Josh

Alexis Arend · Chapitre 14 sur 63

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Josh

La nuit suivante, oncle Mort ne veilla…

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La nuit suivante, oncle Mort ne veilla pas pour guetter le renard, ni moi non plus. Nous supposions qu’il avait dû flairer notre présence dans la grange, et s’était montré assez malin pour sentir le piège. Sans doute s’était-il mis en quête d’un autre poulailler à vandaliser, un garde-manger plus sûr que le nôtre désormais… À un moment donné, comme le sommeil se faisait lent à me gagner, j’ouvris les paupières. Le lit d’à côté, où d’ordinaire dormait mon frère, était vide. Je me redressai sur mon matelas, jetai un coup d’œil circulaire dans la chambre. Personne. Intrigué, je me levai, descendis sans bruit à la cuisine. Pas un chat. Pour finir, j’entrebâillai la porte d’entrée et me glissai au-dehors.

La nuit était fraîche pour un mois de juillet, ce qui n’était pas désagréable. Une légère brise effleurait mon visage, achevant de dissiper en moi les relents vaporeux de la fatigue. Je fis quelques pas dans le jardin, n’osant héler Josh de peur d’éveiller toute la maison. Ce fut finalement lui qui m’appela discrètement. Interdit, je me dirigeai dans la direction d’où provenait sa voix, pour dénicher Josh tapi derrière un buisson.

– Il va revenir ce soir, me dit-il à mi-voix.

Mon frère n’en dit pas davantage, et me fit signe de me taire et d’attendre à ses côtés.

– Comment tu sais que le renard reviendra cette nuit ? lui demandai-je au bout d’un moment.

– Ce n’est pas un renard, souffla-t-il. Tais-toi, maintenant, tu vas lui faire peur.

N’était-ce pas le but, justement ? Lui faire peur, afin de le dissuader de venir marauder autour de notre jardin ? Et comment mon frère pouvait-il être aussi certain qu’il ne s’agissait pas d’un renard ?

La suite des événements lui donna raison. Après de longues minutes à jouer ainsi les sentinelles sans remuer un muscle, nous vîmes quelque chose se glisser hors de la pénombre et des taillis. Une ombre imposante. Ce n’était pas un renard. C’était bien plus gros, bien plus massif, bien plus effrayant aussi. Une sorte d’énorme bête trapue, couverte de poils sales et épais, qui avançait voûtée, sur ses gardes, à l’affût du moindre craquement, de la moindre odeur hostile. On aurait dit qu’elle rampait, reniflant chaque centimètre de terrain qu’elle parcourait, faisant preuve d’une vigilance et d’une intelligence peu communes. L’instinct à son paroxysme. J’observais avec une hébétude teintée d’une certaine admiration cet animal ténébreux, qui s’avançait toujours davantage. Il ne nous avait pas encore flairés. Cette chose était on ne peut plus intimidante, presque effrayante. Je pensai aussitôt à un loup, mais elle était plus râblée, moins élancée, moins gracieuse aussi. On aurait plutôt dit une terrifiante créature de conte…

– On doit vite aller prévenir oncle Mort, dis-je, effrayé, à Josh. Viens et surtout ne fais pas de bruit. Si jamais cette bête nous surprend, elle…

Mais Josh me retint par le bras, m’empêchant de me lever.

– Non, oncle Mort va le tuer s’il le voit. Reste.

J’obéis malgré moi à mon jeune frère. Le ton de sa voix, étrangement, me commandait d’agir selon sa volonté. Nous vîmes la masse ténébreuse longer prudemment l’enclos, rôder un instant autour du poulailler, toujours aux aguets, puis se glisser à l’intérieur, sans un bruit.

– C’est le moment, dis-je, viens vite !

– Non, répéta Josh.

Il se leva brusquement et courut jusqu’à l’enclos des poules. Horrifié, je vis mon frère disparaître dans l’obscurité, et m’empressai de lui emboîter le pas. Lorsqu’il fit face à la porte du poulailler, le monstrueux animal en ressortit, une poule égorgée en travers de la gueule. Son poitrail où perlait un filet de sang luisait sous la lune étincelante.

– C’est pas vrai… c’est pas vrai…, répétai-je, totalement paniqué.

Je voulus crier mais Josh, sans même m’adresser un regard, me fit signe de me taire. La bête, à présent immobile, nous fixait tour à tour. Elle grognait, montrait les dents, et ses pupilles dorées luisaient férocement dans la semi-obscurité. Malgré la pénombre, je crus toutefois deviner, à en juger par sa posture, que c’était après moi qu’elle en avait. Josh se trouvait bien plus près d’elle, mais c’était moi, et uniquement moi, qu’elle dévisageait avec crainte et animosité. Une sueur de givre ruisselait sur mon dos.

– Josh…, murmurai-je d’une voix éteinte. Josh, recule, bon sang, cette chose va te…

Mais il s’avança encore et la créature l’observa sans broncher. Je fis un pas en avant, à mon tour, et aussitôt le monstre me fusilla de ses yeux féroces, grognant et grondant de plus belle, prêt à me sauter dessus. La terreur me tordait les intestins, j’imaginais cette bête immonde se ruer sur Josh et lui arracher le visage d’un seul coup de patte ou l’égorger avec ses crocs puissants. Que pourrais-je y faire ? Il était bien trop tard pour alerter oncle Mort, cette créature aurait bondi sur nous au moindre souffle, au moindre mouvement… Nous étions pris au piège, d’autant qu’elle-même cherchait à s’échapper du poulailler, et que nous lui barrions le passage. Si jamais cet animal de cauchemar se sentait acculé, il se montrerait implacable de férocité. J’étais totalement terrifié, incapable de raisonner. Je n’espérais plus qu’un miracle, désormais. J’espérais qu’oncle Mort, mû par un instinct incompréhensible, percevrait le danger et viendrait à notre secours, armé de son fusil, pour abattre cette bête terrifiante avant qu’elle ne mette mon inconscient de frère en pièces…

Mais ce miracle ne se produisit pas. Josh s’avança encore d’un pas. Il se tenait maintenant à moins de deux mètres de cette chose, laquelle ne lui prêtait qu’une attention distraite. Tous ses sens étaient braqués sur moi. Elle m’observait avec méfiance, guettait le moindre de mes mouvements. Je réalisai alors, à mon grand étonnement, que cette créature ne s’en prendrait probablement pas à Josh, quoiqu’il fasse. Son ennemi en cet instant, c’était moi. Rien que moi. Puis je vis mon frère faire une chose qui me stupéfia. Il tendit le bras et sa main effleura le museau sale de l’animal. Il s’adressa à lui à voix si basse que je ne pus comprendre un traître mot et, de la main, il lui flattait le poitrail et la tête. La bête se radoucit, se fit presque câline, se coucha à demi. Je tentai de m’approcher, moi aussi, et aussitôt elle se redressa et se montra à nouveau menaçante.

– Non, reste où tu es ! m’ordonna Josh. Ne bouge pas, surtout !

La créature me contourna prudemment, ne me quittant à aucun moment des yeux. Puis elle s’éloigna lentement, à pas feutrés, sans lâcher le butin qu’elle tenait toujours dans la gueule. Nous la vîmes se fondre dans les fourrés derrière la clôture et en quelques bonds, elle avait déjà regagné la profondeur de la forêt. Le souffle court, le front très pâle et trempé de sueur, je dus m’appuyer contre les montants du poulailler pour ne pas défaillir. Josh, très calme, attendit que je reprenne mes esprits puis me dit, le plus tranquillement du monde :

– C’est juste un chien errant. Il a eu plus peur que nous. Il ne reviendra plus saccager notre poulailler. Il a compris que c’était mal.

Il a compris que c’était mal. Sans blague ?!

Il a eu plus peur que nous. J’étais sidéré… Ce molosse hirsute, tout droit échappé des basses-fosses des enfers, avait-il vraiment eu plus peur que moi ?! Ça, j’en doutais fort !...

Le comportement de mon frère me subjuguait littéralement. Était-il à ce point confiant ? Ou inconscient ? Ou fou ?! Ou, réellement, savait-il que ce chien monstrueux – si c’en était bien un ! – ne nous ferait aucun mal à moins de se sentir menacé ? Aussi, comment avait-il deviné qu’il reviendrait précisément cette nuit ? Et comment pouvait-il savoir que cette bête hideuse n’avait rien d’un renard, avant même de la prendre sur le fait ?... À moins bien sûr qu’il ne l’ait aperçue rôder dans le jardin au cours d’une autre nuit ? Mais dans ce cas, pourquoi ne pas nous en avoir parlé, à oncle Mort ou à moi, sachant que ce chien errant saccageait régulièrement notre poulailler ?

Je n’osais le questionner à ce sujet mais cette nuit-là, alors que nous avions regagné nos lits et que la lente et paisible respiration de mon frère me parvenait, troublant à peine le silence de notre chambre, il me fut impossible de me rendormir. Mon cœur, encore prisonnier de sa frayeur, martelait ma poitrine de coups sourds et frénétiques, et un flot de questions à propos de Josh déferlait en moi. De toute manière, je savais que si je fermais l’œil, mes rêves seraient peuplés de cet animal affreux qui m’avait tant apeuré. J’eus un peu honte de me l’avouer mais à cet instant, j’avais envie de hurler de terreur pour libérer enfin cette tension extrême qui enflait en moi…