Calandre (French Edition)
Chapitre 62 : retrouvailles
Je prends à peine le temps de passer un t-shirt et un jeans avant de me précipiter hors de ma chambre pieds et bras nus. Amalia sursaute en me voyant sortir comme un fou furieux, mais je la remarque à peine.
—Où tu vas comme ça ? me lance-t-elle.
Je me retourne vers elle, lui offre une moue désolée.
—Pardon, Amali, je dois partir…
Elle me fixe avec surprise, mais ne dit rien. Je pense qu’elle a compris. De toute manière, je ne lui laisse pas le temps de papoter. Je me détourne vivement et descends les escaliers en courant. En arrivant au salon, je percute violemment Jude qui se dirigeait vers la cuisine.
—Eh ! s’exclame-t-il. Qu’est-ce que tu fais, Mani ?
—Je vais voir quelqu’un ! je crie en le contournant pour reprendre ma course.
Mais mon frère m’attrape par le bras, m’empêchant de gagner l’entrée.
—Tu comptes partir pieds nus et en t-shirt sous la pluie ? me demande-t-il calmement.
Je me tourne vers lui, une grimace de dépit aux lèvres.
—Je ne… je bredouille.
La main de Jude se pose doucement sur ma joue, caressant gentiment ma peau.
—Regarde-toi, soupire-t-il. Tu es dans tous tes états. Tu vas voir Edem ?
Je me contente d’acquiescer, la gorge nouée, l’esprit en vrac.
Je suis vraiment à côté de la plaque.
—Je t’emmène, affirme mon frère. Va passer un pull et prends ta veste en jean. On y va en moto.
—O… ok, je lâche en reculant.
—Et mets des chaussettes ! me sermonne Jude. Et dis correctement au revoir à Amalia, quand même, la pauvre, tu l’abandonnes là.
Ses mots pourraient paraître durs, mais son ton est rieur, me prouvant qu’il a très bien compris que je suis dans tous mes états et que j’ai vraiment besoin qu’on m’aide, pas qu’on me mette des bâtons dans les roues.
Bon, ma famille a vécu avec moi ces deux dernières semaines où j’ai passé mon temps à déprimer, j’imagine que c’est normal que Jude réagisse comme il le fait.
Je me dépêche de remonter, offre à Amalia, qui a regagné ma chambre et est en train de s’habiller, un sourire dépité.
—Pardon d’être parti comme ça, je souffle.
—T’inquiète, Mani, répond mon amie. J’ai bien compris. T’as reçu un message d’Edem et tu as enfin la possibilité d’aller le voir, c’est ça ?
Je me mords les lèvres, acquiesce en silence. Amalia s’approche de moi et m’enlace affectueusement.
—J’espère que vous allez pouvoir régler votre problème, murmure-t-elle. Qu’on retrouve notre Mani rempli de joie et d’énergie…
Elle me serre contre elle un moment sans que je réagisse vraiment, puis me relâche et me sourit.
—Allez, haut les cœurs ! Et habille-toi un peu, tu vas choper la mort, si tu sors comme ça…
—Oui, j’expire.
J’attrape mon sweat préféré dans mon armoire (un sweat rouge foncé sur lequel une pivoine est stylisée à la chinoise, symbole des Jin, la famille de mon personnage préféré dans Mo dao zu shi), le passe rapidement. J’enfile des chaussettes puis étreins Amalia par-derrière à mon tour.
—Je t’aime, ma grande ! je chuchote. Déso de te laisser en plan comme ça.
—Je suis venue pour te soutenir, Mani, rit Amalia. Tu as enfin des nouvelles d’Edem, je suis contente que tu puisses aller le voir, ne te soucie pas de moi. Je t’aime aussi, grand ahuri.
Je ne peux m’empêcher de sourire beaucoup plus paisiblement. Je la serre un peu plus fort avant de la relâcher.
—Bon, je file ! je lâche avant de quitter la pièce non sans lui avoir fait un petit signe de la main.
Je redescends en trombe, attrape ma veste en jean dans l’entrée, passe rapidement mes baskets et rejoins Jude au garage, où il a sorti deux casques. Il a aussi passé un blouson en skaï qui lui va à ravir. Avec ses cheveux relevés, tondus sur les côtés, et ses nombreux piercings, son pantalon slim et ses bottes de moto, il a vraiment un look à part.
—Allez, me dit-il en enlevant la béquille du véhicule. On y go.
Il enfourche la moto et la démarre. Je le rejoins rapidement, m’accrochant à lui.
—On va chez Adonn ? me demande-t-il.
—Oui ! je crie.
—Ok. C’est parti !
La moto vrombit et s’élance dans la rue. Je m’agrippe fermement à mon frère alors que nous roulons vers la sortie de la ville. Nous prenons de la vitesse, gagnant rapidement notre destination. Enfin, Jude remonte l’allée de la maison des Coroné-Munin avant de s’arrêter.
—Tu m’appelles quand tu veux que je vienne te chercher, ok ? me dit-il.
J’enlève mon casque puis hoche la tête, ému.
—Oui, je promets. Merci, Jude.
Mon frère m’offre un sourire complice et un clin d’œil taquin.
—À toute, Mani, conclut-il avant de faire demi-tour sans plus s’attarder.
Je le comprends, le pauvre. Il pleut des cordes. Réalisant soudain que je suis trempé, je cours vers la maison, me mettant à l’abri sur le perron, et, tremblant un peu, je sonne à la porte. En attendant qu’on m’ouvre, je suis extrêmement nerveux. Quand la tête de Maric apparaît dans l’embrasure, je ne sais pas si je suis soulagé ou un peu honteux.
—Ah… Salut Maric, je bredouille. Je suis venu voir Edem.
—Oh, fait mon vis-à-vis. D’accord.
Il se pousse, me laissant entrer.
—Edem est au courant ? me demande-t-il.
Je hoche la tête en ôtant ma veste mouillée.
—Oui, je promets. Je ne me serais pas permis de venir sans son autorisation.
—Ok. Je te guide, alors.
J’enlève mes chaussures, m’ébroue un peu.
—Putain, il pleut grave, dehors… je pouffe, un peu gêné.
—Tu es venu comment ? s’étonne Maric.
—En moto. Mon frère m’a emmené.
Mon hôte acquiesce en silence, puis me conduit à travers la maison. Dans le salon, je salue maladroitement les personnes présentes, sans m’arrêter. Je n’ai pas trop envie de voir qui que ce soit, dans l’immédiat.
En dehors d’Edem, cela va sans dire.
—Et voilà, me dit finalement Maric en s’arrêtant devant une porte. C’est le loft d’Edem. Je frappe et je t’annonce.
Il toque au battant. À l’intérieur, des bruits de course se font entendre, et mon cœur s’emballe. La porte s’ouvre brutalement sur le visage cramoisi d’Edem, qui vire à l’écrevisse en nous voyant tous les deux.
—Ah, heu, c’est toi, Maric, bredouille-t-il en baissant les yeux.
L’interpellé semble se retenir de sourire avec amusement. Il s’efface pour me laisser passer.
—Je vous laisse, tous les deux, affirme-t-il doucement.
Je lui offre un regard empli de gratitude avant de me tourner vers Edem. Ses yeux percutent les miens.
Je sombre dans ses prunelles si sombres.
Si intenses.
Ses yeux sont noirs, entièrement noirs, et cela me coupe la respiration.
—Viens, me souffle-t-il.
Il tend la main vers moi, attrape la mienne, ce qui me surprend tellement que ça me fait tressaillir. Il me tire à l’intérieur du loft, en refermant vivement la porte. Il me guide vers la table basse qui trône au milieu d’une grande pièce claire aménagée à la japonaise.
—C’est très beau, chez toi, je balbutie, les joues brûlantes.
Je ne m’attendais pas à un tel accueil. J’avais peur de trouver Edem prostré dans un coin, mais il a l’air d’aller bien.
J’en suis soulagé.
—Installe-toi, me propose mon ami en s’asseyant près de la table, glissant ses jambes sous la couverture qui en pend.
Il ne m’a pas lâché les doigts. Il les serre un peu fort, comme s’il refusait que je m’échappe.
Comme si j’allais m’échapper !
Je suis tellement heureux d’être là que mon palpitant fait absolument n’importe quoi dans ma poitrine…
—Tu… Heu, je… je bafouille, ne sachant pas quoi dire. Tu as l’air d’aller mieux.
Edem plante son regard dans le mien. Je lis alors dans ses yeux totalement noirs à quel point il est encore fragile. Il a l’air profondément penaud, un peu abattu. Cette réalisation me serre douloureusement le cœur.
—Je suis désolé !
Nos phrases, identiques, se sont croisées. Nous échangeons un regard surpris puis nous sourions timidement. Nous nous taisons, nous contentant de nous observer silencieusement. Alors que je le détaille des yeux, je m’aperçois qu’il a minci. Il a des cernes, et les épaules un peu tendues, il est comme voûté, même si c’est subtil. Des plumes dépassent de son t-shirt, comme l’autre jour, quand je l’ai embrassé. On dirait qu’elles sont restées, qu’elles refusent de partir.
Clairement, il ne va pas bien.
Et c’est ma faute.
Même si je ne suis pas celui qui lui ai fait du mal à la base, je l’ai secoué, j’ai dépassé ses limites, j’ai apparemment fait remonter de vieux démons dans son esprit. Je baisse les yeux, piteux et malheureux.
J’aimerais le serrer dans mes bras.
Lui promettre que tout ira bien.
Mais je ne dois pas agir de la sorte.
Pas sans sa bénédiction.
Et, dans l’instant, même s’il tient toujours ma main dans la sienne, je vois bien qu’il a posé une distance, entre nous, comme pour me signifier qu’il ne veut pas que je l’approche davantage.
Ça me fait très mal.
Je ne sais pas quoi faire pour le soulager.
Je ne supporte pas de le voir souffrir de la sorte.
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