Josh

Alexis Arend · Chapitre 21 sur 63

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Burt Randall avait au moins l’honnêteté de…

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Burt Randall avait au moins l’honnêteté de tenir parole. D’une part, il nous laissa effectivement en paix, Josh et moi. S’il nous arrivait de croiser sa bande, il nous gratifiait certes de quelques moqueries ou de vagues injures au passage, pour donner le change, mais trouvait toujours un prétexte pour entraîner ses acolytes loin de nous. Une fringale et l’envie soudaine d’avaler un milk-shake, une virée en ville autrement plus intéressante que de s’occuper du cas de pauvres mioches comme nous, ce genre de choses…

L’autre point sur lequel il n’avait pas menti était qu’effectivement, il avait rendu une charmante visite de courtoisie aux Leibowicz, pas plus tard que le samedi suivant. Il fallait au moins reconnaître à Burt le sens du spectacle, car il avait vu les choses en grand. Une pleine cagette d’œufs périmés, des fruits et des légumes on ne saurait imaginer plus pourris, du crottin de cheval encore vaguement fumant, la totale. L’art de souhaiter la bienvenue aux nouveaux arrivants, version Burt Randall… Sa joyeuse bande s’était dispersée tout autour de la maison et, tout en braillant telle une harde de gorets, avait copieusement arrosé le jardin, la cour, la toiture et les murs de la façade de leurs projectiles gluants et odorants.

Toutefois, le maigre effet produit par tout ce tapage s’avéra une cruelle déception pour eux, la mère Leibowicz n’ayant même pas daigné mettre le nez dehors. Surpris par cette totale absence de réaction, les Cogneurs s’étaient arrêtés de mitrailler la maison. À la suite de quoi la porte s’était finalement ouverte, et un garçon d’une rare blondeur avait fait son apparition sur le perron. Pour onze ans, l’enfant était plutôt de petite taille, presque chétif. À côté de Burt, anormalement développé, on avait peine à croire qu’une année à peine les séparait, et non pas trois ou quatre.

Le gamin, nullement impressionné par cette exubérante démonstration de force, s’avança tranquillement vers Burt et ses sbires qui attendaient, goguenards, au bout de l’allée. Son visage juvénile mais aux traits parfaits n’exprimait aucune peur, aucune émotion quelle qu’elle soit, ce qui les déstabilisa quelque peu et les mit sensiblement mal à l’aise. Vu son gabarit, et face à cinq gros durs, ce mioche aurait dû prendre ses jambes à son cou, et non pas aller à leur rencontre aussi nonchalamment.

Lorsqu’il se trouva à moins de deux mètres de la bande des caïds d’Ellison, l’enfant s’arrêta et les regarda tour à tour avec intensité. Un à un, les sourires imbéciles s’évaporèrent des visages. Même celui de Burt s’estompa à demi.

– Salut, microbe ! dit enfin ce dernier. On va faire les présentations, avant de te chahuter un peu. Moi, c’est Burt. Burt Randall. Et eux, derrière, c’est mes Cogneurs. Pas la peine que je t’explique pourquoi on nous appelle comme ça, pas vrai ? Aussi bête que t’en aies l’air, je suis sûr que t’as déjà capté. Alors voilà le topo, les choses sont assez simples : à l’école d’Ellison, le boss c’est moi. Quand j’ai envie d’un truc, je le prends, tu piges ? Si t’essaies de faire le malin, si tu t’opposes à nous, on te réduit en bouillie aussi sec. Tu seras pas le premier à avoir essayé, et y en a pas un qui a réussi, je te le dis d’entrée de jeu. Alors, tu ferais aussi bien de te foutre ça dans le crâne dès maintenant. Et pour que la leçon du jour passe impecc’, on va te la faire rentrer de force dans la caboche. Oh, balise pas, on va y aller mollo pour aujourd’hui, on voudrait pas trop t’esquinter devant ta môman, qui doit sûrement nous observer depuis sa fenêtre en pleurnichant…

Les autres éclatèrent de rire. Et il y avait de quoi ! Le discours de bienvenue de Burt, c’était toujours un grand moment. Et il en rajoutait un peu plus à chaque fois. Un vrai show-man…

– Ma mère n’est pas derrière sa fenêtre, répondit le jeune garçon avec un calme déconcertant dès que Burt en eut terminé de son monologue. En fait, elle en a rien foutre de vous. Et moi non plus, d’ailleurs. Maintenant, allez-vous-en tous de chez moi si vous tenez à vos dents…

Puis, sans même attendre de réponse de leur part, il tourna les talons et reprit tranquillement le chemin de sa maison. Les Cogneurs, estomaqués, en demeurèrent sans voix.

– Il a dit quoi, là ? s’exclama Burt. Sans déc’, il a dit qu’il nous casserait les dents, c’est ça ? Eh gnome, je te parle !

Le jeune Leibowicz continuait de s’éloigner, indifférent à l’exaspération d’un Burt Randall affreusement vexé que ses effets de manche puissent susciter aussi peu de terreur auprès du « nouveau ». Alors, consumé de rage, le rouquin saisit un œuf et le lança à toute volée sur l’enfant blond. Celui-ci ne se retourna pas mais, mû par un incroyable hasard – ou avait-il deviné ce que tenterait le gros ? –, il pencha légèrement la tête sur le côté tout en continuant de marcher, juste assez pour que l’œuf le frôle en sifflant et vienne se fracasser sur le gravier de l’allée, à quelques mètres devant lui. Là, il s’immobilisa un instant et contempla les débris visqueux du projectile.

Alors, brusquement, il fit volte-face et chargea Burt en trombe. Une curieuse lueur étincelait dans ses yeux d’un troublant bleu acier. Surpris par ce revirement, le taureau rouquin ne bougea pas lorsque Leibowicz lui bondit dessus. Burt bascula à la renverse et s’écroula de toute sa masse sur le gravier. À califourchon sur Randall, l’enfant, un sourire carnassier sur les lèvres, dévisagea les quatre autres, médusés, et leur lança :

– Sans blague, alors c’est ça, votre chef ?

Et il se mit à le rouer de coups. Encore, et encore. Burt, le nez en sang, le visage rouge déjà, en sueur, tentait désespérément de se dégager mais, en dépit de sa corpulence chétive, ce gamin le maintenait au sol avec une poigne de fer. Ses bras avaient beau être maigrelets, l’enfant était d’une force prodigieuse. Sans doute supérieure encore à celle de Randall. Et ce garçon blond, animé d’une fureur bestiale, ricanait tout en martelant de ses poings le visage ensanglanté du malheureux Burt, presque méconnaissable et à demi inconscient.

– Arrête, criait Lewis Finch, arrête s’il te plaît, c’est bon, il a son compte ! Laisse-le partir, on t’embêtera plus, c’est juré !...

L’autre leva alors le nez, laissant voir son visage poupon tout constellé d’éclaboussures de sang. Les courageux membres du gang de Burt Randall blêmissaient à vue d’œil, saisis de stupeur, tétanisés par la correction impitoyable que subissait leur chef, et surtout par la violence inouïe de ce gamin maigrichon.

– Vous en faites pas, leur lança celui-ci d’un air sadique, votre tour arrive bientôt !

Là-dessus, les quatre Cogneurs, désemparés, échangèrent des regards affolés avant d’enfourcher leurs vélos aussi vite que possible et de s’esquiver, abandonnant Burt en piteux état à la merci de ce jeune fou furieux. Non décidément, celui-ci, ils lui ficheraient la paix, aucun doute là-dessus. Il s’était parfaitement fait comprendre… Oh ! ça oui !