Josh
L’école venait de fermer ses portes. C’était…
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L’école venait de fermer ses portes. C’était presque la mi-juin, et tout excités que nous étions, mon frère et moi passions tout notre temps libre à battre la campagne, vadrouiller en forêt, et nous baigner dans le lac. Comme nous étions heureux, en ce temps-là ! Comme j’étais heureux… D’aucuns diront que les bribes du passé que nous renvoie notre mémoire se voient toujours embellies. Mais je sais que si je m’en souviens aussi clairement, c’est sans doute parce que je devais connaître le bonheur pour la dernière fois avant bien longtemps…
– Mais qu’est-ce que tu fiches ? Tu te traînes, dépêche-toi donc ! lançai-je à mon jeune frère.
Et j’accélérai le pas. Les épaisses semelles de nos souliers crissaient sur la rocaille du sentier. Josh, lui, ne répondait rien, ne protestait nullement ni ne ronchonnait, se contentant de me suivre tant bien que mal à travers les hautes herbes et les ronces des sous-bois.
– Si tu continues de lambiner comme ça, ajoutai-je en riant, me retournant une nouvelle fois, ton poisson sera sûrement complètement pourri quand on arrivera à la maison, et papa sera obligé de le jeter !
Josh haussa les épaules et esquissa une vague moue d’indifférence. Il savait pertinemment que je me moquais de lui. C’était un jeu entre nous, depuis toujours.
Il était près de midi, nous nous étions levés de très bonne heure pour aller pêcher, comme presque tous les jours depuis la fin de l’année scolaire. À l’heure du déjeuner, notre père guettait notre retour sur le pas de la porte, fumant sa pipe en souriant. Il n’avait que quelques centaines de mètres à parcourir pour rentrer à la maison après sa matinée de travail à la scierie Kenley.
Nous n’étions que tous les trois, à vivre dans cette chaumière. Notre mère nous avait abandonnés voilà quelques années déjà pour s’en aller vivre la grande aventure avec un chanteur alcoolique et violent de la Côte Est, et n’était jamais plus réapparue dans nos vies. Ça n’avait guère d’importance, nous nous suffisions à nous-même, et notre père se montrait plus que jamais présent pour veiller sur nous. Il ne nous le disait jamais de vive voix, ou très rarement, mais il nous aimait plus que tout en ce monde. Il nous le témoignait en revanche chaque jour par sa tendresse pudique, son attention continuelle envers nous, ses gestes rassurants, réconfortants, protecteurs. Nous étions tout ce qui lui importait… Le reste, il pouvait bien s’en passer. Ainsi allaient les jours…
C’était un homme robuste, assez grand – tout du moins dans ma mémoire d’enfant –, brun de peau, la barbe broussailleuse, les cheveux châtains, souvent en bataille. Un homme assez rustique, aux mains larges et calleuses d’un travailleur de la terre et du bois. Il n’était pas de ce genre de personnes à manifester ouvertement ses inquiétudes, sa colère ou sa tristesse, mais chaque fois que je posais les yeux sur lui, ses sentiments m’apparaissaient totalement transparents. Je lisais en lui comme au travers d’une feuille de verre, et cela ne cessait de l’étonner. Il me disait parfois : « Par moments, Simon, tu es tout le portrait de ta mère ». J’ignorais si cela était une bonne ou une mauvaise chose.
C’est drôle de voir à quel point certains souvenirs heureux, ou au contraire douloureux, peuvent marquer l’esprit et être encore aussi sensibles tant d’années plus tard. Je revois encore le seuil de notre porte, j’éprouve encore cette inquiétude qui, sur mon visage, remplaça tout net ma joie. Quelque chose n’allait pas. Josh, lui aussi, l’avait ressenti, et s’était arrêté de courir derrière moi. Ce jour-là, notre père ne nous attendait pas sur le pas de la porte. À la place, il y avait là M. Kenley, son patron à la scierie, qui dansait d’un pied sur l’autre pour réprimer sa grande nervosité, à mesure que nous nous approchions. Avec lui, notre tante Elena, la sœur aînée de ma mère, et notre oncle Mortimer, que je reconnaissais à peine. Tous trois arboraient des traits gris, effacés, profondément marqués. Je m’arrêtai à quelques mètres d’eux, hésitant, les lèvres tremblantes. À voir leurs mines décomposées, livides, j’avais déjà compris, même si je me refusais à l’accepter.
– Où… où est notre père ? demandai-je tout de même.
– Simon… Josh… Mes chers petits, fit Kenley plus qu’embarrassé et véritablement peiné. J’ai… j’ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre. Vraiment une très mauvaise nouvelle. Il… il est arrivé un accident à la scierie… Un accident terrible, affreux… Votre père…
Il se tut brusquement, accablé par le poids de ce qu’il avait à nous révéler, pauvres garçons que nous étions, et des larmes emplirent soudain mes yeux. Je ressens encore cette chaleur humide, piquante, qui naquit au creux de mes paupières et qui menaçait de rouler sur mes joues, et cette grosse boule amère, brûlante et râpeuse, qui enflait dans le fond de ma gorge, prête à exploser. Josh se tenait maintenant tout contre moi, me tenant la main fermement serrée, sans un mot. Mais son expression, je le devinais, trahissait les mêmes sentiments qui étaient les miens. Je crois encore voir la peine indicible qui lui dévorait les traits. Je n’ai jamais pu oublier le regard qui était le sien ce jour-là. En dépit de son jeune âge, lui aussi avait parfaitement compris pourquoi ces trois individus se tenaient là, tout penauds, à la place qu’aurait dû occuper notre père.
– Est-ce qu’il est blessé ? Il va bien, n’est-ce pas ? osai-je avec une voix brisée dont je m’efforçais désespérément de maîtriser la défaillance.
Pourquoi donc demander cela ? Au fond de moi, je savais déjà que non. Kenley adressa un coup d’œil prolongé à mon oncle et à ma tante et baissa la tête. Tout trapu et campé sur ses jambes qu’il était, ce solide sexagénaire s’effondrait devant nous, incapable de nous annoncer ce pour quoi il était venu. Cette nouvelle l’affectait terriblement. Il appréciait énormément notre père, je m’en rendis compte ce jour-là.
– Non, Simon… intervint alors péniblement oncle Mortimer. Non, il ne va pas bien. Votre père… votre père est mort ce matin, mes pauvres enfants… Il… il n’a pas souffert, rassurez-vous. Je suis vraiment désolé d’avoir à vous apprendre cette douloureuse nouvelle … Ça nous affecte tous terriblement…
Il n’a pas souffert, affirmait-il. Comment pouvait-il en être si sûr ? Était-il présent à ce moment-là ? L’avait-il vu agoniser ? Et puis, comment un homme qui meurt dans un accident de scierie pourrait-il ne pas souffrir atrocement, au contraire ? Je ne pouvais empêcher cette question de venir me tourmenter. C’était, à cet instant, la seule pensée qui m’accaparait. J’imaginais mon père trébucher et s’affaler sur un banc de sciage avant de se faire aussitôt réduire en charpie par l’une de ces immenses et implacables déchiqueteuses de troncs. J’entendais dans ma tête ses hurlements abominables, j’imaginais sa souffrance inouïe. Le sang chaud ruisselait en cascade devant mes yeux, se répandait en une fraction de seconde et se mêlait à la sciure de bois au sol. J’en frissonnais d’effroi. Cette fois, les larmes dévalaient sur mes joues.
– Nous allons vous prendre avec nous, Josh et toi, poursuivit timidement mon oncle. Vous viendrez habiter à la maison. Il faudra nous serrer un peu, bien sûr, car la maison n’est pas grande, tu le sais, mais nous allons nous en sortir, tu verras… Nous allons prendre soin de vous. À compter d’aujourd’hui, vous êtes nos enfants…
Vous êtes nos enfants… Je ne savais même pas quoi répondre à ça. Je me refusais à croire ce que j’entendais. En quelques minutes à peine, notre vie paisible venait de sombrer, impitoyablement broyée par un destin cruel. Tout ce qui me passait par la tête, tout ce que j’avais envie de faire en un pareil moment était de me retourner brusquement et de me mettre à courir, de fuir loin, très loin de tous ces gens sinistres, de ces étrangers qui étaient décidément porteurs de malheur. Tout ça était impossible, ça ne pouvait pas être en train de se passer ! Non, ça ne pouvait pas être réel ! C’était absurde, ça n’avait absolument aucun sens, comme lorsqu’on a une forte fièvre et qu’on rêve à des choses idiotes ! Oui, tout ça n’était forcément qu’un affreux cauchemar !...
J’imagine que c’est là ce que se disent tous ceux à la porte desquels la tragédie frappe un jour ou l’autre. Curieusement, je me mis tout d’un coup à repenser à ces malheureux poissons que nous avions pêchés, qui croupissaient dans nos musettes et qui allaient pourrir, et que notre père aurait été forcé de jeter. Et je me disais que, pour cette fois, les poissons avaient eu le dessus. Ils l’avaient emporté sur nous. Sur lui. Et c’était lui qui, maintenant, allait se mettre à pourrir…