Josh
Ce fut comme une onde qui me…
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Ce fut comme une onde qui me frappa de plein fouet. Une sorte de secousse, qui chassa brutalement la torpeur moite dans laquelle l’interminable discussion m’avait plongé. Depuis près d’une heure maintenant, dans le salon, il n’était question que de ce déménagement, de cette fuite loin de cette ville qui ne voulait plus de nous. Autour de moi, tante Elena et oncle Mort discouraient sur notre avenir à tous, des possibilités qui s’offraient à nous, de l’endroit où nous irions vivre, de la façon dont nous allions reconstruire notre vie hors d’Ellison. Jane, quant à elle, les observait avec dépit, se figurant déjà la séparation d’avec ses amies et la fin de sa vie ici. Je sentais sa tristesse, et aussi une légère rancune envers Josh et moi. Comment l’en blâmer ? Semblable désappointement, dans le cœur d’une adolescente déracinée, privée de tout ce à quoi elle tenait, était bien légitime.
Au départ, par inquiétude, j’avais suivi la conversation avec un vif intérêt. Puis, peu à peu, mon esprit s’était mis à vagabonder ailleurs, brassant mille pensées sans lien entre elles. J’imagine que c’est là un avantage qu’ont les enfants sur les adultes : être en mesure, pour un temps, de se soustraire à leurs peurs et leurs préoccupations.
Lorsque l’onde m’atteignit, je levai brusquement la tête, et la première image sur laquelle mon regard se focalisa fut ces yeux couleur de cendre, où se reflétait une anxiété comparable à celle qui venait de me tirer de ma léthargie. Grand-mère Lisbeth me fixait. Elle aussi avait ressenti cette onde.
Je n’y prêtai pas grande attention, tout d’abord. Elle ne fut tout au plus qu’une vague distraction dans le cours de mes pensées. Puis elle réapparut, percutant mon esprit plus violemment, plus intensément. Profondément troublé, je levai le nez une nouvelle fois. Grand-mère me dévisageait toujours. Je perçus alors l’indicible angoisse qui s’était emparée d’elle, comme un écho à mon propre désarroi.
Trouve-le, Simon ! Trouve-le, vite !
Et, soudain, tout devint limpide. Une terreur glacée se faufila dans mes veines.
Josh !...
Trouve-le avant qu’il ne soit trop tard, trouve-le avant qu’ils ne lui fassent du mal !...
Ce souffle fétide et froid, je le reconnaissais à présent. C’était la peur. La peur qu’éprouvait Josh en ce moment même. Il était effrayé, et il m’appelait de toutes ses forces à son secours.
– Je dois y aller ! m’écriai-je en bondissant de mon fauteuil.
– Non, attends ! me dit oncle Mort. Où est-ce que tu comptes aller ? Dehors, ce n’est pas prudent, tu le sais ! Reste ici !
– Je dois retrouver Josh ! Quelque chose… quelque chose ne va pas !
– Josh ? Mais… il n’est pas dans le jardin ?! s’affola tout à coup ma tante.
– Non, il… il est sorti il y a près d’une heure maintenant. Il a dit qu’il… avait besoin de réfléchir…
– Et tu l’as laissé faire ?! s’indigna oncle Mort. Bon sang, Simon, tu as été très imprudent ! Tu sais comment sont les choses, enfin ! Comment peux-tu être aussi inconscient ?!
Mon oncle avait totalement raison. Je m’étais montré plus que stupide en laissant partir mon frère. Mais aussi, quelle mouche l’avait donc piqué, celui-là, à vouloir n’en faire qu’à sa tête et se sauver de la maison un jour pareil ?
– Je vais le trouver, leur dis-je, ne vous en faites pas ! Il n’est sûrement pas loin. Peut-être chez Burt, ou à la cabane…
– C’est entendu, jette un œil par là-bas ! me lança oncle Mort, attrapant les clés du Willys. Moi, je file immédiatement en ville, il a peut-être été dans cette direction. Vous autres, vous restez ici pour le cas où il reviendrait ! Et pas d’autres imprudences, c’est bien compris ?
– Va vite, Simon, me dit grand-mère. Ramène Josh à la maison.
Trouve-le vite, avant qu’il ne lui arrive malheur, le temps presse ! chuchota son esprit au mien.
Je hochai la tête et sortis en hâte de la maison. Ma frayeur, mêlée à celle de Josh, dansait dans mon ventre, m’empêchant de réfléchir. Mais je n’avais même pas à réfléchir, il me suffisait d’écouter cette peur, de suivre les traces qu’elle laissait à mon intention, et elle me conduirait à mon frère. Je me mis à courir à perdre haleine. Josh, bon sang, où avais-tu donc disparu ?...