tranquilliser, tu verras !

—Oui, c’est une bonne idée, admit le beau chat. Allez, viens, trésor. Laisse-nous prendre soin de toi en attendant qu’Adonn et Airy rentrent…

Edem hésita avant de céder. Il s’étendit sur le dos, sa tête entre les jambes ouvertes de son petit-ami. Celui-ci posa aussitôt très délicatement ses mains sur ses yeux, après l’avoir prévenu de son geste. Edem tressaillit en sentant les doigts de Collin agripper doucement ses pieds. Il resta un instant tendu puis se laissa aller au massage. Maniel, lui, garda un long moment ses paumes sur ses paupières, le plongeant dans le noir.

C’était… apaisant.

Étrangement très rassérénant.

—Je vais masser un peu ton visage, d’accord ? lui souffla son compagnon. Reste détendu, et garde les yeux fermés.

Edem obéit difficilement. À partir du moment où Maniel ôta ses mains de son visage, l’envie de rouvrir les paupières le tarauda un long moment jusqu’à ce qu’il parvienne enfin à se relâcher, au fil des caresses et massages légers que son petit-ami égrainait autour de ses yeux, sur ses joues, son menton, son front…

Quand les doigts s’enfouirent dans ses cheveux, il poussa un soupir de plaisir. Ce fut alors que, d’un seul coup, tout son corps se crispa. Il voulut ouvrir les yeux, mais n’y parvint pas. Sa bouche s’ouvrit sur un cri qui ne parvint pas à jaillir. Il se mit à convulser, entendant à peine les exclamations surprises et inquiètes de Maniel et Collin.

Et soudain, il se redressa sans l’avoir voulu. Ses paupières s’ouvrirent enfin, mais il n’y voyait rien.

Il était dans un monde d’obscurité.

Il avait peur, mais étrangement, il avait l’impression de connaître ce lieu.

Il inspira profondément, tentant de calmer les battements déments de son cœur. Tournant la tête à droite et à gauche, il se sentit attiré dans une direction et déploya ses ailes, s’engouffrant dans une brèche de lumière.

Il longea un tunnel de brouillard gris perlé avant de rejaillir de l’autre côté. Sa respiration se stoppa un court instant en s’apercevant de l’endroit où il se trouvait. Sous lui s’étendait Lunel. Juste en dessous de sa position, il y avait un café, sur la terrasse duquel un groupe d’hommes et de femmes avaient rassemblé plusieurs tables et semblaient parler entre eux avec un grand sérieux.

Il reconnut Adonn, et Airy, et Fenris, et Mylena.

Il y avait aussi Agis et Zach, les minotaures qui étaient présents le jour où les mages s’étaient réunis pour fouiller dans son passé.

D’autres têtes connues ou inconnues.

Il avait été guidé sans le vouloir jusqu’au lieu de rencontre des Gardiens avec les harpies.

Celles-ci se tenaient d’un côté des tables. Elles étaient une vingtaine, et leurs visages crispés n’auguraient rien de bon. Elles parlaient, écoutaient les mages, secouaient la tête.

Attiré comme un aimant, Edem s’approcha, planant au-dessus du groupe.

Il voulait savoir.

Il voulait comprendre.

Étrangement, il n’avait pas vraiment peur d’être vu et attrapé par ses ennemies.

Il ignorait pourquoi.

Il aurait dû se sentir terrifié…

—Vous affirmez que les calandres n’ont rien fait de mal, lâcha une harpie. Mais quelle preuve en avez-vous ? Nous les avons vus, de nos propres yeux, pour notre part !

—J’entends bien que ce que vous avez aperçu a influé sur votre jugement, intervint doucement Airy. Cependant, sachez que, pour commencer, les calandres sont des êtres non violents. Ceux-là n’ont donc pas pu tuer votre sœur…

—Vous ne les connaissiez pas ! Comment pouvez-vous l’affirmer ?

—Nous sommes des calandres, intervint calmement Adonn. Nous connaissons ce peuple mieux que personne. Les nôtres sont incapables de la moindre violence.

—Et puis de toute manière, renchérit Mylena, même s’ils avaient pu, d’une façon ou d’une autre, être la cause de la mort de votre sœur, le reste de leur clan ne méritait pas de mourir.

—C’était une juste rétribution, bougonna une harpie.

—Ça ne l’était pas, dit fermement Fenris. La vengeance n’est jamais une juste rétribution. Et quand bien même, il s’agissait de prendre une vie pour une vie, ce qui a été fait, je crois. Vous n’aviez aucun droit sur les autres membres de ce clan.

—Comment le savez-vous ?

—Nous vous l’avons dit, soupira Aelis, la capricorne. Nous avons interrogé les souvenirs d’Edem, le dernier membre de ce clan. Nous avons appris ce qui s’était passé.

—De toutes les façons qui soient, affirma Agis, l’un des minotaures, Edem n’est pas responsable de ce qu’il s’est produit. Il n’était qu’un bébé. Vous ne pouvez vous en prendre à un innocent. Nous ne le permettrons pas.

—La dette ne sera pas réglée tant que ce clan ne sera pas éradiqué ! s’écria l’une des harpies.

—Êtes-vous des êtres civilisés, ou bien des bêtes ? s’outragea l’un des Gardiens. Nous parlons d’un enfant ! D’un adolescent qui n’y est pour rien dans cette guerre insensée qui vous oppose à un clan que vous avez massacré sans réelle raison !

—Il y avait une raison ! Ils ont tué l’une de nos sœurs.

Mylena poussa un lourd soupir.

—Comment pouvons-nous vous prouver que ce n’était pas le cas ? Nous avons eu accès au passé de ce clan, et nous vous l’avons dit : c’est un démon qui a violenté et assassiné votre sœur. Si vous aviez parlé avec les calandres qui ont tenté de la sauver, vous auriez pu diriger votre colère, qui est compréhensible, vers le véritable coupable !

—Vous êtes beaux parleurs, mais où sont les preuves de ce que vous avancez ?

Mylena tourna ses mains vers le ciel. Fenris secoua la tête.

—Nous avons engrangé les mémoires d’Edem, affirma-t-il. Nous pouvons vous permettre d’y accéder, si Edem y consent. Nous n’agirons pas contre son gré, mais s’il s’agit là de la seule solution pour que cette folie cesse et que notre jeune ami soit enfin en sécurité…

Les harpies échangèrent des regards et se mirent à parler bas entre elles. Edem aurait voulu s’approcher davantage, mais il n’osait pas. Il se contenta donc de tourner autour de la table, s’étonnant que personne ne l’ait remarqué.

D’un seul coup, le regard de Fenris s’accrocha au sien. Le dragon sembla le fixer un moment, mais il ne dit rien. À ce moment-là, les harpies se tournèrent à nouveau vers les Gardiens.

—Nous acceptons de renoncer à notre vengeance et de signer avec le calandre un pacte magique de non-agression. À condition qu’il nous laisse accéder à ses souvenirs. Nous voulons comprendre, et savoir ce qui s’est passé.

Les Gardiens échangèrent des regards, puis Mylena hocha gravement la tête.

—Nous allons en discuter avec Edem. En attendant, nous vous demandons de cesser toute forme d’hostilité tant que vous êtes à Lunel.

—Et de renvoyer vos chasseuses de prime, renchérit Fenris.

Les harpies se concertèrent à nouveau avant d’acquiescer.

—Nous allons renvoyer les tarasques. Donnons-nous rendez-vous ici demain, à la même heure, avec la réponse de votre protégé.

—Nous ferons au mieux, promit Adonn. Edem est un adolescent que la vie a énormément malmené. J’espère que nous saurons le convaincre. Nous ferons notre possible tout en le ménageant.

Une voix, soudain, souffla dans l’oreille du jeune calandre, qui tressaillit à l’instant même où une main serrait son épaule, le secouant. Il papillonna des paupières, et se sentit aussitôt comme aspiré vers l’arrière. Dans un cri, il se laissa emporter et se retrouva brutalement projeté dans son propre corps.

Il revint à lui en tremblant, réalisant qu’il était assis dans son propre salon alors que Collin et Maniel tentaient de le secouer, l’air totalement affolés.

Il inspira comme un noyé, et ses deux compagnons cessèrent tout mouvement, le contemplant avec une inquiétude plus que visible.

—Edem, tu… fit Collin d’une voix anxieuse.

—Tu es là ? le coupa Mani. Tu es… tu es revenu ?

—Je… expira Edem en se frottant les yeux. J’ai froid.

Aussitôt, les bras de son petit-ami s’enroulèrent autour de lui. Son souffle était haletant, sa voix peuplée de sanglots.

—J’ai eu tellement peur… lâcha-t-il en le serrant très fort contre lui.

Edem ferma les paupières, se laissa aller à son étreinte.

—Ça… ça va, chuchota-t-il. Tout va bien.

Se tournant un peu vers Maniel, il se blottit contre lui, conscient de la peur que son petit-ami venait de vivre.

Il n’osait pas demander exactement ce qui s’était passé. D’un autre côté, ni Collin ni Maniel ne lui avait posé la moindre question non plus.

Pour le moment, l’essentiel, c’était d’atterrir, et d’encaisser ce qu’il venait de se produire.

D’assimiler ce qu’il venait de vivre.

Pour le reste… on verrait plus tard.

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