Josh
À le voir continuellement accoutré de sa…
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À le voir continuellement accoutré de sa vieille salopette bleu nuit et de sa chemise rouge perpétuellement maculée de graisse et de cambouis, oncle Mortimer pouvait aisément passer pour un homme bourru, au premier abord. Sa barbe touffue, ses cheveux frisés, d’un noir d’encre, et sa mine toujours renfrognée lui conféraient un air plus sévère qu’il ne l’était en réalité. Avec le recul de l’âge, je prends conscience qu’en définitive, sous sa carapace rugueuse, c’était un bien brave homme, plein de prévenance et d’attention, même s’il éprouvait parfois des difficultés à le montrer. Durant les années qui devaient suivre, il m’était parfois arrivé de le craindre lorsqu’il haussait le ton, mais jamais je n’ai eu à redouter de le voir s’en prendre à moi. Jamais il n’a levé la main, ou le ceinturon, sur aucun d’entre nous. Non, je crois qu’il était simplement un peu « ours », par moments...
Chose curieuse en revanche, tante Elena était tout son contraire : aussi fluette et pâlotte qu’oncle Mort était ventru et tanné de peau, elle était la douceur incarnée, presque à l’excès, jusqu’à sa voix ténue, pratiquement éteinte. Je l’ai toujours connue vêtue de gris, ou d’autres couleurs ternes et maussades, comme si elle se faisait un devoir d’arborer une certaine austérité, qui contrastait avec son naturel empathique et généreux. Les premiers jours de notre nouvelle existence, je reconnais m’être senti véritablement mal à l’aise auprès d’elle, de par sa prévenance excessive, comme si elle jouait un rôle vis-à-vis de Josh et moi. Puis je compris rapidement que tel était son tempérament. Oncle Mort et tante Elena étaient opposés en toute chose, au point que ça en devenait quelquefois cocasse, mais ils se complétaient à merveille et au fond, étant donné la pénible situation, nous ne pouvions espérer meilleure famille d’accueil...
Notre cousine Jane, pour sa part, tenait à la fois de son père pour ce qui était de la pudeur et de la discrétion, et de sa mère en ce qui concernait les traits fins de son visage et son apparence filiforme. Du haut de ses quatorze ans, elle était entrée dans l’âge où l’on s’efface pour se prémunir des autres et préserver ses petits secrets. Aux yeux de Josh et moi, elle faisait davantage figure de fantôme que d’un membre à part entière de cette famille, tout du moins les premiers temps. Les choses se sont arrangées par la suite, et nous nous sommes mutuellement apprivoisés. Je crois que c’est le terme le plus approprié. Ceci étant, jamais ne nous a-t-elle fait comprendre que nous étions de trop dans cette maison. Au contraire se réjouissait-elle, à sa façon toute particulière et complexe, d’avoir enfin des membres de sa famille pratiquement du même âge. Certes, nous étions des garçons, et plus jeunes qui plus est, aussi ne pouvait-elle se confier à nous comme elle l’aurait fait envers une sœur ou une cousine, mais au moins se sentait-elle un peu moins seule parmi tous ces adultes obtus, hermétiques à ses insurmontables problèmes d’adolescente.
L’énigmatique grand-mère Lisbeth, enfin, était décidément le personnage le plus difficile à cerner. Avec mon regard d’enfant, je lui aurais facilement donné cent cinquante ans… J’imagine qu’elle ne devait pas en avoir plus de soixante-quinze, à cette époque. La maison lui appartenait, qu’elle tenait de son père, lequel aurait, à l’en croire, côtoyé William Cody en personne… Était-ce la vérité ou une fable destinée à nous distraire ? Je ne l’ai jamais véritablement su, mais l’histoire me plaisait bigrement. Ainsi donc, j’avais peut-être bien un aïeul ami du grand Buffalo Bill, et je vous assure que cela n’était pas rien, aux yeux d’un gamin rêveur comme je l’étais !
Grand-mère Lisbeth passait le plus clair de son temps assise dans un fauteuil à bascule disposé sous le porche, près de la balustrade, et contemplait d’un air absorbé, tout en se balançant doucement, l’étendue du jardin familial. Le vieux fauteuil grinçait et miaulait à chaque balancement. On aurait dit un essieu de carriole mal graissé. Elle était capable de demeurer là des heures durant sans remuer un cil, ni adresser la parole à quiconque. La vieille femme semblait voir au-delà de l’ordinaire de ce jardin des choses que nul autre ne parvenait à distinguer, des choses vraisemblablement magnifiques qui parfois ébauchaient sur ses lèvres grisâtres et fines un délicat sourire.
Il nous arrivait, à Josh et moi, de sortir jouer dans l’herbe, près du vieil arbre tordu et racorni – arbre que nous avions baptisé « le repaire maudit du capitaine Flint » tant il paraissait avoir été l’infortunée victime d’un mauvais sort –, ou de nous éclipser pour aller vagabonder dans la forêt. Nous passions alors devant elle en courant et aussitôt, elle nous harponnait de ses petits yeux inquisiteurs, tout gris, tout pâles. De tous les personnages de cette famille, cette vieille femme singulière aux cheveux d’un blanc tirant sur le jaune, vaguement ondulés et retenus par un chignon sommaire, était de loin celui qui m’intimidait le plus. C’était également celui que je parvenais le plus difficilement à cerner. Tous les autres s’avéraient tellement transparents, en dépit des simagrées qu’ils faisaient de temps à autre pour nous préserver, Josh et moi, d’une éventuelle allusion à notre défunt père ou d’une réminiscence de cette journée noire. Mais, elle… Elle, c’était différent. Je ne réussissais que rarement à deviner ses pensées. Et cela m’intriguait...
Mon frère Josh, lui, s’en méfiait bien moins. Il ne semblait nullement éprouver les mêmes réserves envers elle et avait accepté sa personnalité quelque peu excentrique avec plus de simplicité. Il l’observait parfois de longs moments durant, assis en face d’elle sur le plancher du perron, sans dire un mot, et elle-même le dévisageait en retour, toujours sans échanger une parole. Pour le coup, elle se révélait au moins aussi taciturne que lui. Aussi, leurs échanges insolites se bornaient-ils très souvent à d’interminables séances de communication silencieuse, à se fixer comme deux stupides presse-livres… Je ne pouvais m’empêcher de soupirer, un rien goguenard, en les voyant ainsi s’observer tels de pauvres chiens de faïence…