Josh

Alexis Arend · Chapitre 54 sur 63

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Josh

Il fixa longuement le vieux portail au…

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Il fixa longuement le vieux portail au bois craquelé avant de se décider à le dépasser. Le ruban gravillonné de l’allée lui paraissait s’étirer interminablement jusqu’au perron. Une appréhension féroce étreignait sa poitrine mais il la fit taire, rassemblant tout son courage. Parvenu sur le seuil, il pressa le bouton de la sonnette et attendit. Au bout de quelques instants, il perçut du mouvement à l’intérieur, et la porte finit par s’ouvrir pour faire place à une femme amorphe, aux yeux éteints et dont le blanc tirait sur le jaune. Ce fut la première chose qu’il remarqua chez elle : ces yeux couleur de pisse, ravagés par l’alcool.

– T’es qui, toi ? maugréa Mme Leibowicz d’une voix aigre et pâteuse.

– Je m’appelle Josh Gilligan. Je viens voir Lenny…

– Pas là. Tu lui veux quoi ?

– Je repasserai plus tard, alors. Merci madame.

Et il rebroussa chemin. Ce ne fut que parvenu à nouveau au portail qu’il aperçut le garçon blond, entouré de son gang de Cogneurs, poussant leurs bicyclettes. Lenny fut très surpris de croiser Josh ici, tout seul. Et l’étonnement n’était vraiment pas une émotion courante chez lui. Leurs regards se rencontrèrent, se heurtèrent avec intensité. Curieuse similarité d’expressions dans leurs yeux, et cependant que de divergences dans les lueurs si vives qui les animaient, comme le reflet altéré l’une de l’autre… Lenny dévisagea Josh un long moment, stupéfait, avant de se décider à ouvrir la bouche :

– Qu’est-ce que tu fais ici, toi ? Tu n’es pas le bienvenu. Tu le sais, non ?

– Je sais, oui, dit Josh. Je suis venu te parler. Pour essayer de stopper tout ça…

L’autre esquissa un sourire mauvais. Un sourire de triomphe à peine dissimulé.

– Je sais très bien ce que tu peux faire, Lenny, poursuivit Josh, impassible, en dépit de sa peur. Mais je suis là pour t’offrir une chance…

Là, le sourire narquois disparut de la figure du blondinet.

– Une chance ? Tu me menaces ? Toi ? siffla Lenny.

– Non, pas du tout. Je suis juste venu essayer de te convaincre. Ça doit s’arrêter maintenant, ou ça ne prendra jamais fin. Mais ça aussi, tu le sais déjà. Je suis là, devant toi, parce que je veux t’aider, Lenny…

– M’aider… ? répéta Lenny, goguenard.

– Oui, t’aider. Je sais ce qui te ronge, ce que tu portes en toi. Je veux t’en débarrasser. Je peux le faire ! Mais pour ça, tu dois me laisser agir, Lenny. Avant qu’il ne soit trop tard…

Le silence qui s’ensuivit parut prendre des proportions énormes. Ce fut soudain comme si deux réalités coexistaient, deux mondes jumeaux qui s’entrecroisaient. Deux avenirs, deux issues. Puis, les paupières de Lenny se plissèrent, et l’affreux sourire se redessina sur ses lèvres :

– Bravo ! murmura-t-il à l’oreille de Josh. Tu as presque failli m’avoir…

Sans même qu’il n’ait à tourner la tête ni prononcer le moindre mot, un de ses fidèles chiens de garde s’écria, à l’attention des autres :

– Attrapez ce petit merdeux, les gars ! On va voir jusqu’à quel point il va faire le malin !

Deux de la bande tentèrent de se saisir de Josh. Mais, plus vif qu’un lézard, celui-ci les bouscula et se faufila lestement entre eux avant qu’ils n’aient eu le temps de réagir. Lenny, lui, ne bougeait pas, se contentant de le regarder prendre la fuite, tandis que ses sbires enfourchaient leurs vélos en hâte.

Josh se mit à courir aussi vite qu’il en était capable. Devant ses yeux, la ruelle semblait tressauter chaque fois que son pied foulait le sol. Le vent gémissait en sifflant à ses oreilles. Le sang battait ses tempes, sa respiration se faisait courte et saccadée. Courir, toujours courir. Ne pas s’arrêter, ne pas se retourner. Derrière lui, lui parvenaient le cliquetis des chaînes de bicyclettes et les vociférations des Cogneurs lancés à ses trousses. À chaque foulée, il les devinait plus proches. Il allongea le pas, un peu plus encore, jusqu’à sentir ses poumons lui brûler la poitrine…

Contraint d’échapper à cette horde, il avait détalé dans la mauvaise direction, s’éloignant de la ville. Sitôt qu’il aurait passé les dernières ruelles, il se retrouverait en pleine campagne et perdrait l’avantage du terrain. Il ne leur faudrait que quelques secondes pour être sur lui. Il ne lui restait qu’un seul choix.

Sans même regarder en arrière, il obliqua brusquement en direction des bois, s’engouffrant avec agilité au travers du sentier étroit et bordé de ronces et de grosses racines qui conduisait au lac. Là-bas, il aurait une chance d’échapper à ses poursuivants. C’était à espérer, car il ne pourrait tenir ce rythme longtemps encore. Sa tête menaçait d’imploser, le martèlement de son sang se faisait assourdissant, son souffle irrégulier s’amenuisait, ses poumons étaient enflammés à en hurler.

Tenir bon, ne pas se retourner. Tenir bon…

Patauds et lourdauds, les Cogneurs, même avantagés par leurs montures mécaniques, ne purent rattraper Josh avant qu’il n’atteigne le sentier. Ils mirent pied à terre à la naissance du chemin, attendant Lenny. Celui-ci les rejoignit le plus tranquillement du monde. Non loin, la silhouette de Josh disparaissait à travers les sous-bois.

– On l’a perdu, pesta Lewis Finch. Ce petit con est vif comme un lièvre…

– Rattrapez-le, dit posément Lenny. Chopez-moi ce lièvre.

– On peut pas, Lenny, avec ces bécanes. C’est que de la caillasse et des ronces par là, on va jamais…

Lenny lui décocha un regard tel que Finch blêmit à vue d’œil. Sa figure constellée de taches de rousseur se para d’un masque d’épouvante. Finalement, d’une voix faible, il balbutia :

– D’accord… Ok, on va l’avoir, oui… Venez, les gars, laissez là vos vélos, on va le courser. Il est plus jeune que nous, il nous échappera pas longtemps. Si on met la gomme, on le rattrapera en moins de deux !

– Un petit conseil, vous tous : surtout, ne le laissez pas vous semer…, leur recommanda Lenny d’un timbre glacial.

Les Cogneurs, craintifs, ne se le firent pas dire deux fois. Ils empruntèrent, à leur tour, le sentier en courant et se séparèrent afin de couvrir plus de terrain. Cette orée boisée n’était guère étendue, Gilligan n’avait aucun endroit où se cacher. Cette demi-portion devait sûrement être déjà pas mal essoufflée maintenant et ne pourrait pas les distancer. Il fallait l’espérer, en tout cas, car s’il parvenait à atteindre le lac et la grande forêt, tout serait perdu : impossible de le retrouver dans pareil dédale végétal. Et leur chef leur ferait payer chèrement…

Ils pressèrent l’allure…