Calandre (French Edition)
Chapitre 83 : le clan de Collin
Tout le monde avait joué les prolongations autour d’une infusion chaude. Les Coroné-Munin semblaient ravis de revoir Collin, ce qui faisait très plaisir à Edem. Le nouveau venu paraissait lui-même heureux de retrouver cette famille de calandres qu’il connaissait pourtant à peine.
Mais il avait apparemment accroché avec les Coroné-Munin dès leur rencontre, et il avait, de ce qu’en savait Edem, beaucoup communiqué avec Adonn, depuis l’arrivée de son jeune protégé à Lunel.
Des liens s’étaient spontanément créés, et prenaient, aujourd’hui, davantage vie.
Edem espérait que cette nouvelle entrevue donnerait envie à Collin de venir habiter ici.
Ce serait fabuleux !
Les Coroné-Munin avaient fini par aller se coucher, après avoir obligé leurs enfants à aller au lit et avoir montré la chambre d’amis à leurs deux invités. Edem, lui, n’avait pas encore envie de dormir. Aussi avait-il demandé le droit de faire une autre tournée d’infusion, et proposé à Collin et Isaac de venir s’installer dans son loft pour discuter encore un moment.
Ce que les deux hommes avaient accepté avec plaisir.
Maniel, pour sa part, semblait désormais plus intrigué que jaloux. Il était évident qu’il appréciait Collin, ce qui réjouissait Edem.
D’un autre côté… qui n’aurait pas apprécié Collin ?
Oh, la réponse était simple : dans le passé, il avait eu, lui aussi, tout un village contre lui. La mère d’Edem, particulièrement, l’avait toujours détesté, et l’avait accusé de presque tous les maux de la terre.
Collin et Isaac déposèrent donc leurs bagages dans leur chambre avant de rejoindre le loft en discutant paisiblement. Une fois sur le seuil, Collin fit d’abord un tour du regard, étudiant les lieux avec un intérêt visible.
—Tu es vraiment bien installé, ici, conclut-il en s’avançant pour rejoindre la table basse.
Il s’y glissa à côté d’Isaac, qui s’était déjà assis en tailleur et observait lui aussi la pièce avec une curiosité visible.
—C’est chaleureux, affirma ce dernier. J’aime beaucoup le style asiatique, c’est reposant.
Edem se contenta d’acquiescer en se laissant tomber près de Maniel.
—Je vous sers une tasse ? proposa celui-ci.
Il semblait à l’aise, à présent. L’ambiance était détendue, elle apaisait Edem et ses perpétuelles angoisses. Et puis il ne pouvait que remarquer que la présence de son ex, autant que celle de son petit-ami, le tranquillisait véritablement.
Avec ces deux hommes, il se sentait en sécurité.
—Volontiers, répondirent les deux invités.
Le jeune calandre, lui, hocha simplement la tête.
Les trois autres s’engagèrent dans une conversation légère qu’Edem se contenta de suivre. Il avait beau se sentir bien, il n’en restait pas moins introverti et timide, c’était dans sa nature. On n’allait pas le changer. Et puisque tout le monde le validait tel qu’il était, désormais, il avait appris à s’accepter lui-même.
—Et toi, Edem ? demanda soudain Collin alors que Mani parlait de ses révisions pour le bac. Est-ce que tu vas le passer ?
L’interpellé hésita un court instant.
—Oui, souffla-t-il finalement en rosissant un peu. Normalement en septembre. Mais je… Je dois réfléchir encore à… certaines choses auxquelles je n’avais pas pensé.
Maniel haussa un sourcil, surpris. Son petit-ami n’avait pas osé lui révéler les problèmes que soulevait son inscription au bac. Quant à Collin, il le fixa un instant de son regard perçant avant de hocher la tête gravement.
—C’est vrai que ça soulève certains soucis, soupira-t-il. Si tu veux en parler plus tard, Edem, tu sais que je suis là pour toi.
—Oui, merci, expira ce dernier. J’aimerais bien qu’on en discute seul à seul, en effet.
Il lança un regard piteux à Maniel, qui refoula sa frustration visible et posa ses doigts tout contre ceux de son compagnon. Celui-ci retourna sa paume, l’invitant à en prendre possession. Aussitôt, le beau chat glissa sa main dans celle qui s’offrait à lui. Les deux adolescents échangèrent un regard, un sourire.
—Vous êtes mignons, tous les deux, fit remarquer Collin.
Cette réplique fit rougir Edem violemment, et sembla enorgueillir Maniel, dont le sourire s’agrandit, se chargeant de fierté et de soulagement.
Voir que l’ex de son petit-ami ne paraissait pas vouloir tenter quoi que ce soit envers lui et adhérait à leur relation le soulageait visiblement beaucoup.
Pris d’une soudaine inspiration, le jeune calandre fixa son regard dans celui de Collin.
—Dis, Collin… démarra-t-il. Je voulais parler de quelque chose avec toi.
Ce dernier le contempla d’un air intrigué.
—Je t’écoute. Si tu veux en discuter maintenant ?
Edem hocha la tête avec sérieux.
—Oui. Avec Mani, on réfléchissait au fait que je n’ai pas de tatouage, l’autre jour. Et j’aimerais bien m’en faire faire un.
—Tu parles d’un tatouage de clan ? s’enquit son ex.
—Oui, expira le jeune calandre.
—Je comprends, admit Collin. C’est un acte important, qui a beaucoup de sens, et maintenant que tu as trouvé un lieu de vie, une famille, une communauté…
—Je voulais te demander si je pouvais me faire faire le tien, le coupa vivement Edem en rougissant.
L’adulte resta un instant figé, l’air abasourdi.
—Le… mien ? lâcha-t-il finalement.
—Oui, reprit l’adolescent. Tu es mon clan, Collin. Ma famille.
L’intéressé resta un moment sans bouger, sans parler. Ses yeux brillaient de larmes à peine contenues, et il semblait bouleversé au-delà des mots. Soudain, il se leva et vint s’asseoir sur ses talons juste à côté d’Edem. Sans l’ombre d’une hésitation, il l’attira à lui et le serra très fort contre son cœur, dans un silence vibrant. Edem ferma les yeux, s’abandonnant à l’étreinte. Les larmes, pour sa part, coulaient librement sur ses joues, mouillant le t-shirt de son ex. Celui-ci le garda dans ses bras un long moment, tremblant un peu, l’air ému à en pleurer. Enfin, il le relâcha doucement, caressa ses cheveux, sa joue, son regard plongé dans le sien. Il ne souriait pas, il en paraissait incapable, mais il était évident qu’il était profondément heureux.
—Bien sûr que tu peux te faire faire le mien, souffla-t-il finalement, sa voix vibrant intensément. Je serais très…
Sa voix se fissura, et il pouffa doucement, essuya quelques larmes d’un revers de main, sourit à son vis-à-vis.
—Je serais très honoré que tu appartiennes officiellement à mon clan, Edem, conclut-il avec une tendresse audible.
Il ne le quittait pas des yeux.
Et c’était réciproque.
C’était un de ces instants magiques, chargés en émotion, qui font battre votre cœur à l’unisson avec l’âme du monde.
À ce moment-là, Edem se sentait en parfaite harmonie avec l’univers tout entier.
—Quand souhaiterais-tu le faire ? demanda finalement Collin, qui semblait avoir retrouvé un semblant d’aplomb.
Une main se posa délicatement sur la hanche d’Edem, qui frissonna mais ne bougea pas, ne cherchant pas à repousser la proximité de Maniel. Il se doutait que son petit-ami avait besoin de le sentir près de lui, contre lui. Il se laissa aller entre ses bras, appuyant son dos contre le torse de son compagnon. Il sourit de le sentir frémir, sans doute de soulagement.
—Je ne sais pas, admit-il. J’aimerais que tu sois là, quand je le ferai. Mais il faut d’abord que je trouve un tatoueur, que je le contacte, et puis j’aimerais que ce soit Maniel qui dessine le motif… Si tu veux bien, Mani ?
—Bien sûr que je veux bien, souffla ce dernier contre sa nuque. Si tu acceptes de laisser passer le bac, d’abord, je serai tout à toi pour ça, promis.
Edem ne put s’empêcher de sourire. Son regard capta à nouveau celui, chargé de tendresse, de Collin.
—Mais tu vas sans doute devoir rentrer chez toi bientôt... regretta-t-il.
—En fait, je vais rester ici un moment, révéla son ex. J’aimerais passer du temps avec toi, et me reconnecter un peu à une communauté de calandres. Adonn et les siens m’ont assuré que j’étais le bienvenu, et je compte abuser un peu de leur hospitalité. Donc on peut attendre après les examens de Maniel, bien sûr. Je trouve ça super que ton amoureux participe au projet. Et je serai là pour t’accompagner, Edem.
Ce dernier hocha la tête en silence, incapable de parler. Une boule nouait sauvagement sa gorge, menaçant de le faire à nouveau pleurer.
—Et puis j’aimerais rester ici jusqu’à ce que la menace qui pèse sur ta tête soit levée, conclut Collin. Ça m’inquiète beaucoup, Edem, tu sais. Depuis que tu m’as montré ton dessin, je n’arrête pas d’y penser. Adonn m’a assuré que tu étais protégé, ici, et je le crois. Mais j’aimerais œuvrer avec lui et les autres Gardiens pour mettre fin à ce danger. S’il existe encore, c’est vrai, nous n’en avons aucune assurance, après tout, tu n’as plus fait face aux tarasques depuis que tu t’es enfui de chez toi…
Le cœur d’Edem se crispa un peu d’anxiété. Il secoua la tête, se mordit les lèvres.
—Je sais qu’ils n’ont pas abandonné, expira-t-il. J’ai conscience que j’ai l’air fou, en affirmant ça. Je n’ai aucune preuve, et mon intuition ne repose sur rien, mais je peux sentir cette menace dans l’ombre, elle est là, quelque part… Elle se rapproche.
L’étreinte de Maniel se resserra sur lui. Collin, lui, leva une main, la posa délicatement sur la joue de son vis-à-vis.
—Tu n’as pas l’air fou, affirma-t-il. Tu as toujours eu un sacré instinct, Edem. Je te crois.
—On te croit tous, chuchota Maniel. Et on ne laissera rien de mal t’arriver.
Il ne pouvait pourtant pas grand-chose aux périls qui entouraient son petit-ami, mais ses mots touchèrent le jeune calandre droit au cœur.
Autant que la confiance que Collin et lui portaient en lui.
Il n’était pas fou.
On l’écoutait.
On le croyait.
Tout un monde s’activait pour le protéger, l’entourer, le mettre hors de danger.
C’était bouleversant.
Et profondément rassurant.
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