Josh
Je ne me rappelle que vaguement ce…
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Je ne me rappelle que vaguement ce qui a suivi. Je perçois encore l’agitation, les va-et-vient, les pleurs, les cris. Je ressens cette torpeur singulière, après le terrible choc qui m’avait frappé. La douleur, la rage, la peine... Mon frère gisait là, sans vie. Je voulais rester auprès de lui ; je ne voulais pas lâcher sa main. Lorsqu’on nous a trouvés, il paraît que je tenais le corps de Josh serré tout contre moi, et que mes sanglots incessants le berçaient doucement. Mes larmes intarissables noyaient son visage déjà exsangue. Je crois que c’est à ce moment que des bras robustes m’ont soulevé pour m’emmener loin de lui, retirant sans brusquerie mes mains d’enfant agrippées à la dépouille mortelle de mon jeune frère. Mes mains qui se tendaient encore vers lui en tremblant lorsqu’on l’a recouvert…
Oui, je revois cette espèce d’horrible drap blanc dont on l’a drapé avant de soulever son corps flasque pour le déposer sur un brancard. Ce corps que l’on dissimulait, et qui allait maintenant être emporté, comme s’il s’était agi de… Je ne sais même pas ce que je croyais voir sous ce drap. Je ne pensais plus, je ne voyais plus, je n’entendais plus. Je n’étais plus qu’un puits de larmes et de souffrance, un pauvre diable que la perte d’un être cher venait d’arracher à la conscience des choses qui l’entouraient. Je n’étais plus qu’un pantin de chiffon gorgé d’une douleur sans nom…
Ensuite, il me semble qu’on me prit tendrement par la main. Une main vieille et râpeuse, mais pleine de douceur. Je suppose que c’était celle de grand-mère Lisbeth, mais je n’en suis pas sûr. Elle m’entraînait hors de cet endroit. Sonné, je me laissais conduire comme si on m’avait drogué. Mon corps ne m’obéissait plus. À mes côtés, j’entendais des pleurs, sans doute celle de ma tante et de ma cousine Jane.
J’ai le très vague souvenir que Lena se trouvait là aussi, mais son visage m’apparaît si flou aujourd’hui que je suppose l’avoir simplement imaginé…
Est-ce que j’avais aussi rêvé la mort de mon frère ? Non. Non, celle-ci, croyez-moi, était bien réelle. Mon frère Josh nous avait quittés le 14 août 1953, sur les rives paisibles de ce lac dont le paysage enchanteur avait accompagné nos premières années d’insouciance.
Swan Lake. La « larme d’un ange »...
Ensuite… ensuite, tout se mit à tourner vertigineusement autour de moi, tout devint d’une blancheur cotonneuse, et je crois avoir perdu connaissance…
Je passai les trois journées suivantes alité, sans prononcer le moindre mot, sans parvenir à reconnaître qui que ce soit. Tout ce qui m’entourait n’était qu’ombres grises dansant devant mes yeux plongés dans un océan de ténèbres, des ombres que je voyais remuer, que j’entendais murmurer, des ombres affolées qui s’efforçaient de m’arracher à cette lente agonie que je m’imposais…
Le quatrième jour, enfin, les ombres grises s’effacèrent et les visages de mes proches réapparurent. Quelques fragments de lumière scintillèrent, morcelant mon univers de pénombre ; la réalité reprenait pied, tout doucement. Et avec elle, ressurgirent aussitôt la souffrance, terrible, la culpabilité, la peine, le ressentiment, la rage. La haine. Surtout la haine…
Oncle Mort, assis à mon chevet, me rapporta en quelques mots ce qui s’était produit en ville tandis que je voyageais jusqu’aux portes du trépas. On recherchait Lenny dans toute la région. Sa mère avait été appréhendée par la police de Polson pour être interrogée. Lorsqu’on l’avait arrêtée, on dit qu’elle avait tant hurlé, tapé du pied et vociféré qu’on aurait dit une folle. Elle voulait faire la peau à ce petit bâtard, non pas parce qu’il avait lâchement assassiné mon pauvre frère, mais pour toutes les emmerdes qu’il lui causait. Je me mis à souhaiter ardemment que cette maudite garce rôtisse en enfer jusqu’à la fin des temps…
On avait également mis la main sur le reste de la bande des Cogneurs, qui s’étaient laissés conduire sans faire d’histoire. On les disait hagards, anxieux. Mais Lenny, lui, restait introuvable. Il s’était envolé…
La nouvelle du drame, ce drame qui avait coûté la vie de mon frère contribua à apaiser les tensions en ville, qui recouvra dès lors sa quiétude coutumière, comme un formidable feu de paille s’éteint tout d’un coup, n’ayant plus de brins à brûler. C’était comme si tout ce qui s’était passé depuis deux semaines n’avait guère d’importance ; c’était oublier que, d’une certaine façon, les trois quarts d’Ellison avaient causé la mort du malheureux Josh… Mais était-ce réellement cette mort brutale, insensée, qui avait ramené la paix en ville ? Où était-ce la disparition de ce Lenny ?
Grand-mère Lisbeth et moi, et seulement nous, connaissions la réponse à cette question…