Josh

Alexis Arend · Chapitre 38 sur 63

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Josh

La Chevrolet du docteur Grant stationnait dans…

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La Chevrolet du docteur Grant stationnait dans l’allée. Depuis le portillon à l’entrée de la propriété jusqu’au perron, il ne devait guère y avoir plus d’une trentaine de mètres à parcourir, et pourtant cette courte distance semblait ne jamais devoir prendre fin. À chacun de nos pas, le gravier encore humide crissait sous nos semelles tant nos jambes paraissaient alourdies. On aurait dit que le sol gémissait et se répandait en lamentations, lui aussi. Une boule d’angoisse dure et compacte s’était formée dans mon ventre. Je savais ce que Burt s’apprêtait à vivre, ce qu’il se préparait silencieusement à endurer, et sa peine à venir ravivait la mienne avec une douloureuse intensité. En mon for intérieur, je priais déjà, avec une anxiété péniblement contenue, pour que Milly ait exagéré la gravité de l’état de santé de M. Randall. Car, en dépit de ses nombreuses qualités humaines, cette brave Milly Grant était réputée dans tout Ellison pour voir une montagne escarpée, infranchissable, là où ne se dressait en réalité qu’un timide coteau vaguement bosselé.

Après cette course effrénée de plus de vingt minutes, mon sang cognait mes tempes avec une régularité frénétique, et dans le silence de l’après-midi, j’aurais juré qu’un tambour sourd de galérien niché dans mon crâne martelait la cadence avec véhémence. Nous nous tenions tous les quatre devant le seuil, n’osant le franchir. Burt nous adressa un ultime regard, empli d’appréhension et de détresse, et avec une grande nervosité, il se résolut à pousser la porte d’entrée.

Le vieux médecin était là, debout dans le salon, sa sacoche tenue à bout de bras. Il s’entretenait à mi-voix avec la mère de Burt, en larmes et désemparée. Le docteur Grant s’efforçait de la réconforter de son mieux. En apercevant son fils, la femme se précipita pour le prendre dans ses bras et s’abandonna aux pleurs. Burt, que nous avions connu naguère dur et intimidant dans son rôle de caïd de l’école, ne nous apparaissait plus maintenant que comme un pauvre diable ballotté par les coups du sort, fragile, impuissant, effondré…

Sa mère lui adressait quelques mots tout bas à l’oreille, et Burt sanglotait déjà. Le pire s’était-il déjà produit ? Est-ce que nous étions arrivés quelques minutes trop tard ? Lena et moi nous apprêtions à nous retirer discrètement afin de les laisser à leur chagrin, mais Josh me pressait, d’un regard insistant, de gagner la chambre de M. Randall sans perdre une minute de plus. Je lui laissai entendre à voix basse que nous ne pouvions nous rendre ainsi à l’étage sans y avoir été invités. Mme Randall ne le permettrait sans doute pas.

Ce fut Burt lui-même qui nous tira de cette impasse. Il tint absolument à voir son père. Le docteur Grant lui expliqua que son père n’était désormais plus conscient, qu’il ne pourrait plus ni l’entendre ni lui répondre, mais Burt, le cœur déchiré, insista avec une implacable fermeté.

– Burt… murmura Lena bouleversée. Je pense qu’on devrait te laisser un moment seul avec ta famille. On t’attendra dans le jardin, prends ton temps. On sera là quand tu redescendras, tu peux compter sur nous.

– C’est très gentil, ma petite Lena, dit doucement Mme Randall en séchant ses larmes. Merci à vous trois d’avoir accompagné Burt. Il n’a pas beaucoup d’amis, vous savez…

– Non, dit alors Burt, dont le regard implorant plongeait dans celui de mon frère. Non, venez avec moi là-haut… Josh, s’il te plaît, est-ce que tu veux bien… ?

– Burt, mon chéri, intervint Mme Randall, tu sais que ce n’est pas une bonne idée. Tes amis peuvent t’attendre ici. Il vaut mieux qu’ils te laissent seul avec ton père quelques instants.

– Ta mère a raison, renchérit le docteur Grant d’une voix grave. C’est un moment douloureux, un cap important pour toi. Tu as besoin d’intimité pour affronter ça, Burt…

– Non, non, insistait Burt. Non, Josh saura l’aider, croyez-moi ! Tu veux bien, dis, Josh ? Je t’en prie ! Tu veux bien essayer ?

Josh acquiesça.

– Il saura l’aider ? répéta Grant, interloqué. Mais enfin, l’aider en quoi ? Burt, écoute mon garçon, je comprends parfaitement que tu sois…

– Josh peut le sauver, je le sais ! s’écria soudain le rouquin. Il en est réellement capable ! Maman, il faut me croire !...

Mme Randall et le docteur Grant, et même Lena, considéraient Burt puis Josh avec ébahissement. Burt se montrait toutefois si déterminé qu’ils n’osèrent le contredire davantage. Sans doute était-il plus secoué par cette tragique et inéluctable disparition qu’ils ne l’auraient imaginé. Aussi, ils ne soufflèrent mot, se contentant de nous suivre des yeux tandis que nous montions à l’étage, avant de se décider à nous emboîter le pas, à leur tour...

La chambre de M. Randall baignait dans une troublante pénombre, un clair-obscur affadi qui mettait instantanément mal à l’aise, comme si l’on procédait déjà à la veillée funèbre. Les rideaux de la pièce avaient été tirés aux trois-quarts pour ne pas éblouir le malade, et seul un rai lumineux timoré parvenait à ramper jusqu’au lit où reposait le père de Burt. Les draps fins de coton le couvraient jusqu’à la poitrine. Une odeur âcre de renfermé et de malade flottait dans la pièce, imprégnant l’atmosphère d’effluves fétides. M. Randall était inconscient, ainsi que nous l’avait annoncé le docteur Grant. Il était pâle à faire frémir, et sans le râle à peine perceptible de sa respiration, on aurait aisément pu le juger mort. Un irrépressible tressaillement me parcourut, à le découvrir ainsi. Burt lui-même, qui avait pourtant vu son père de nombreuses fois ainsi alité, éreinté et amaigri par cette ignoble maladie, en éprouva un profond abattement.

Il s’approcha du lit et s’assit sur le rebord, contemplant son père avec, sur ses traits, une expression où se noyait une indicible tristesse. Il se tourna ensuite vers mon frère qui s’avança à son tour, s’assurant mon consentement d’un dernier regard. Le rouquin le comprit. Lui aussi me dévisagea un instant, implorant silencieusement ma bénédiction. Ce que nous nous apprêtions à tenter passait pour de la pure folie, et nous allions le faire aux yeux de tous. Mais, en pareilles circonstances, je n’avais pas le cœur de m’y opposer. Il était inenvisageable de laisser mourir le père de Burt alors que nous avions peut-être le pouvoir de lui sauver la vie. Pour autant, je ne cessais de me répéter que ce faisant, nous alimentions un brasier qui ne manquerait pas de tous nous consumer tôt ou tard…

Je respirai donc un grand coup et hochai la tête. Alea jacta est. La mère de Burt, Lena et le docteur Grant, restés légèrement en retrait, observaient sans mot dire, perplexes. Josh fit le tour du lit et se porta à la gauche de M. Randall. Sans perdre une minute, il souleva les draps et appliqua ses deux mains à plat sur l’estomac du mourant.

– Mais qu’est-ce qu’il fait ? s’écria alors Mme Randall, gagnée par l’affolement. Burt, qu’est-ce que Josh a l’intention de lui faire ?

– À quoi est-ce que vous jouez, bon sang ? s’offusqua à son tour le docteur Grant. Burt, mais enfin, qu’est-ce que… ?

Lena elle-même me considéra avec, au fond des yeux, un voile d’indignation. Elle non plus ne comprenait rien à ce qui, pour elle, n’était autre qu’un odieux simulacre. C’était comme si nous profanions les derniers instants du mourant. L’espace d’une seconde, son regard clair s’attarda sur moi, porteur d’une immense déception. Je le revois encore distinctement. Je le ressens encore me lacérer le cœur comme il le fit ce jour-là. Je détournai la tête, bien décidé à ne pas faiblir. Ce que nous avions à accomplir maintenant était autrement plus important. Je priais simplement pour que, sitôt ce singulier rituel achevé, sitôt M. Randall arraché au séjour des ombres et au froid du trépas, Lena comprenne et me pardonne cette mise en scène...

D’entre les doigts serrés de Josh, émana bientôt une fantastique lueur rougeâtre, toujours plus ardente. Le regard évanescent de mon jeune frère s’égarait une nouvelle fois dans des contrées où nul autre que lui ne pouvait se rendre, tandis que de ses mains jaillissait le torrent de vie bouillonnante que l’on devinait affluer de toutes parts pour détourner le malade des portes même de l’autre monde.

Très vite, l’aveuglement devint tel que nous dûmes détourner légèrement les yeux. La chambre s’illumina d’un scintillement chaud et pur, et une immense joie me parcourut à sa vue. Je savais que Josh était en train de réussir ce qu’aucun médecin sur cette terre n’avait pu accomplir. Il arrachait le père de Burt à la Mort en personne. Pourrait-Elle lui pardonner cet affront ?

Le prodigieux phénomène se poursuivit plusieurs minutes puis cessa tout d’un coup. À bout de forces, Josh s’écroula à terre. Burt et moi nous précipitâmes pour l’aider à se relever, tandis que Mme Randall et le docteur Grant, littéralement médusés, entourèrent aussitôt M. Randall, inquiets de son état. Celui-ci entrouvrit doucement les paupières et son regard encore trouble se promena à travers la pièce. Restant sans voix, le docteur Grant prit son pouls, palpa fébrilement son abdomen. Mme Randall s’empressa d’interroger son époux :

– Chéri… ? Est-ce que ça va ? Comment est-ce que tu te sens ?

Nick Randall remua difficilement ses lèvres sèches, déglutit avec peine puis trouva la force d’articuler :

– Je… je n’ai plus mal, j’ai l’impression. Je ne ressens plus du tout cette atroce douleur au ventre. Et j’ai faim, j’ai terriblement faim, tu n’as pas idée !

Mme Randall sourit alors enfin, et de grosses larmes dévalèrent sur ses joues. Elle se jeta dans les bras de son mari et l’enlaça.

– C’est un miracle…, répéta-t-elle. Oh mon Dieu ! C’est un véritable miracle !

– Un miracle, je ne sais pas…, dit le docteur Grant en se triturant le crâne. Si vous vous en sentez la force, Nick, venez me voir demain à mon cabinet, nous ferons quelques examens approfondis. Ensuite, nous vous prendrons rendez-vous à la clinique de Polson. Je ne crois pas aux miracles, à moins évidemment qu’ils n’émanent de la médecine moderne.

– Tout ce que vous voudrez, docteur, acquiesça M. Randall. Pour l’heure, je me sens bien. Et affamé. C’est déjà bon signe, non ?

– Sans doute, fit le vieux médecin, sans doute. Je suis heureux de vous voir sorti du coma, quoi qu’il en soit. Mais je tiens expressément à ce que vous vous ménagiez. Pas question de vous lever de ce lit et encore moins de faire le moindre effort, est-ce que nous sommes d’accord, Nick ?

– C’est entendu, docteur. Je suivrai vos recommandations à la lettre…

Puis, son attention se porta sur Josh, toujours affaibli, que Burt et moi soutenions de notre mieux :

– Ma guérison… C’est à toi que je la dois, n’est-ce pas, Josh ?

– Oui, c’est grâce à lui, p’pa ! s’écria Burt fou de bonheur. Josh t’a sauvé, tu sais ! Il t’a retiré ta tumeur à l’estomac !

– Je t’ai vu, reprit M. Randall en souriant faiblement. Je t’ai vu lorsque j’étais dans le noir. Tu t’es approché de moi et j’ai reconnu ton visage. Tu irradiais d’une lumière très belle et très vive. Tu as posé tes mains sur moi. Leur chaleur m’enveloppait. Je ne pouvais pas bouger, mon corps ne m’obéissait plus, mais je savais que tu faisais ça pour mon bien… Je ne sais pas comment te remercier, mon garçon. Que pourrais-je dire ou faire pour te prouver combien je te suis reconnaissant ?

Josh, exténué, se contenta de sourire timidement. M. Randall se tourna vers son fils :

– Merci de l’avoir amené ici, Burt…

Burt ne put se retenir d’éclater en sanglots et se précipita à son tour dans les bras de son père. Mme Randall, totalement bouleversée, voyait en Josh un véritable saint.

– C’est impossible…, balbutiait le vieux médecin. C’est absolument impossible, nul ne peut…

– Josh le peut, lui répondis-je, le fixant droit dans les yeux. Je vous assure, docteur Grant, Josh en est capable.

Le vieil homme se passa la main sur le visage, observa encore la famille Randall et sortit lentement de la chambre, les laissant à leurs émouvantes retrouvailles.

– Tout porte à croire que tu as raison, Simon. Mais comme je le précisais à Nick, je devrai m’en assurer par des examens médicaux poussés. Allons, venez maintenant, les enfants. Accordons-leur un moment entre eux, ils en ont grand besoin.

– C’est de ça que Burt voulait parler l’autre jour, n’est-ce pas ? me demanda Lena tandis que nous redescendions l’escalier. Ce que tu hésitais à m’avouer ? Il s’agissait de ce don qu’a Josh ?

– Tu sais, bredouillai-je, je m’apprêtais à te le dire, je t’assure... Je ne voulais pas te laisser hors de la confidence. C’est juste que… j’attendais le bon moment pour le faire, tu comprends ?

Lena hocha la tête et me gratifia d’un adorable sourire.

– Maintenant que j’ai vu de quoi il était question, oui je comprends pourquoi tu hésitais. Aussi, tu es officiellement pardonné, Simon Gilligan.

À ces simples mots, un poids immense s’envola de ma poitrine et mon visage se colora d’un magnifique rouge vermillon au milieu duquel se dessinait un large sourire.

– Je vais rentrer chez moi, dit le docteur Grant, encore déboussolé. J’ai besoin d’un bon verre. Je ne devrais pas dire ça devant vous, les enfants, mais c’est fichtrement vrai : j’ai besoin de quelque chose de fort pour accepter ce que mes yeux m’ont fait voir dans cette chambre aujourd’hui…

– Dites, docteur Grant…, lui dis-je, soudain affolé. Vous n’allez pas en parler autour de vous, n’est-ce pas ? De ce qui s’est passé là-haut ? Je ne voudrais surtout pas que les gens d’ici voient Josh comme un monstre…

Le vieux médecin me considéra un moment avec gravité, puis son regard se posa sur Josh avant de revenir vers moi :

– Je comprends, Simon, ne t’en fais pas. Je n’en parlerai pas en ville, sois sans crainte. Je vais rentrer, à présent. Josh, mon garçon, tu devrais faire de même et te reposer une heure ou deux. Tu es vraiment pâle. Est-ce que ça ira pour toi, tu es sûr ?

– Ça ira, docteur Grant, le rassura mon frère. Ça va passer…

– Entendu. Dans le cas contraire, vous savez où me trouver. À plus tard, les enfants.