Calandre (French Edition)
Chapitre 105 : appartenir à un clan
La vie avait repris son cours.
Ou plutôt, Edem avait la sensation qu’elle démarrait enfin vraiment, pour lui.
Il avait l’impression de vivre un nouveau départ.
C’était euphorisant et un peu angoissant à la fois, mais il se sentait prêt à croquer l’existence à pleines dents, désormais…
Ayant réglé tous ses problèmes, il pouvait enfin se consacrer à son bac. Il avait eu la confirmation de la part de Vinz, son professeur principal, qu’il pourrait bien passer ses épreuves en septembre. Il n’avait donc plus qu’à travailler dur pour réussir les examens à venir. Il lui restait deux mois pour s’y consacrer à fond. Ayant à présent la certitude qu’il resterait à Lunel l’an prochain, il en avait discuté avec ses hôtes, qui lui avaient promis qu’il était ici chez lui, et qu’il pouvait rester aussi longtemps qu’il le souhaiterait. Collin, pour sa part, avait avoué participer aux frais quotidiens des Coroné-Munin pour soutenir Edem. Pas parce que ces derniers le lui avaient demandé, au contraire, ils avaient protesté, quand il l’avait proposé, y compris avant même qu’ils ne connaissent le jeune calandre.
Mais à ses yeux, Edem était ce qu’il avait de plus précieux, et il voulait le soutenir, y compris financièrement.
Étrangement, cela troublait moins Edem que la gentillesse des Coroné-Munin. Même s’il s’était habitué à cette dernière, et qu’il l’acceptait pleinement, maintenant, n’empêche que c’était beaucoup d’émotion, pour lui, de savoir jusqu’où ces gens étaient prêts à aller pour lui qui, à l’origine, n’était qu’un inconnu.
Collin… c’était différent.
Bien qu’il ait été son amant, Edem le considérait presque comme un père.
En tout cas, il appartenait à sa famille.
Et cela, il venait de le sceller définitivement cette après-midi. En ce jeudi 13 juillet bien trop chaud à son goût, il avait rejoint le salon de tatouage de Fred, accompagné de Maniel, Collin et Aenor. La peur au ventre, il avait eu envie de faire demi-tour vingt fois, mais n’en avait rien dit, se contentant de broyer la main de son petit-ami de la sienne.
Hors de question qu’il renonce, bien évidemment.
Pour rien au monde il n’aurait manqué ce rendez-vous.
Malgré tout, il en était très nerveux.
Plus que cela, même.
Il en était terrifié.
Heureusement, il était bien entouré.
Une fois sur place, il s’était un peu détendu grâce à la gentillesse et à l’énergie positive de Fred, qui l’avait rassuré, lui promettant que tout se passerait bien. D’après lui, le tatouage était très ombré, et il y avait beaucoup de détails, mais il ne devrait pas prendre plus de trois heures-trois heures trente. Cela avait soulagé Edem, qui craignait que cela dure bien plus longtemps.
Les préparatifs lui avaient semblé presque rituels et l’avaient beaucoup apaisé. Maniel posait plein de questions, se renseignant sur les techniques du tatoueur. Collin, lui, tenait la main d’Edem qui, assis sur une chaise de massage, la tête calée dans un coussin de soutien, son visage tourné vers son petit-ami et Fred, patientait en observant. Puis ce dernier lui avait demandé de remettre sa tête droite, avait enduit sa nuque de désinfectant avant d’y apposer le stencil, marquant les traits du tattoo sur son derme. Enfin, après avoir enduit sa peau de vaseline, il s’était mis à tatouer.
Ça avait été douloureux, c’était une zone sur l’os, qui n’était pas facile, surtout pour un premier tatouage. Mais en vérité, Edem avait si souvent souffert dans sa vie qu’il en était devenu très résistant à la souffrance physique. Une fois les premières morsures des aiguilles passées, il s’était abandonné au moment, serrant les doigts de Collin dans une main, ceux de Mani dans l’autre, écoutant les bavardages de son petit-ami qui ne cessait d’interroger le tatoueur et d’observer attentivement tout ce que ce dernier faisait.
Cela avait été… presque méditatif.
Et quand, une fois fini, Edem avait pu voir son tatouage après s’être à moitié tordu le cou pour découvrir dans un miroir le motif encré dans ses chairs, il en avait été si ému qu’il en avait pleuré. Collin l’avait serré très fort dans ses bras, caressant ses cheveux, lui murmurant des mots d’une tendresse infinie.
—Bienvenue dans mon clan, Edem, lui avait-il chuchoté avant de le relâcher pour le fixer intensément de son regard rempli d’amour.
Ces simples paroles avaient serré le cœur du jeune calandre de bonheur et de joie.
Il appartenait à un clan.
À une famille.
Durant tout le retour, il était resté collé à Maniel, se blottissant dans le creux de son bras, savourant les battements tranquilles de son palpitant. Une fois arrivé à destination, il avait été accueilli par le reste de la famille dans une ambiance festive et bouleversée. On avait prévu pour lui un repas spécial, et même un cadeau : un médaillon celtique en forme de corbeau, en argent, suspendu à un fil de coton solide.
—Un petit don pour te féliciter, Edem, avait expliqué Adonn.
—Et pour te rappeler que tu nous es précieux, avait rajouté Alix.
On lui avait proposé un câlin qu’Edem avait accepté avec autant d’émotion que de joie. Lui qui n’aimait pas tellement le contact physique avait serré tout le monde très fort dans ses bras avec un réel plaisir.
Il aimait ces gens.
Ils constituaient sa tribu.
Il avait choisi d’appartenir au clan de Collin, mais il considérait que les Coroné-Munin aussi appartenaient à sa famille.
Tout comme Mani.
Cela dépassait la notion de « clan », le besoin de posséder un tatouage en commun.
C’était une famille spirituelle.
Un concept… qu’il avait longtemps cru inaccessible.
La soirée avait été magique. Douce, joyeuse, heureuse.
Complice.
Il était tard quand Maniel proposa enfin à Edem de regagner leurs pénates. Ce fut alors que Collin se leva du salon, où il s’était installé avec tous les autres, et fixa le jeune calandre avec sérieux.
—On peut parler deux minutes, Edem ? lui demanda-t-il doucement.
Un peu inquiet, Edem n’en hocha pas moins la tête silencieusement.
—Allons dans ton loft, si tu veux, proposa son ex. Mani, tu es bien sûr le bienvenu.
Ce dernier saisit délicatement la main de son petit-ami dans la sienne, le sentant nerveux. Ensemble, les trois hommes gagnèrent le loft, où Collin referma calmement la porte derrière lui.
—Ne stresse pas autant, fit-il gentiment. Ce que j’ai à te dire va t’affecter, je le sais d’avance, mais ce n’est rien de grave.
—Ah ? bredouilla Edem. Et qu’est-ce que tu as à me dire ?
Collin détourna un court instant le regard, inspira profondément avant de fixer à nouveau son ex.
—Je vais rentrer à Toulouse, Edem, expliqua-t-il simplement.
Le cœur du jeune calandre se serra violemment, à lui en faire mal.
—Oh… balbutia-t-il. Pourquoi ?
Collin haussa les épaules, lui offrit un sourire confus.
—Parce que c’est là-bas que j’habite, affirma-t-il. J’y ai des obligations. Je me suis mis en pause trop longtemps, j’ai besoin d’y retourner, mettre ma vie en ordre.
—Ah…
—Ta situation s’est stabilisée, ici, Edem, continua Collin. Tu n’es plus en danger. Tu vas pouvoir mener ton existence comme tu le souhaites. Et puis tu es tatoué. J’ai rempli mes missions, je te sais en sécurité, je suis rassuré… Il est temps pour moi de rentrer chez moi.
—Mais… protesta Edem. Mais tu es bien, ici ! Tu es heureux ! Pourquoi tu ne viens pas habiter à Lunel ? On serait proches, et tu pourrais… tu pourrais…
Il se tut, baissa les yeux. Il ne voulait pas faire de caprice.
Mais il ne voulait pas que Collin s’éloigne à nouveau.
Il s’était habitué à sa présence au quotidien.
Il aimait qu’il soit là, près de lui.
Cela le rassurait, et le remplissait de bonheur.
Collin posa sa main sur la joue de son vis-à-vis, le forçant à redresser la tête, à croiser son regard. Ses prunelles brillaient de gravité, mais aussi d’amour.
—Je sais que tu aimerais que je sois là tout le temps, Edem, chuchota-t-il. Ce n’est pas possible, du moins, pas dans l’immédiat. On ne peut pas quitter une vie sans régler les choses. Je sais que tu l’as fait, mais ces « choses », justement, elles t’ont poursuivi jusqu’à ce que tu les règles. Je dois faire de l’ordre dans mon existence, là-bas, à Toulouse. J’y ai un appartement, un métier…
Il lui offrit un sourire tranquille.
—Je reviendrai te voir, c’est une promesse. Et tu sais… Isaac et moi parlons beaucoup de nous installer ici. Pas tout de suite. Un jour. Lui, il est tombé sous le charme de cette communauté, et il pourrait avoir une place au bar des foudres, en tant que barman. Il a un cousin ici, également, donc il pourrait facilement trouver sa place. Moi, tu avais raison, la mienne est ici, auprès d’autres calandres. Auprès de toi.
Il relâcha doucement Edem pour caresser gentiment sa joue.
—Mais pas tout de suite. Sois patient, d’accord ? Tu me fais confiance ?
Le jeune calandre papillonna des paupières, incapable de retenir les larmes qui perlaient à ses cils. Il acquiesça silencieusement, la gorge nouée.
—Je reviendrai, Edem, promit encore Collin. Et nous restons en contact. Tu vas passer un super été, avec Mani, avec tes amis, à dessiner, sortir, et réviser pour ton bac... Tu as des projets, une vie... Tu vas te régaler. Je ne te manquerai pas tant que cela, tu verras…
—Bien sûr que tu me manqueras, sanglota Edem en se blottissant contre lui. Tu pars quand ?
—Dimanche, en fin de journée. Isaac vient me chercher. Il arrive demain. On va passer le week-end ensemble, ça sera merveilleux.
Edem acquiesça, resta un moment encore dans le creux des bras de Collin avant de le relâcher pour essuyer courageusement ses larmes.
—J’ai hâte de revoir Isaac, admit-il, souriant malgré sa tristesse.
Son ex répondit à son sourire avec une tendresse visible.
Edem frémit quand les bras de Maniel se glissèrent lentement le long de ses hanches, dans un geste hésitant mais chargé d’amour.
—Je peux ? souffla-t-il.
Le jeune calandre se laissa aller contre lui, appuyant son dos contre le torse de son petit-ami.
Collin avait raison.
Il était bien entouré, ici.
Le temps défilerait paisiblement, dans le bonheur le plus total.
Avec parfois des chaos.
Des doutes.
Mais l’espoir avait envahi le quotidien d’Edem, désormais.
Il était lié à Collin, plus que jamais.
Ils ne perdraient pas le contact.
Ils resteraient proches, même s’ils s’éloignaient à nouveau géographiquement.
Alors que les mains de Mani se posaient sur son ventre pour l’étreindre tout doucement, Edem réalisa que ce départ de Collin était le second, mais qu’il était bien différent du premier.
La première fois qu’ils s’étaient séparés, le jeune calandre était perdu.
Il avait peur.
Il avait craint de se retrouver isolé, loin de cet homme qu’il adorait, et qui était alors son amant.
Il s’était inquiété de ne, peut-être, jamais plus le revoir.
Aujourd’hui, ce n’était pas pareil.
Il n’était plus seul.
Plus du tout.
Il avait une famille, des amis, un amoureux.
Et il savait, intimement, que Collin ne s’enfuirait pas loin de lui.
Ils formaient un clan.
Cette certitude lui redonna du courage.
Lui redonna le sourire.
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