Calandre (French Edition)

Aurélie Chateaux-Martin · Chapitre 4 sur 62

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Calandre (French Edition)

Chapitre 53 : confident

J’ai passé un début de semaine compliqué.

Sincèrement, essayez de vous concentrer sur des cours et des relations sociales, même avec vos potes et votre famille, quand vous n’arrivez pas à vous sortir de la tête le garçon qui a pris votre cœur d’assaut.

Je vous jure que c’est très difficile.

Je n’avais qu’une seule hâte : revoir Edem mercredi.

En espérant qu’il ne change pas d’avis.

Il m’a promis de venir à l’atelier d’art, mais je sais que ses émotions, en ce moment, sont assez précaires et que rien n’est sûr. Il m’en a parlé à demi-mot, s’excusant d’être « comme ça », comme il a dit.

Ça m’a attristé.

J’essaye de le rassurer, mais je ne le connais pas encore assez pour que mes paroles soient vraiment percutantes, je crois. Comment pourrait-il complètement me croire quand je lui dis que je resterai à ses côtés quoi qu’il arrive ?

Et puis ça serait faux, de dire ça. Je le pense, bien sûr, sincèrement, mais nous venons de nous rencontrer, qui sait quel chemin nous emprunterons demain ?

Même si j’ai envie que ce chemin-là, ce soit auprès de lui !

Ma fratrie n’a pas cessé de se moquer gentiment de moi, ces trois derniers jours. Samael, surtout, est intenable. Rien d’étonnant de sa part, ceci dit. Mon frère est aussi déluré que taquin. Il n’a que quatre ans de plus que moi, mais jusqu’à il y a peu, nous n’étions pas forcément très proches. Oh, bien sûr, je l’adore, comme tout le reste de ma famille, mais on va dire que j’étais un peu mis à part, ces dernières années, pour une raison toute simple et logique : j’étais l’ado de la famille, quand tout le reste de ma fratrie était adulte, travaillant, ayant des responsabilités.

Tous sauf Neïel, bien sûr, notre petit dernier, qui aura douze ans en juillet. Lui, c’est différent. Il est encore l’enfant choyé, même s’il est en train de faire son entrée dans la puberté, en douceur, lui aussi.

Quant à moi, j’aurai dix-huit ans dans moins de deux mois, et peu à peu, les miens me considèrent de plus en plus comme le jeune adulte que je suis en train de devenir. Mais je reste un peu entre deux mondes, c’est vrai, et je comprends que les autres me perçoivent encore un peu comme n’appartenant pas à leur univers.

Sam et Auriel sont, donc, les deux plus jeunes après Neïel et moi. Mais ils ont vite pris des responsabilités, pour venir en aide à notre fratrie. Samael, lui, voulait pouvoir ramener des sous, et il a toujours cherché du travail, partout où nous nous installions, depuis ses dix-huit ans. Auriel a eu plus de mal. Comme vous le savez, il est hypersensible et terriblement introverti. Il a bossé, lui aussi, mais tout le monde a rapidement insisté pour qu’il reste tranquillement à la maison, avec Jude, qui nous a éduqués ces dernières années.

Si Or a protesté, il n’en a pas moins été soulagé de ne plus avoir à subir la pression qu’il se mettait pour trouver un emploi et le supporter. Mais depuis que nous habitons à Lunel, il suit une sorte de formation dans l’art de la guérison magique avec Adonn, l’un des calandres qui accueillent Edem chez eux. Et contrairement à tout ce qu’il a tenté jusqu’à présent, il est évident que cette voie-là lui plaît et lui convient.

Ça me fait plaisir de le voir aussi épanoui, malgré sa situation amoureuse… un peu particulière.

En effet, Auriel est tombé amoureux d’un minotaure, Zach, avant de découvrir que ce dernier était marié à une nymphe, Danaé. Je ne vais pas vous raconter sa vie, ça ne vous intéressera sans doute pas, mais toujours est-il qu’à notre grande surprise, Or a fini par engager une relation amoureuse avec le couple et qu’il en semble très heureux.

Personne ne l’avait vue venir, celle-là.

Bref, vous l’avez compris, ma fratrie est un peu… spéciale.

J’adore notre différence.

Je l’apprécie plus encore en devenant, pas à pas, un jeune adulte libéré qui n’a pas peur de vivre sa vie intensément…

Pour en revenir à nos moutons, en ce mercredi matin, je ne tiens pas en place. J’ai tellement hâte d’être à cette après-midi… En plus, je n’ai aucun cours pour tenter de me canaliser (remarquez, pas sûr que j’aurais été capable d’écouter un mot de mes professeurs).

Rhaaaa mais je veux revoir Edem, moi !

En plus, plus l’heure tourne, plus je stresse à l’idée que, peut-être, il ne viendra pas à l’atelier. J’ai envie de le harceler de messages pour m’assurer qu’il va bien et qu’il sera là, mais je ne voudrais pas le faire fuir ni lui mettre la pression. Alors je me contiens, mais qu’est-ce que c’est dur !

Il est midi trente quand Auriel vient toquer à ma porte pour m’indiquer que le repas est prêt. Nous ne sommes pas nombreux, aujourd’hui. Comme presque toute ma fratrie travaille, il n’y a à la maison, à cette heure, qu’Or, Jude, Ambre qui nous rejoint pour le déjeuner, Neïel et moi. Tant mieux, au moins Samael ne va pas encore se moquer de moi. Je ne sais pas si je prendrais bien ses blagues, dans l’immédiat, tellement je suis agité…

Je me dépêche de manger sans profiter vraiment de la présence des miens avant de retourner me cloîtrer dans ma chambre sous les regards intrigués de mes aînés. Je ne peux m’empêcher de faire un tour sur les réseaux sociaux, pousse une petite exclamation de joie en voyant qu’Edem a posté un nouveau dessin. Mon cœur se serre à m’en faire mal quand je découvre l’esquisse qu’il a mise en ligne. Il s’agit d’un croquis de moi, réalisé dans la forêt, qu’il a dû préciser une fois rentré chez lui. Il a ombré mon visage, travaillé mon sourire immense, et j’adore la manière dont il a bossé les cheveux, on dirait qu’ils sont vivants, qu’ils volent vraiment dans le vent.

C’est trop beau.

Je me suis toujours trouvé très séduisant, mais sur ce dessin… Je ne sais pas, c’est différent. J’ai l’impression de me découvrir pour la première fois.

C’est comme ça qu’il me perçoit ?

Waw, je suis troublé, et… très flatté !

Je ne peux m’empêcher de rouler sur mon lit d’un côté à l’autre en poussant des petits piaillements sans doute très ridicules.

J’aime tellement ce mec !

C’est fou, complètement fou !

Des coups frappés à ma porte me ramènent à la réalité et me font retrouver un peu de mon sérieux.

—Ouais ? je lance en me redressant sur mes draps en bataille.

Or ouvre le battant, hausse un sourcil en me voyant, puis m’offre un sourire tranquille.

—Je peux entrer ? me demande-t-il.

Je tapote le lit près de moi. Mon frère me rejoint, et j’entoure son bras des miens, me collant à lui, posant ma tête sur son épaule, spontanément. Dans ma famille, nous sommes tous très câlins les uns avec les autres.

Après tout, nous sommes des chats, ne l’oublions pas…

—Qu’est-ce qu’il y a ? je lui demande finalement sans bouger de ma place.

Auriel lève la main pour gratter gentiment mon crâne, ce qui me fait ronronner malgré moi, puis il me repousse doucement, cherchant mon regard.

—Je voulais savoir si tu allais bien, m’indique-t-il simplement. Tu avais l’air très tendu, pendant le repas, et tu es vite parti.

—Oh… je bredouille, rosissant un peu. Oui, ça va, Or, ne t’en fais pas. Je suis juste… fébrile. Et un peu anxieux, aussi.

Je baisse les yeux avant de relever la tête, lui offrant un sourire confus.

—Je suis censé revoir Edem, cet aprem, je lui explique. Il vient aux ateliers d’arts, ou du moins, il est venu vendredi, et il m’a dit qu’il viendrait aujourd’hui, mais… Comment dire ?

Je fais une moue de dépit, expire un peu fort.

—Tu sais, il te ressemble beaucoup, je lui révèle. Il est tout le temps à fleur de peau. Plus que toi, encore, je pense, peut-être pas « naturellement », si je puis dire, mais j’ai l’impression qu’il a beaucoup souffert. Il se replie pour un rien, le moindre geste de trop, la moindre parole qui le trouble, et on dirait qu’il va faire une crise d’angoisse… Je ne dis pas ça du tout en négatif, je sais comment ça fonctionne, l’hypersensibilité, après tout, j’ai grandi avec toi. C’est juste que j’ai peur de mal faire, de le bousculer, tu me connais, je suis tellement extraverti, j’ai le contact facile, or Edem ne semble pas très bien gérer qu’on le touche, et puis… Je ne sais pas, Or. C’est comme s’il allait se briser à n’importe quel moment, en fait.

Je détourne la tête, contemplant les nuages qui passent devant ma fenêtre, soufflés par une brise légère.

—Je trouve ça beau, sa façon d’être, j’avoue. Il est touchant, il fait vibrer en moi… quelque chose de très, très profond. Mais j’ai tellement peur de mal faire, il a l’air si fragile. Il est difficile d’accès, je sais que je lui plais, je le vois bien, et j’ai envie de construire quelque chose avec lui, même si c’est juste une amitié…

Je tourne à nouveau le regard vers mon frère, qui me sourit d’un air attendri.

—Tu n’as pas du tout envie que ça soit « juste » une amitié, souffle-t-il en caressant délicatement ma joue.

—Non, j’ai envie de beaucoup plus, j’admets. Mais on ne se connaît encore que si peu…

—Pourtant, tu es amoureux, murmure Or. Tu sais, le coup de foudre, ça existe, et parfois, il suffit de quelques instants passés ensemble pour « savoir », simplement. Quand une réelle connexion se fait, c’est… fulgurant.

Auriel en sait quelque chose : c’est exactement ce qu’il s’est passé pour Zach et lui. Et la suite de leur histoire a prouvé que leur coup de cœur réciproque était bien plus qu’un simple béguin de passage.

Ils n’ont pas cessé de s’aimer, au contraire, je n’ai jamais vu mon frère aussi épanoui, et il est évident qu’il adore Zach. Se découvrir davantage l’un l’autre n’a fait que les rapprocher. Et si leur relation a pris un cours différent lorsqu’ils y ont intégré Danaé, l’épouse de Zach, leur complicité ne s’en est jamais amoindrie pour autant.

—Je sais bien que ça existe, les coups de foudre, je soupire en relevant les jambes pour enserrer mes genoux de mes bras. Je suis juste un peu secoué et dépassé, et j’ai sans cesse l’impression que mes sentiments n’ont aucun sens, et en même temps, je suis totalement euphorique, je ne pense qu’à lui, j’ai envie de le voir, constamment… Je voudrais passer tout mon temps avec lui… Et puis j’aimerais le prendre dans mes bras, le serrer très fort contre mon cœur, mais je ne peux pas, c’est frustraaaant !

Auriel émet un rire doux qui me rassérène étrangement.

—Je me doute que tu es bouleversé et dans tous tes états, Mani, affirme-t-il. Si tu dis qu’Edem me ressemble, et si tu crois qu’il a de grandes fragilités, alors il va falloir t’armer de patience, tu le sais…

—Oui, je sais bien, je dis précipitamment. Je veux respecter son rythme, et puis ses propres envies, bien sûr. Je sais qu’il est attiré par moi, ça se voit. Tout le monde, dans le groupe, s’en est rendu compte. Mais ça ne veut pas dire qu’il a envie d’engager une relation avec moi, hein ?

—Tout à fait, opine Or. Mais tu as quand même l’air très proche de lui, déjà, non ?

Je ne peux m’empêcher de sourire comme un idiot bienheureux.

—Oui ! je m’exclame. On ne s’est vus que trois fois, bon, deux fois, on va dire, je ne compte pas la première, c’était particulier et on n’a pas tellement pu sympathiser ni rien. On a passé tout notre temps ensemble. Et on n’arrête pas de discuter par messages interposés. Et…

Mon frère me coupe d’un rire léger, caresse mes cheveux avec tendresse, me décoiffant un peu.

—Mais je suis sérieux, je proteste joyeusement en attrapant mon portable. Regarde !

Je lui montre fièrement le dessin de moi qu’a posté Edem. Il n’y a pas la moindre légende, mais son esquisse parle pour elle, clairement.

—Ohhh, je vois, souffle Or. Il a l’air de t’adorer, en effet…

Je ne peux m’empêcher de rougir de plaisir.

Mon frère me sourit affectueusement.

—À toi de te montrer patient et respectueux, Mani, conclut-il. Et n’hésite pas si tu as besoin de conseils, ou simplement d’en parler, je suis là pour toi, d’accord ?

Je me mords les lèvres avec force, hoche la tête, une boule nouant un peu ma gorge. Je me laisse aller contre Auriel, fermant les yeux un instant, savourant notre proximité.

—Merci, Or, d’être un frère parfait, je murmure.

L’intéressé émet un petit rire troublé, mais il ne dit rien.

Je me sens beaucoup mieux, d’avoir ouvert le dialogue avec lui.

Et plus sûr de moi que jamais.

Je veux me rapprocher d’Edem. Mais je suis prêt à patienter.

À aller à son rythme, sans jamais lui faire le moindre forcing.

À prendre soin de lui, jusqu’à ce qu’il se sente complètement en sécurité à mes côtés.

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