Josh

Alexis Arend · Chapitre 50 sur 63

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Josh

En pareilles circonstances, on aurait pu s’imaginer…

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En pareilles circonstances, on aurait pu s’imaginer que des hordes de reporters à la recherche d’un scoop déferleraient sur la ville, harcèleraient les habitants pour leur soutirer des informations, s’empareraient de la moindre rumeur se rapportant à ce qui représentait vraisemblablement le fait divers le plus retentissant depuis cette histoire de prétendus ovnis entendue quelques années plus tôt, dans cette petite ville perdue du Nouveau-Mexique…

Cela ne fut pas le cas. Curieusement, nul habitant d’Ellison n’avait encore informé la presse. Car aucun d’entre eux n’avait la moindre envie de voir cette affaire s’ébruiter et être le fruit de spéculations fantasques. Aucun d’entre eux ne voulait qu’Ellison devienne la nouvelle Roswell, ni voir leur ville basculer dans une tourmente médiatique sans précédent. Mais cela ne devait pas signifier pour autant que les choses se tassaient…

Bien au contraire.

Les gens se mirent à jaser. Entre eux, à tort et à travers. Ce qu’on savait, ou croyait savoir, on l’amplifiait, jusqu’à l’excès. Ce qu’on ignorait, on le supposait, on extrapolait. On raccommodait les « trous » de l’histoire, on comblait les vides que les on-dit n’avaient su expliquer.

Les choses en étaient arrivés au point que toute la famille éprouvait le besoin de rester cloîtrée la plupart du temps. Oncle Mort n’ouvrait plus le garage que le matin, et tante Elena, qui n’osait dorénavant plus se rendre en ville, se faisait apporter les provisions de la semaine par Mlle McFinn et d’autres amies intimes de Mme Randall.

Chaque jour, un nombre grandissant de gens se présentaient aux portes de notre domicile, implorant notre aide pour une coupure, une légère brûlure ou un simple bras démis. Leurs blessures étaient sans gravité, mais, pas idiots, ils avaient calculé que cela leur épargnerait les frais de médecin du docteur Grant, qui vit alors le nombre de ses patients chuter drastiquement. On requérait l’intervention de Josh pour des broutilles. Il en vint même qui lui demandèrent de faire leur fortune ou de leur prédire leur avenir comme une diseuse de bonne aventure.

Les premiers jours, oncle Mort congédia tous ces traîne-savates avec diplomatie, leur demandant de nous accorder « un peu d’air ». Nous n’étions pas du bétail de cirque. Cela fut sans effet et, toujours plus nombreux, les profiteurs affluaient dans notre allée, comme une grotesque procession de doléances. Oncle Mort fut obligé d’élever la voix, d’en chasser certains par la force et même de menacer de faire appel au shérif du comté s’ils ne déguerpissaient pas. Le fusil qui autrefois était enfermé dans un meuble du grenier reposait à présent non loin de la porte d’entrée, toujours chargé de cartouches de gros sel.

Cette situation prit des proportions telles qu’à plusieurs reprises, notre oncle se vit forcé d’appeler Doug Moriarty en renfort afin de disperser tous ces acharnés, lesquels finirent par abandonner les lieux, nous injuriant et nous menaçant. Nous ne nous en faisions clairement pas des alliés…

Un jour, alors qu’il venait de nous aider à flanquer à la porte une demi-douzaine de ces quémandeurs, M. Moriarty fut saisi d’une de ces violentes migraines qui le frappaient si soudainement. Il dut s’asseoir sur les marches, tout tremblant, incapable de faire un pas de plus tant sa vue se brouillait et son crâne vrillait. Oncle Mort le fit entrer immédiatement, lui servit un rafraîchissement. Moriarty remercia et se redressa rapidement, n’ayant pas pour habitude de s’imposer auprès d’autrui plus que nécessaire.

Ce jour-là, Josh se proposa de lui venir en aide, mais le vieil homme déclina son offre avec un sourire bienveillant. Je savais que de telles migraines étaient le signe de quelque chose de plus grave, de plus profond, et Doug Moriarty le savait également. Et pourtant, il avait refusé le secours de mon frère. Longtemps durant, je me suis demandé pourquoi. Ce n’est qu’avec les années que j’en ai compris la raison. M. Moriarty faisait partie de ces hommes rationnels qui acceptent stoïquement les choses ; si ses migraines à répétition ne pouvaient être traitées par la médecine, alors il acceptait de vivre avec, même si elles menaçaient de lui coûter la vie un jour … Et en effet, Doug Moriarty devait nous quitter moins de deux ans plus tard, foudroyé par une embolie cérébrale. Soixante ans après, je n’ai jamais oublié son visage.

Le pauvre Josh, quant à lui, que tout cela affectait terriblement, demeurait de plus en plus souvent enfermé dans notre chambre, le nez à la fenêtre, se blâmant pour la situation dans laquelle il nous avait tous plongés. Nous nous efforcions de le rassurer, lui disant que les choses se tasseraient, et qu’il n’avait rien à se reprocher. De temps à autre, Burt et Lena venaient nous rendre visite à l’insu de la plupart des habitants. Voir ces visages amis réconfortait mon frère. Devoir porter, à dix ans à peine, un tel poids sur ses épaules était chose intolérable. J’en voulais à tous ces gens arriérés et médisants d’accabler ainsi un jeune garçon qui n’avait jamais eu la moindre pensée négative de toute sa vie…

Ce furent là des temps difficiles pour notre petite bande. L’angoisse de ce qui allait se produire nous étreignait, chacun de nous. Nous ne comprenions pas, enfants que nous étions, pourquoi les choses prenaient une tournure aussi extrême. Lorsque nous nous retrouvions, il n’était question que de cela. Impossible de parler de sujets plus légers comme les derniers films d’aventure que nous avions vus au cinéma, impossible d’aller nous délasser sur les berges du lac comme auparavant...

Un matin, attristée de le voir se morfondre, grand-mère Lisbeth vint trouver mon frère tandis qu’il jouait silencieusement dans notre chambre. Elle lui narra plus en détail la singulière histoire de notre famille. Elle lui parla de ses facultés de guérison et de son aptitude à percevoir des choses qui échappaient au commun des mortels.

– Tes pouvoirs sont un don pour aider, et non une malédiction, lui dit-elle. Je sais que tu crois avoir fait quelque chose de mal. Tu t’en veux pour tout ce qui nous arrive, et aussi pour tout ce qui se passe en ville. Tu ne dois pas. Tu n’y es pour rien. Avec le temps, tu t’apercevras que tu as agi selon ta conscience. Tu as aidé des gens qui étaient sur le point de mourir. Tu les as sauvés, Josh ! En te servant de ce talent que le Ciel t’a accordé ! Mais ce n’est pas uniquement ton pouvoir qui a permis cela. C’est également ce que tu portes en toi, cette bonté et cette compassion envers autrui...

Elle marqua un temps.

– Vois-tu, Josh, il arrive que certaines personnes, à l’inverse de toi, aient une âme si noire que même un don bénéfique comme celui que tu détiens n’aiderait pas à faire le bien. Ils n’en feraient rien de bon. Rien ne pourra jamais changer ce qu’ils sont au fond d’eux.

– Est-ce que… est-ce qu’en disant ça, tu penses… à Lenny ?

Elle hocha la tête.

– Tu sais grand-mère, lui confia mon frère, je pense que Lenny m’en veut… Je crois qu’il a senti mes pouvoirs, et qu’il est envieux. Je… je crois qu’il est derrière tout ça… Tout ce qui arrive en ce moment…

Grand-mère le considéra gravement.

– Je le crois aussi..., murmura-t-elle.

– Il n’y a vraiment rien de bon en lui, je t’assure. Et… ajouta Josh d’une voix hésitante, lui aussi a certains pouvoirs, tu sais ?

– Je sais. Je les ai sentis, moi aussi.

– Dis, grand-mère… Tu penses que Lenny ira en enfer pour tout le mal qu’il a fait ?

Elle le regarda avec un certain étonnement puis répondit d’une voix douce :

– J’espère que non. C’est une chose que je ne souhaite à personne, tu sais. Même au plus abject des individus…

– Je crois que Lenny, lui, le mérite, grand-mère…, dit Josh pensivement.