Josh
Ce fut le début d’été le plus…
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Ce fut le début d’été le plus épouvantable de toute ma jeune vie. Oncle Mort et tante Elena vivaient presque à la sortie de la minuscule ville d’Ellison, bâtie non loin des rives du lac Flathead. Ce n’était qu’à deux kilomètres à peine de notre ancienne maison, et pourtant je n’avais conservé que peu de souvenirs précis de cette demeure. Après le départ de ma mère, lorsque mon père était encore en vie, nous nous y rendions guère. Une ou deux fois par semaine, les premiers mois ; puis pratiquement plus du tout par la suite, hormis à Noël ou Thanksgiving, à l’occasion. J’ai longtemps cru que mon père et eux étaient brouillés. Une histoire de famille dont il est défendu de parler, me disais-je. La vérité est juste que parfois, au départ d’un proche, les liens peuvent se renouer ou au contraire se délier. Je crois que depuis que ma mère avait abandonné son foyer, et surtout en raison de la manière dont elle l’avait fait, mon père avait simplement pris ses distances. Et avec le temps, il s’était petit à petit détourné de son ancienne belle-famille.
En remontant l’allée qui bordait la maison – notre nouvelle maison –, l’esprit embrumé et comme ailleurs, je ne remarquai de prime abord que ces façades faites de planches horizontales, ce toit d’ardoise, pentu, tout gris, cet appentis et ce porche qui couvrait le perron. Surtout, tout y était peint en blanc. Vraiment tout blanc. Je me rappelle que ça m’avait frappé. Sans aucune fioriture, sans couleur gaie. C’était d’une tristesse ! On aurait dit une maison « prête à peindre », à l’image de ces petites figurines en plomb faisant revivre la guerre d’Indépendance ou la guerre de Sécession et qu’on doit décorer soi-même. S’étalant devant cette maison austère, un parterre constitué d’un semblant de jardin avec une pelouse assez mal entretenue où couraient ici et là les mauvaises herbes. Et au beau milieu, planté là presque par hasard, un vieil arbre tout bossu, grisâtre et dont l’écorce craquelée se fendait de toutes parts. Je dois reconnaître que je n’ai même jamais vraiment su de quelle essence était cet arbre malade.
J’avais tellement de mal à me persuader que cette maison sans charme serait désormais la nôtre pour les années à venir. Les gens qui vivaient là étaient pratiquement des inconnus à nos yeux ! Peut-on imaginer qu’une existence puisse ainsi basculer de la sorte, en un claquement de doigt ? Et pourtant, si ! La nôtre avait bel et bien basculé. Elle s’était même précipitée la tête la première dans un gouffre sans fond.
Je tremblais de tout mon être, sonné comme un boxeur, tout en serrant fermement la main de mon jeune frère, collé tout contre moi et qui devait éprouver la même frayeur, la même consternation. La même détresse. À notre arrivée, toute la famille était réunie devant la maison, attendant avec une certaine fébrilité que notre oncle nous conduise ici, après avoir empaqueté et entassé toutes nos maigres affaires dans sa camionnette. Des gens étaient venus constater l’accident à la scierie, des procédures seraient mises en place, nous avait-on dit, et toutes les démarches seraient entreprises pour qu’oncle Mort et tante Elena deviennent au plus vite nos tuteurs légaux. Josh et moi avions à nouveau une famille, et tout le monde autour de nous s’en réjouissait. Quant à nous, nous n’avions guère d’autre choix que de nous plier à la volonté de tous ces étrangers. Nous n’étions que des enfants perdus, que le sort avait durement secoués.
Sur le seuil nous accueillirent trois visages affligés : tante Elena, leur fille Jane, déjà adolescente, et celle que je devinais être sans doute notre grand-mère maternelle, grand-mère Lisbeth. Je me rappelle parfaitement cette première rencontre avec la vieille femme, je revois son visage ridé comme l’écorce d’un chêne. C’était la seule qui ne parvenait pas à se contraindre à sourire pour nous accueillir, la seule à paraître afficher, au fond, la même peine déchirante que Josh et moi.
– Descendez, les garçons. Vous êtes ici chez vous… nous dit simplement oncle Mort en quittant la camionnette. Vous pouvez aller et venir à votre aise. Allez-y, faites donc le tour du propriétaire. Pendant ce temps, je vais vider la fourgonnette et porter vos affaires à l’intérieur. Jane, accompagne-les, tu veux ?
Nous nous avançâmes, à pas lents. À peine avions-nous posé le pied par terre que les pénibles embrassades larmoyantes de tous ces inconnus débutèrent. Il me semble encore ressentir le contact des larmes tièdes de ma tante qui effleuraient ma joue, la peau douce de ma cousine Jane et celle, flétrie et molle, de grand-mère Lisbeth. Je ne pouvais détacher mes yeux de cette matriarche. Son regard scrutateur, très pénétrant, m’intimidait. Il m’effrayait un peu, aussi…
– Tu veux visiter la maison ? me demanda Jane sans plus de façon.
La cousine Jane, je devais le découvrir plus tard, avait toujours cette très curieuse façon de s’adresser à Josh et moi. Elle se montrait tantôt attristée par la pénible épreuve que nous traversions, embarrassée de ne savoir que faire ou dire pour nous consoler, tantôt sensiblement agacée, contrariée de toute évidence par le fait de devoir à présent jouer pour nous le rôle de grande sœur d’adoption. Je secouai la tête et allai sans un mot me réfugier tout au fond du jardin. Josh m’emboîta le pas, telle une ombre. Nous nous assîmes le plus loin possible dans l’herbe, près de la clôture – elle aussi blanche, évidemment – et nous nous mîmes à pleurer à chaudes larmes, secoués de sanglots lourds.
– Non, laisse-les, dit doucement oncle Mort en posant sa main sur l’épaule de tante Elena qui, bouleversée par le chagrin de ces deux malheureux petits bonshommes, se précipitait déjà pour les prendre dans ses bras et les réconforter. Accorde-leur un moment, ils ont grand besoin d’être un peu seuls. Venez toutes, rentrons. Ils finiront bien par venir nous rejoindre à l’intérieur lorsqu’ils se sentiront prêts à le faire…
Oncle Mort était dans le vrai. Au fond, ce que nous souhaitions par-dessus tout en cette journée noire, c’était surtout un peu de temps à nous, rien qu’à nous, afin de nous retrouver entre frères et pleurer tout notre saoul la perte tragique de notre père. Ce que nous fîmes, une bonne heure durant. Après cela, nous nous résignâmes à nous lever et à découvrir enfin notre nouveau foyer…