Calandre (French Edition)

Aurélie Chateaux-Martin · Chapitre 40 sur 62

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Calandre (French Edition)

Chapitre 89 : faire céder les blocages

 

Edem était aux anges. La matinée s’était déroulée à merveille. Il s’entendait aussi bien qu’il l’avait imaginé avec Or, peut-être mieux encore qu’il ne l’aurait pensé. Il avait l’impression de voir se refléter en lui une version épanouie de lui-même, et cela gonflait son cœur d'espoir.

De plus, les deux adultes l’avaient réellement pris sous leur aile, l’aiguillant pour qu’il suive leurs efforts, le complimentant si souvent qu’Edem s’en était senti débordant de joie et de fierté.

Adonn lui avait assuré qu’il avait un talent inné et unique, même pour un calandre.

—Peut-être que c’est dû à tes propres expériences de vie, avait-il expliqué. Je ne le sais pas. J’ignore tout de ton clan d’origine, donc des dons qu’ils auraient pu te transmettre. Je suis néanmoins persuadé que notre passé nous forge. Et les capacités de guérison des calandres sont fortement liées à leur empathie profonde. Or, ton empathie à toi est particulièrement développée, quand tu parviens à maîtriser tes émotions. Et même quand tu as du mal à les contrôler, d’ailleurs, tu as tendance à te noyer dans celles des autres, n’est-ce pas ?

Ce n’était que trop vrai. Edem était peut-être une boule de sensibilité, mais il était aussi une éponge. Et selon Adonn, c’était ce qui faisait sa force, en tant que mage.

Jamais Edem n’avait perçu les choses de cette manière. Son hypersensibilité, son immense timidité, son introversion presque extrême avaient toujours été vues comme de très grands défauts, qui le handicapaient et donnaient aux autres une raison supplémentaire de l’exclure. Mais la famille d’Adonn n’avait fait que lui répéter, depuis son arrivée, à quel point cette faiblesse pouvait être transformée en atout.

Maric, déjà, avait plusieurs fois affirmé à son ami que ses talents d’artiste étaient décuplés par la puissance de la tempête émotionnelle qui soufflait en lui en permanence.

Et voilà qu’Adonn lui assurait que cet ouragan de sensations et d’émotions trop puissantes était un incroyable atout pour utiliser sa magie !

Le jeune calandre aurait pu en pleurer, tant cela le bouleversait.

Il ne savait pas trop quoi faire de tout cela, mais cette session lui avait donné une assurance nouvelle et lui avait ouvert une infinité de possibilités.

Il se sentait enfin prêt à progresser dans sa maîtrise de lui-même, de ses dons, de sa double nature.

Il avait toujours peur, bien sûr, mais il ne voulait plus se limiter.

Il voulait se comprendre.

S’accepter.

S’épanouir en tant que calandre, et plus seulement en tant qu’humain.

Et pour cela, il savait ce qu’il avait à faire.

Cela l’effrayait un peu, bien sûr.

Cependant, il avait l’envie, le besoin d’aller de l’avant.

Après le départ d’Or, qui lui avait fait promettre d’être là la semaine suivante, Edem décida qu’il était temps d’avoir une conversation avec Adonn. Dès que leur hôte fut parti, il se plaça face à lui, nerveux mais décidé.

—On peut parler ? demanda-t-il timidement.

Adonn lui lança un coup d’œil inquisiteur.

—Bien sûr, Edem, répondit-il. Tu veux que nous retournions dans l’atelier, pour être tranquilles ?

L’atelier était un garage aménagé et chauffé accolé à la maison, à l’exact opposé du loft d’Edem, que les calandres avaient transformé en espace de guérison, de travail et d’étude. S’y trouvaient des box confortables avec des tables de soin, du matériel médical basique aussi bien qu’exotique, comme par exemple, des aiguilles d’acupuncture, mais aussi une vaste bibliothèque arrangée face à une baie vitrée, composée de nombreuses étagères couvertes de livres, de canapés confortables, et de deux bureaux parfaitement organisés. C’était un lieu lumineux, plutôt simple, à la décoration très zen, dans lequel non seulement les adultes recevaient des patients malades ou blessés, mais également Adonn et Auriel se réunissaient pour leurs sessions communes.

C’était, enfin, un espace dans lequel les enfants n’avaient le droit de venir que s’ils tenaient sérieusement à apprendre à maîtriser leurs dons.

Edem acquiesça et suivit Adonn dans l’atelier. Airy s’y trouvait, installé dans un fauteuil. Le mercredi, c’était souvent lui qui gardait les enfants, mais Ema s’étant endormie et les trois autres étant tranquillement dans leur chambre, il prenait une pause en attendant d’aller préparer le repas. En le voyant, Adonn le rejoignit, se glissant derrière lui. Il se pencha pour déposer un baiser léger sur le front de son compagnon, qui releva la tête, lui tendant ses lèvres. Edem, du coin de l’œil, les vit s’embrasser affectueusement.

Ce genre de scène était assez rare, chez les Coroné-Munin. Il était visible que les quatre adultes se chérissaient profondément, et les gestes de tendresse n’étaient pas retenus, mais ils étaient généralement discrets. C’était dans la nature des calandres que de ne pas être expansifs. À chaque fois qu’il surprenait l’un de ces moments un peu intimes, Edem en était à la fois intimidé et touché. Il détourna donc un peu la tête, ne pouvant s’empêcher de les observer, tout en les laissant dans leur bulle.

—Viens t’asseoir, Edem, fit finalement la voix d’Airy, douce et posée.

Airy était plus introverti qu’Adonn, plus délicat, aussi. Il était la gentillesse incarnée. Oh, les Coroné-Munin l’étaient tous, mais Airy était le plus sensible, le plus empathique.

Le jeune calandre obéit silencieusement, se plaçant face aux deux hommes. Ceux-ci lui souriaient tranquillement, l’invitant à se détendre.

—Veux-tu qu’Airy nous laisse discuter seul à seul ? proposa Adonn.

—Non… Il peut rester… Tu peux rester, Airy.

Celui-ci opina avec sérieux.

—De quoi souhaitais-tu me parler ? s’enquit doucement Adonn.

Edem hésita, se mordit les lèvres, inspira profondément.

—J’aimerais… J’aimerais tenter à nouveau de me transformer, lâcha-t-il finalement.

Les deux hommes le fixèrent avec un mélange de curiosité et de bonté.

—Tu te sens prêt ? demanda Airy.

—Je ne sais pas, admit Edem. Je suis terrifié. J’ai toujours peur de perdre les pédales. Mais j’ai envie d’aller de l’avant, et cette matinée passée avec Adonn et Or m’a vraiment motivé. Je ne pourrai pas avancer si je reste bloqué dans mes vieilles peurs. Et j’ai conscience que c’est surtout ce qu’elles sont : des vieilles peurs.

Les deux calandres acquiescèrent.

—Tu sais que tu ne risques rien à essayer, dit doucement Adonn. J’entends complètement que tu crains de perdre le contrôle, vu ton passif. Mais les circonstances sont différentes, et surtout… tu n’es plus seul.

—Oui, expira Edem. Je sais. C’est pour ça que je veux essayer. Au pire, je n’y arriverai pas, n’est-ce pas ?

—Oui, admit Adonn.

—Et même si le corbeau venait à reprendre le dessus, intervint Airy. Nous sommes là, Edem. Nous sommes des calandres, nous aussi. Nous saurons te guider, t’apprivoiser, récupérer ta conscience, sois-en assuré.

Ces mots le rassurèrent profondément.

C’était sans doute ce qu’il avait besoin d’entendre.

La certitude que, même s’il se laissait posséder par le corbeau, quelqu’un pourrait le « récupérer ».

Le faire revenir.

—J’ai une proposition à te faire, Edem, dit Adonn. Sens-toi libre de l’accepter, ou de la refuser.

L’intéressé fixa sur lui son regard interrogateur.

—Que dirais-tu que Maric nous accompagne dans cette expérience ? Vous vous entendez très bien et, avec lui, tu es très détendu. Je crois que cela rendrait le moment moins formel, peut-être plus ludique. Maric adore prendre sa forme de calandre et en jouer, en plus. Je serais là pour te soutenir et te guider, mais je crois qu’il serait un meilleur maître que moi en la matière. Qu’en dis-tu ?

Edem n’y avait pas pensé.

Mais l’idée lui plaisait infiniment.

Il sentit son cœur s’emballer dans sa poitrine, acquiesça avec force.

—Oui ! lança-t-il un peu trop vivement. Je crois… J’aimerais beaucoup !

Il avait confiance en Maric.

Et puis Adonn disait vrai : le garçon avait sur lui un effet apaisant. Dans son sillage, le jeune calandre se sentait toujours très décontracté. Maric avait été le premier à qui il avait accepté sans mal de montrer ses dessins. Parce qu’avec lui, c’était facile.

C’était spontané.

Alors oui, Edem avait très envie de vivre ce moment avec son ami.

Il avait la sensation qu’à ses côtés, il y arriverait.

Mieux encore : qu’il apprécierait peut-être l’expérience…

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