Calandre (French Edition)

Aurélie Chateaux-Martin · Chapitre 38 sur 62

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Calandre (French Edition)

Chapitre 87 : nouveau pas en avant

 

 En passant devant la chambre d’amis en ce vendredi matin, Edem fut étonné de voir Isaac et Collin en train de ranger des vêtements dans une valise. Il frappa doucement à la porte ouverte, fixant avec anxiété les deux hommes. Dès qu’il le vit, Collin se tourna vers lui en lui souriant affectueusement.

—Entre, Edem, lui dit-il gentiment.

Le jeune calandre obéit, glissant ses mains dans ses poches, un peu anxieux.

—Vous… vous partez ? bredouilla-t-il. Déjà ?

Isaac lui offrit un sourire chaleureux.

—Ne t’en fais pas, je suis le seul à partir, affirma-t-il d’un ton un peu amusé. Collin reste, impossible de le décoller de son protégé tant qu’il n’est pas sûr et certain que tout ira bien pour lui…

Il lui fit un clin d’œil complice, qui fit rosir un peu Edem.

—Oh, je… d’accord, balbutia-t-il.

Il fit une moue confuse, observa Isaac avec inquiétude.

—Ce n’est pas risqué de quitter Lunel alors que… alors que…

—À cause des tarasques, tu veux dire ? demanda Isaac d’une voix paisible. Ne t’en fais pas pour moi. Trois de mes frères viennent me chercher, au cas où, mais je pense que je ne risque rien.

Il poussa un soupir léger, lança un regard désolé au jeune calandre.

—Après tout, ce n’est pas après moi qu’ils en ont…

Le cœur d’Edem se serra douloureusement. Il se mordit les lèvres, secoua la tête.

—Mais quand même, s’il t’arrivait quelque chose…

—Ce ne serait pas ta faute, Edem. Et sincèrement, ne t’en fais pas, vraiment. Les chimères sont des créatures débrouillardes, et de bons guerriers.

Sa voix sonnait égayée, mais l’éclat qui brûlait au fond de ses yeux était étincelant, prouvant qu’il était tout à fait assuré, en disant cela.

—Oh, tu es… tu es…

—Une chimère ? rit Isaac. C’est vrai que nous n’avons pas eu l’occasion d’en parler, et comme tu caches ton immense curiosité derrière ta timidité…

Ces paroles firent rougir Edem.

C’était vrai, Isaac l’intéressait, mais c’était difficile, pour lui, de l’interroger directement, et il n’avait pas plus osé en demander davantage sur lui à Collin.

Concernant sa race, il avait pressenti, naturellement, que l’homme appartenait à une famille de félins, mais il ignorait tant de choses, encore, sur le monde des surnaturels ! Même si, depuis qu’il allait à l’école, il en avait appris tellement.

Il avait découvert tant d’espèces, tant de mystères.

Et puis il arrivait désormais à poser plus de questions à Maniel sur leurs camarades, leur vie, leur communauté, ce qui lui permettait d’en apprendre toujours plus, depuis qu’ils étaient en couple. Maric aussi, semblait beaucoup apprécier de lui parler des leurs, mais pour dire la vérité, quand il était avec lui, Edem l’interrogeait plus souvent sur les calandres que sur le reste.

Sa vie, sa famille, leurs pouvoirs…

Et Maric était toujours motivé pour parler de tout cela.

Collin s’avança jusqu’à Edem, lui faisant face, posant doucement une main sur son épaule, captant son attention.

—Ne t’en fais pas, Edem, Isaac a raison, je ne compte pas quitter Lunel dans l’immédiat, pour ma part. Je t’ai promis de rester jusqu’à ce que tu sois en parfaite sécurité.

—Mais les Gardiens ont dit que… commença le jeune calandre.

—Que tu étais protégé, ici, oui, je sais, expira son ex. Mais j’aimerais être à tes côtés, ces prochaines semaines, pour te soutenir dans tout cela. Et puis je t’ai promis d’être présent le jour où tu te feras tatouer, aussi.

—Oui, c’est vrai, souffla Edem.

Il tourna à nouveau son regard vers Isaac.

—Et toi ? Tu reviendras ? s’enquit-il.

Isaac lui plaisait beaucoup. Il avait une énergie solaire, possédait une grande positivité. Il était drôle, extraverti sans être trop bavard, savait être sérieux quand il le fallait, léger quand il le pouvait. Il respectait la timidité naturelle du jeune calandre tout en le traitant avec une familiarité rafraichissante.

Au-delà de l’affection qu’Edem éprouvait pour Isaac depuis son arrivée à Lunel, il y avait autre chose, également, qu’il aimait beaucoup chez lui : la manière dont il s’entendait avec Collin. Ce dernier avait promis qu’il n’y avait, entre eux, rien de plus qu’une amitié. Et c’était vrai.

Et faux à la fois.

C’était difficile à expliquer. Rien ne montrait clairement qu’il se passait autre chose, et tous les deux semblaient très clairs sur la manière dont ils conduisaient leur relation. Mais il y avait tout de même une énergie particulière, entre eux. Une connivence unique. Une complicité à tout niveau, qui faisait chaud au cœur du jeune calandre.

Au contact d’Isaac, Collin avait changé.

Il avait toujours été entouré d’une aura de dépression, dans le passé. D’aussi loin qu’Edem s’en souvienne, il l’avait toujours trouvé seul, et triste. Collin ne lui avait jamais vraiment inspiré aucune pitié, sans doute parce qu’Edem se reconnaissait en lui.

C’était en partie cela qui l’avait attiré, chez lui.

Désormais, Collin était différent. Oh, il était identique à lui-même, bien sûr. Il ne s’était pas magiquement transformé en quelqu’un d’autre. Cependant, il se dégageait de lui une sérénité qu’Edem ne lui avait jamais connue. Son sourire était plus présent sur son visage, plus tranquille, plus heureux, simplement.

Oui, Isaac rendait Collin heureux. Qu’ils soient amis, amants, partenaires, qu’importait ? C’était bon, de le voir… épanoui.

Et touchant de savoir qu’au fond, sans le vouloir, Collin autant qu’Edem avaient suivi un chemin assez similaire, une fois que leurs pas s’étaient séparés.

Ils avaient chacun trouvé une ancre.

Une raison d’abandonner leur chape de désarroi, leur spleen perpétuel, pour oser se lancer à l’assaut de la lumière.

C’était beau.

C’était émouvant.

La chimère lui offrit un large sourire, en réponse à sa question.

—Ça me fait plaisir que tu sembles motivé pour me revoir, admit-il. Tu sais, Edem, je suis ravi d’avoir fait ta connaissance. Collin m’avait si souvent parlé de toi que j’avais déjà l’impression de t’avoir rencontré. Mais en vrai, tu es encore plus intéressant. Et adorable.

Ces mots transformèrent l’interpellé en homard trop cuit. Collin émit un petit rire égayé en le voyant virer à la pivoine.

—Bref, oui, je reviendrai, avec plaisir, continua Isaac en fermant sa valise.

À ce moment, des coups légers frappés à la porte ouverte derrière Edem firent sursauter ce dernier.

—Trésor, tu fais quoi ? fit la voix de Maniel derrière lui.

Le jeune calandre se retourna pour accueillir son petit-ami, qui lui tendit la main. Leurs doigts s’entremêlèrent avec cette spontanéité qui était née entre eux.

Ce genre de petits gestes faisait toujours battre le cœur d’Edem plus vite.

Et le comblait de joie.

—Isaac part aujourd’hui, expliqua-t-il simplement à son compagnon, qui le fixait de ses yeux étincelants.

—Oh, je ne savais pas ! protesta le beau chat. Non, c’est trop dommage !

Lui aussi s’entendait plus que bien avec Isaac. Il y avait eu une connexion naturelle, entre eux, qu’Edem avait mise sur le compte de leurs races : même s’il ignorait alors ce qu’était Isaac, son côté félin, d’après lui, ne pouvait que coller avec Maniel. Et en effet, cela n’avait pas manqué.

En vérité, Mani semblait désormais également beaucoup apprécier Collin. Il lui arrivait toujours de cacher par moment une pointe de jalousie naïve et charmante, il n’était pas toujours à l’aise avec la proximité des deux anciens amants. Parfois, Edem en culpabilisait un peu. Il n’avait aucun mal à laisser Collin le toucher, c’était normal et naturel, pour lui. Alors que lorsque c’était Maniel… eh bien, cela déclenchait en lui une foule d’émotions toutes plus violentes les unes que les autres, qui le bousculaient horriblement. Il avait apprivoisé certains gestes, mais le beau chat continuait de se montrer très précautionneux, cherchant toujours son assentiment avant d’entrer dans son intimité.

Collin, lui, savait quels gestes il pouvait accomplir sans jamais avoir besoin de demander la permission d’Edem.

C’était sans doute très frustrant, pour Maniel, de ne pas avoir droit au même traitement, et de ne pas pouvoir engager de contact charnel avec plus de spontanéité. Mais il n’en disait jamais rien. Il était patient, compréhensif, et jamais il ne boudait ni ne privait son petit-ami de son immense affection, de ses attentions continuelles, de son amour sans limites.

—Je reviendrai, promit Isaac. Sans doute très bientôt. Mais je reprends le boulot demain…

—Zut, soupira Maniel avant de se tourner à nouveau vers Edem et de lui sourire avec tendresse. Tu viens déjeuner ?

—Oui, souffla son compagnon en resserrant sa poigne sur la sienne.

Cette douce pression fit sourire le beau chat si fort que des paillettes de ravissement peuplèrent ses prunelles. Cette vision fit totalement fondre le jeune calandre. Ce dernier se promit de lui proposer de passer leur après-midi enfermés dans le loft rien que tous les deux, après le départ d’Isaac.

Il avait envie d’un moment partagé avec lui sans personne autour d’eux.

Cela leur ferait le plus grand bien.

Abandonnant Collin et Isaac à leurs bagages, les deux adolescents se dirigèrent vers la cuisine, où Adonn préparait le repas. Ils le saluèrent et s’installèrent à table après avoir sorti de quoi manger.

—Ils vont trop bien ensemble, quand même, Isaac et Collin, fit remarquer Maniel.

Edem pouffa dans sa main, et acquiesça avec énergie.

—Oh, oui. Mais apparemment, ils ne sortent pas ensemble.

—Ah ? J’aurais cru que si, moi. Ils devraient. Ils sont faits l’un pour l’autre, et puis ils n’arrêtent pas de se tourner autour…

—C’est vrai, rit Edem.

—Moi je dis qu’ils sont trop mignons, plaisanta Maniel. On devrait leur donner un coup de main pour franchir le pas…

—Tu dis n’importe quoi, s’esclaffa timidement Edem. Laisse-les vivre leur vie, ils sont très bien comme ils sont…

Le beau chat fit une petite moue dubitative qui amusa son petit-ami.

—En fait, ça m’arrangerait qu’ils soient casés, avoua-t-il sans la moindre pudeur.

Il fit un clin d’œil taquin à Edem, qui rougit un peu.

—Oh, tu… bredouilla ce dernier avant de se plonger dans son déjeuner sans ajouter un mot.

—Je te taquine, affirma son compagnon.

Il posa ses doigts sur la table, les fit avancer vers Edem comme s’il s’était agi d’un animal à plusieurs pattes. Amusé et stimulé par sa tentative d’approche, le jeune calandre retourna sa main, paume vers le haut, le laissant grimper dessus tout doucement. Cela lui arracha un frisson délicieux.

Il ne savait pas pourquoi, mais aujourd’hui, il se sentait particulièrement en forme, particulièrement positif.

Sachant qu’il venait d’apprendre, la veille, que les tarasques qui le poursuivaient étaient aux portes de Lunel, et qu’on lui demandait de réfléchir à des propositions aussi embarrassantes que stressantes, il aurait dû, au contraire, être plutôt dépassé, voire même en plein désarroi, mais pas du tout.

Il en profitait.

C’était bien agréable, de se sentir à l’aise dans ses baskets…

Tournant son regard vers Adonn, il s’aperçut que celui-ci les observait, un demi-sourire attendri aux lèvres. Il avait gardé le silence, respectant leur conversation, qui ne le concernait pas, mais il restait attentif à eux, particulièrement à son protégé.

Il semblait heureux de le voir aussi décontracté.

—Dis, Adonn… se lança Edem en rosissant un peu.

Les yeux de l’intéressé se teintèrent de curiosité.

—Je voulais te demander…

Le jeune calandre s’arrêta, fit une moue de dépit.

Cela paraissait si facile dans sa tête, et pourtant les mots avaient du mal à sortir.

—Je t’écoute, Edem, dit doucement Adonn.

Celui-ci acquiesça, déglutit difficilement, inspira profondément.

—Est-ce qu’Auriel vient mercredi matin ? s’enquit-il, bégayant un peu.

L’adulte le fixa avec force.

—Oui, comme tous les mercredis matins, répondit-il d’un ton tranquille.

Auriel, alias Or, était le frère de Maniel, et le disciple d’Adonn. Même s’il n’était pas un calandre, il avait un don réel pour l’art de la guérison, aussi Adonn lui avait-il proposé de lui enseigner son art. Tous les mercredis, les deux hommes échangeaient ensemble, travaillaient ensemble, l’un apprenant à l’autre sa magie. Il leur arrivait aussi souvent de sortir pour aller soigner d’autres surnaturels de la communauté, ou bien de se rendre dans les bois pour y chercher animaux et plantes ayant besoin de leurs services.

Edem hésita, ne sachant pas comment formuler sa demande. Adonn patientait sans le forcer à parler, attendant qu’il se sente prêt à dire ce qu’il avait à dire.

—Est-ce que je pourrais… est-ce que je pourrais me joindre à vous ? bredouilla le jeune calandre en baissant les yeux.

Les doigts de Maniel, sur sa main, se crispèrent tout doucement, comme pour lui distiller courage et tendresse.

—Bien sûr, Edem, fit doucement Adonn. Bien sûr que tu peux. Tu es le bienvenu, si tu t’y sens prêt. Ce sera un plaisir, et un honneur.

Le cœur d’Edem se mit à battre très fort dans sa poitrine.

Autant d’expectative que de joie… et de nervosité.

C’était un grand pas en avant, pour lui.

Et il ne savait pas s’il se sentait vraiment prêt, pour dire la vérité.

Mais il avait envie d’essayer.

De se donner une chance de progresser.

D’apprendre.

D’évoluer.

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