Calandre (French Edition)
Quatrième partie : un clan à honorer
05 juillet 2033
Edem releva la tête de son dessin pour observer les deux enfants qui couraient dans le jardin. Les deux petits avaient fêté leurs deux ans deux semaines plus tôt, et le cœur d’Edem fondait à chaque fois qu’il les voyait aussi désinvoltes, aussi heureux. Les jumeaux gambadaient gaiement non loin de lui, pourchassant un ballon dans lequel ils shootaient, souvent sans le faire exprès. Cela les faisait rire aux éclats.
Edem cala son menton dans sa main, prenant une pause dans ce qu’il faisait pour les contempler avec émotion. Les deux bambins étaient terriblement mignons, et tout aussi coquins. Ils faisaient les quatre-cents coups ensemble, mais il était impossible de vraiment les disputer. Ils étaient trop jeunes, trop adorables, trop touchants. C’était vrai, de toute manière, qu’ils étaient encore petits, et les quatre adultes qui les élevaient n’avaient jamais souhaité avoir une approche punitive de l’éducation.
Ils préféraient les choyer, tout en restant fermes sur les limites fixées, bien sûr.
Tout était beaucoup question de communication. Edem découvrait qu’en expliquant les choses importantes aux enfants en les prenant au sérieux, ils avaient tendance à écouter et à retenir, même s’ils étaient encore si jeunes.
En conséquence, Loukás et Iô avaient beau être très espiègles, ils n’en étaient pas moins plutôt sages.
Ils se ressemblaient énormément, à tout niveau. Psychiquement, ils avaient des caractères très proches, même si Iô était plus impatiente, plus dynamique, et Loukás plus tranquille. Mais l’aînée des deux entraînait son cadet dans son sillage, aussi cette différence se ressentait-elle encore très peu.
Edem ne pouvait s’empêcher de se demander comment ils seraient, plus grands. Clairement, Iô avait une personnalité aussi solaire et énergique que Maniel. Elle en possédait l’immense sourire, aussi, et la petite fossette qui ornait si souvent sa joue était identique à celle de son père.
Ce n’était pas le seul point commun que les deux bambins avaient avec leur géniteur. En témoignaient les oreilles de chat, châtaines, qui ornaient leur tête en permanence, et la queue qui battait l’air derrière eux. À leur âge, ils avaient du mal à les contrôler, et puis ils n’aimaient pas garder une apparence cent pour cent humaine. On les laissait faire, les éloignant pour le moment du monde des hommes pour éviter les questions indiscrètes.
Il y avait également des milliers de similitudes avec Maniel dans leurs expressions et traits du visage. Mais ils ressemblaient aussi à Amalia. La couleur turquoise de leurs cheveux ne le prouvait que trop bien : la belle sirène était leur mère, c’était évident.
Edem remit en place son casque, sur ses oreilles, avant de baisser les yeux vers l’homme qui était allongé la tête sur ses cuisses, les yeux fermés, un casque lui aussi sur les oreilles. Ils écoutaient une playlist commune, chacun dans sa bulle, mais tous les deux connectés l’un à l’autre.
Maniel avait changé. Il avait laissé pousser ses cheveux, qu’il portait longs, désormais. Il arborait également un petit bouc qui faisait craquer son compagnon. Cela lui donnait un air plus viril, même s’il gardait un visage doux, harmonieux. Son corps s’était renforcé, il n’était plus « dégingandé », mais il restait mince, souple… parfait, au moins aux yeux de son partenaire de vie.
Edem l’aimait toujours autant.
Plus, même, chaque jour qui passait.
Cela faisait dix ans qu’ils se chérissaient profondément.
Dix ans qu’ils s’étaient rencontrés, qu’ils avaient, timidement, formé un couple qui n’avait fait que se renforcer.
Ils avaient envisagé mille projets de vie, ensemble.
Et quels projets !
Ils faisaient tourner un salon de tatouage qui carburait et drainait des gens du département entier, voire même de plus loin. Beaucoup de surnaturels étaient prêts à faire de la route pour venir les voir, et se faire tatouer par des sans faction, comme eux. D’autant que le couple acceptait, bien sûr, de tatouer leurs enfants.
Mais ils n’avaient pas pour clients que des surnaturels, en vérité. Les fans de leurs dessins étaient innombrables, et beaucoup d’entre eux voulaient se faire tatouer par leurs idoles.
Edem n'en revenait toujours pas de sa chance.
À presque trente ans, il ne cessait de s’émerveiller de ce que l’existence lui avait offert.
Jusqu’à ces enfants.
Ces enfants nés de l’amour, nés le jour de l’été, deux ans plus tôt.
Il avait fallu que l’idée fasse son chemin, avant d’en arriver là. Ça n’avait pas été facile, et cela avait soulevé son lot de craintes, de doutes, d’hésitations.
C’était Maniel qui avait abordé le sujet en premier, quelques années plus tôt. Il avait longtemps attendu avant d’évoquer son désir d’enfant, sachant très bien qu’Edem angoisserait. Mais il souhaitait vraiment concevoir des gosses, c’était important pour lui, aussi avait-il fini par oser se livrer. Il avait beaucoup parlé, affirmé qu’il était prêt à attendre, mais qu’il avait vraiment envie de fonder une famille.
Edem n’avait d’abord pas trop su quoi répondre. Il ne voyait pas, alors, comment cela aurait pu être possible. Il ne pouvait pas porter les bébés de Mani, c’était physiquement impossible. Et quand il avait compris ce que son compagnon sous-entendait à demi-mot… bien sûr qu’il en avait été anxieux !
Maniel lui demandait, indirectement, de lui laisser la possibilité, un jour, de coucher avec une femme pour réaliser son rêve. Cela avait un peu choqué Edem. Pourtant, ce dernier n’avait jamais été franchement fermé à l’idée que son partenaire de vie puisse avoir envie d’aller « voir ailleurs ». Il y avait souvent réfléchi. Il ne souhaitait pas un couple ouvert, mais il se refusait à limiter et brider le beau chat.
N'empêche qu’il avait toujours été soulagé de voir que celui-ci était parfaitement comblé par leur relation monogame…
Edem n’avait pas été au bout de ses chocs et peurs, dans cette histoire. Il s’avérait que Maniel avait déjà un projet en tête. Il avait promis que jamais il ne ferait rien sans l’accord de son compagnon. Il y avait juste réfléchi. Ce qui avait un peu bouleversé Edem, en vérité, ça avait été, surtout, le fait que le beau chat en avait déjà discuté… avec la femme qu’il avait envisagée comme génitrice de ses enfants imaginaires.
Plus qu’une génitrice, en fait, Amalia était, dans sa tête, la mère réelle de ces gosses qu’il désirait. Il avait imaginé une famille élargie, plusieurs parents pour éduquer des gamins qui grandiraient, selon lui, heureux et épanouis, entourés d’amour et de bienveillance.
Bien sûr, comme la sirène était toujours en couple avec Appollo, il allait sans dire, à ses yeux au moins, que celui-ci pourrait tout à fait avoir sa place dans leur famille.
Bref, quand il avait tout expliqué à Edem, celui-ci avait failli faire une crise d’angoisse. Il s’était d’abord senti un peu blessé, trahi, même. Il avait eu la sensation que Maniel avait tout programmé dans son dos. Il avait fallu que ce dernier déploie des trésors de patience, de tendresse et d’arguments pour lui prouver que ce n’était pas le cas.
Oui, il en avait parlé avec Amalia et Appollo, c’était vrai.
Non, il n’avait pas prévu d’agir sans l’accord d’Edem.
Plus que son accord, même, ce qu’il voulait, pour que ce projet existe, c’était qu’Edem embarque totalement dedans.
Qu’il ait envie, lui aussi, de fonder un foyer.
D’être père.
Être père…
Edem avait mis longtemps à se faire à cette idée qui lui semblait… saugrenue.
Il ne pensait pas en être capable.
Il avait peur, au fond.
Peur de ne pas être capable d’apporter à des enfants, SES enfants, l’amour et l’attention qu’ils méritaient.
Peur de ne pas être à la hauteur.
Maniel n’avait cessé de l’écouter, tout en le rassurant.
En lui jurant qu’il serait un parent merveilleux.
Après tout, il était doux, patient, bienveillant, prévenant, dévoué…
Toujours à l’écoute d’autrui.
Il se pliait en quatre pour le bonheur des autres.
Alors pourquoi n’aurait-il pas su élever des enfants vers la lumière ?
Peu à peu, Edem s’était mis à y croire. Il avait pris confiance en lui. Il avait énormément discuté avec Maniel, lui avait livré toutes ses craintes.
Sa principale, en-dehors du fait qu’il n’était pas certain d’avoir la fibre paternelle, c’était que Mani finisse par tellement se rapprocher d’Amalia et Appollo qu’il le quitterait pour eux. Son compagnon ne s’était pas moqué de lui, quand il avait osé le lui avouer.
Il n’avait pas ri.
Il n’avait pas pris les choses à la légère non plus.
Il avait accueilli ses doutes et ses réticences.
Il lui avait dit qu’il l’aimait, lui avait promis que ça ne changerait pas. Il avait reconnu qu’on ne pouvait pas être sûr à cent pour cent de l’avenir, mais cela ne changeait pas le fait qu’à ses yeux, Amalia et Appollo étaient de simples amis.
Oui, il avait couché avec eux dans le passé lointain.
Et oui, il aurait encore à coucher avec Amalia s’il voulait concevoir des enfants.
Mais ça ne les rapprocherait pas « amoureusement » parlant.
Il ne pouvait pas jurer à Edem qu’ils formeraient un couple pour leur existence tout entière, mais il était certain, complètement certain, que si un jour ils devaient, pour une raison ou une autre, se séparer, ce ne serait pas parce qu’il serait tombé amoureux de ses meilleurs amis.
Edem l’avait cru.
Et peu à peu, l’idée s’était fait une place dans sa tête.
Jusqu’à ce qu’Appollo leur propose qu’ils achètent ensemble une maison, celle dans laquelle ils vivaient désormais depuis plus de trois ans. Emménager ensemble, selon lui, serait un premier pas, un test définitif pour vérifier s’ils pouvaient se supporter au quotidien, si leur envie d’enfant commune était viable.
C’était un projet fou, mais Maniel et Edem l’avaient acceptée avec joie.
À ce moment-là, le calandre n’avait presque plus aucune réticence.
Et le quotidien aux côtés du couple nymphe-sirène l’avait convaincu qu’il avait fait le bon choix.
Alors il avait cédé à l’appel de la vie, et donné le feu vert définitif à son compagnon pour s’unir à Amalia. En acceptant cette idée, il avait reconnu qu’il désirait lui aussi sincèrement ces enfants.
Il n’avait pas regretté.
Amalia et Maniel n’avaient fait l’amour ensemble qu’une poignée de fois. Ils avaient bien choisi leur moment, croisé les doigts pour que cela fonctionne.
Et le miracle s’était produit.
Amalia était tombée enceinte.
Des jumeaux étaient nés dans cette maison qui était, désormais, leur véritable foyer.
Edem en était heureux.
Plus que cela, même. Depuis la grossesse d’Amalia, son existence lui semblait être un torrent de bonheur et de douce euphorie.
Pure félicité.
Il avait tout ce dont il avait toujours rêvé.
Et même bien plus encore…
Depuis que Loukás et Iô étaient nés, Edem était non seulement aux anges, mais il était fier d’avoir su accepter ce cadeau de l’existence. Pour lui, au-delà du fait qu’il adorait ces deux chérubins aux cheveux bleus et aux oreilles poilues, c’était comme une revanche sur la vie.
C’était comme un hommage fait à un passé qu’il n’avait pas vraiment connu.
Il avait souffert toute son enfance, mais ses véritables parents, eux, l’avaient profondément désiré, profondément chéri.
Ils avaient tout donné, pour lui, jusqu’à se sacrifier pour le sauver.
Il n’avait pas pu être élevé par eux, alors il voulait donner à ses enfants ce que lui n’avait pas pu recevoir à cause d’un tragique destin.
Cela l’avait aidé à croire qu’il était capable d’être père.
Il saurait aimer ces petits êtres, parce qu’il avait lui-même été aimé.
Il ne s’en souvenait pas, mais son cœur n’avait pas oublié.
Il avait l’impression d’honorer son clan décimé, en s’accordant le droit de vivre une paternité qui l’avait, autrefois, terrifié.
Maniel releva les yeux vers lui, croisant son regard. Il lui sourit affectueusement. Edem enfouit ses doigts dans ses cheveux, caressant ses longues mèches éparses avec une tendresse infinie.
Qu’il adorait cet homme.
Le beau chat articula quelque chose, qu’Edem comprit même sans l’entendre.
« Je t’aime ».
Maniel le lui disait constamment.
Il semblait ne jamais se lasser de le répéter.
Edem ne se lassait jamais de l’entendre.
Un mouvement près de la baie vitrée leur fit détourner les yeux en même temps. Amalia et Appollo sortaient de la maison, chacun tenant un plateau dans ses mains.
L’heure du goûter avait sonné.
Maniel se releva lentement, s’étirant de tout son long comme au sortir d’une sieste.
Encore une fois, Edem le trouva beau.
Il ôta son casque pour entendre Amalia lancer d’une voix joyeuse un « le goûter est servi, qui en veut ? ». Aussitôt, Loukás et Iô accoururent dans un concert de cris ravis. Edem les observa un instant, attendri, avant de reporter son attention sur le ventre doucement arrondi d’Amalia.
D’ici quelques mois, un nouvel enfant viendrait égayer un peu plus ce grand foyer heureux.
Cette fois-ci, le géniteur ne serait autre qu’Appollo.
Mais aux yeux d’Edem comme des autres membres de cette famille atypique, peu importait qui avait offert cette graine de vie. Ils avaient déjà choisi, tous ensemble, que chacun des bébés qui naîtraient sous leur toit serait le leur.
À tous les quatre.
C’était un choix qui comblait Edem chaque jour depuis à présent près de trois ans qu’ils s’étaient lancés, tous ensemble, dans cette incroyable aventure.
Maniel enleva son casque à son tour avant de se tourner vers son compagnon. S’appuyant sur ses mains, il se tendit vers le calandre pour déposer sur ses lèvres un baiser léger, un peu espiègle.
—Je t’aime, lui répéta-t-il.
Edem l’embrassa en retour, puis frotta doucement son nez du sien.
Son cœur se serrait de ravissement, et pourtant il battait si paisiblement.
Le bonheur, il l’avait trouvé dans cette maison au bord d’un étang, entouré de forêt.
Auprès de cette famille atypique qui l’émouvait au-delà des mots.
Et, surtout, auprès de cet homme qui n’avait jamais renoncé à l’aimer, même quand cela avait pu sembler impossible.
Malgré les angoisses.
Les doutes.
Les peurs.
Les blocages.
Les obstacles.
Oui, malgré tout, Maniel l’avait chéri, épaulé, respecté, choyé.
Il était devenu son compagnon.
Son plus précieux soutien.
Son partenaire, aussi bien dans leur couple que dans leur travail.
L’amour de sa vie.
Merci d’avoir pris soin d’Edem tout du long de son histoire <3 Souhaitons-lui d’être heureux pour très longtemps, avec l’homme qu’il a choisi, et cette
famille, ce clan qu’il a su se créer <3 Il le mérite plus que largement <3
OceanofPDF.com