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Alexis Arend · Chapitre 45 sur 63

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La première étincelle qui devait mettre le…

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La première étincelle qui devait mettre le feu aux poudres fut amorcée par le docteur Henry Grant lui-même. À peine avait-il retrouvé ses amis médecins à leur cabane nichée au cœur de la forêt que son esprit était ailleurs. Grant paraissait harassé, confus, nullement à ce qu’il faisait. Ses confrères s’en inquiétèrent mais, repensant à sa promesse, le vieux praticien garda néanmoins le silence. Seulement, il se montra incapable de songer à autre chose, et son angoisse ne fit que s’accroître à mesure que les heures couraient. On lui demanda s’il était malade, ce à quoi il répondait que non. Avait-il des ennuis d’argent, de travail, de couple ? La réponse fut toujours non. Il reconnut cependant n’être pas dans son assiette et prétexta une fatigue passagère. En définitive, il s’excusa auprès de ses amis, préférant regagner son domicile. Ce qu’il fit et ce, pas plus tard que le samedi matin…

Milly Grant fut réellement très étonnée de revoir son époux quelques heures à peine après son départ. D’ordinaire, cette coupure de fin de semaine était pour eux une rupture salutaire dans leur quotidien, que chacun appréciait à sa façon. Tandis que Henry contribuait joyeusement à éradiquer la faune des bois, Mamma Milly se plongeait avec enthousiasme dans sa passion pour la poterie, passion pour laquelle elle se montrait aussi opiniâtre que peu douée. Aussi s’inquiéta-t-elle immédiatement, à son tour, de l’état de santé de son mari.

Ce dernier s’empressa de la rassurer, mangea un morceau sans grand appétit et chercha à s’occuper l’esprit en restaurant la palissade du jardin mangée de moisissures. Mais même cela ne put le tirer de sa perplexité. Ses réflexions désordonnées l’assaillaient, ses ferventes convictions d’homme de science se heurtaient violemment à ce phénomène impossible auquel il avait été confronté la veille. C’était un peu comme si un homme de Neandertal avait découvert un beau matin, devant sa grotte, un poste de télévision abandonné et s’évertuait à en comprendre l’usage.

Au bout du compte, et devant l’expression de profonde inquiétude de la pauvre Milly, il se résigna. Il lui fit jurer sur la tombe de ses regrettés parents de garder pour elle ce qu’il s’apprêtait à lui confier et se mit à tout lui raconter. Milly Grant but ses paroles avec autant d’effarement que de fascination. Et c’est ainsi que la première entaille au sceau du secret fut faite…

Mais cela ne devait pas s’arrêter là. Les révélations de son mari à propos du jeune Gilligan avaient chamboulé Milly Grant. Elle aussi s’interrogeait, à présent, ébranlée dans ses certitudes cimentées d’épouse de médecin. Elle aussi s’essorait les neurones, s’empêtrant les idées dans des analyses et des circonvolutions que son esprit dépourvu d’une véritable instruction ne lui permettait pas de mener à bien. Il ne fallut donc pas longtemps pour que, bien que torturée par le remords de trahir de la sorte son serment absolu de se taire, elle ne cède à sa faiblesse proverbiale et ne se mette à évoquer le miraculeux « cas Randall » devant une autre formidable commère d’Ellison, Mme Virginia Grossett.

L’amitié qu’entretenaient les deux femmes assurait aux commérages le relais idéal pour véhiculer n’importe quelle information d’un bout à l’autre de la ville. Lorsque Milly entra dans les détails de l’affaire Randall, elle fit solennellement promettre à son amie une discrétion de tous les diables. Bien évidemment, Virginia Grossett jura, elle aussi, de demeurer muette comme une tombe à ce propos, et bien évidemment, elle non plus ne tint aucunement parole. Sitôt après, elle colporta l’étonnante rumeur partout autour d’elle…

Aussi, lorsque Mme Randall se rendit au Grossett & Sons en ce milieu de samedi après-midi, elle s’aperçut qu’on la lorgnait avec insistance. On tentait de capter son regard dans l’espoir d’y déceler un quelconque aveu muet ; on cherchait à savoir si pareille histoire s’était réellement produite de la façon décrite, ou si ces on-dit n’étaient pas que racontars et vaste fumisterie. Nul, cependant, ne se risqua à lui poser la question directement. Pas même Mme Grossett, qu’une curiosité dévorante consumait pourtant. Felicity Randall quitta finalement l’établissement avec, au fond d’elle, ce déplaisant sentiment d’être tout à coup devenue le centre d’attention des habitants. La suite des événements devait lui donner raison…