Josh

Alexis Arend · Chapitre 37 sur 63

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Le Milly’s Coffee était en quelque sorte,…

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Le Milly’s Coffee était en quelque sorte, à Ellison, le pendant de jour du Two Lakes’ Dinner. Le café-restaurant de Milly Grant, l’épouse du docteur Henry Grant, fermait ordinairement ses portes lorsque celui des époux Wilson ouvrait les siennes, le soir venu. Une sorte d’entente tacite dont tout le monde s’accommodait pour ne pas empiéter sur les plates-bandes de l’un ou de l’autre dans une si petite ville. Depuis la tragédie sanglante qui avait secoué la bourgade, et puisque le Two Lakes affichait dorénavant portes closes, les gens affluaient le soir vers le café-restaurant de Milly Grant, contrainte bon gré mal gré de retarder la fermeture de son établissement.

J’ai gardé de cet endroit une certaine image, assez floue je dois dire et forcément très embellie. Car je doute que le Milly’s ressemblait exactement à mes souvenirs. Je revois ce café pittoresque, typiquement aménagé dans l’esprit des années cinquante, avec ses larges banquettes en cuir marron, ses rideaux jaune pâle à gros œillets et ses tables en bois massif, drapées de nappes rouges. Je retrouve aussi, chaque fois que j’y repense, l’imposant juke-box où, pour quelques quarts de dollar, Mahalia Jackson ou Nat King Cole vous interprétaient en boucle leurs plus grands succès… Je me remémore enfin l’adorable Milly Grant, toujours serviable et souriante, se dandinant d’un pied sur l’autre lorsqu’elle s’avançait pour vous apporter votre commande ou desservir votre table, en raison d’un surpoids qui lui avait valu auprès de la communauté le surnom affectueux de « Mamma Milly ». Elle était aidée, en salle, par sa fille Melissa, et en cuisines par son gendre, un homme maigre et sans relief dont le prénom m’échappe totalement aujourd’hui.

C’était le lendemain de cette nuit mouvementée. Lena, Burt, Josh et moi étions attablés en ce début d’après-midi au Milly’s pour déguster – sans guère d’enthousiasme ce jour-là, je dois l’avouer – un de ces délicieux chocolats glacés avec beaucoup de crème à la vanille qui étaient une des spécialités de Mamma Milly. J’avais rapporté en détail à Burt et Lena les péripéties qui avaient accompagné notre nuit d’orage, ainsi que la visite au matin de M. Moriarty et d’un shérif adjoint dépêché par le bureau du comté. Tous deux en demeuraient muets d’ébahissement. Les yeux écarquillés, ils buvaient mes paroles comme si je leur décrivais le dernier film d’aventures que j’aurais pu aller voir au cinéma de Woods Bay. Mon récit achevé, ils ne purent seulement dire un mot. Aussi, nous restâmes silencieux pendant un temps, encore sous le choc des événements de la veille, sans vraiment savoir quoi en penser.

Le café, à cette heure-ci, était pratiquement désert. Les habitants d’Ellison qui avaient pour habitude de prendre leur déjeuner chez Mamma Milly en avaient terminé et vidaient peu à peu la salle pour s’en retourner travailler. Au-dehors, le ciel avait recouvré un aspect relativement paisible, comme essoufflé, éreinté après des heures tempétueuses. L’atmosphère restait toutefois chargée d’une humidité particulièrement glaciale pour une journée d’été, qui s’insinuait en vous jusqu’à frigorifier vos entrailles. Nous n’avions guère le cœur à sortir nous confronter à un tel temps ombrageux, même si un peu de marche nous aurait sûrement réchauffés et ragaillardis.

– Vous ferez quoi si ce cinglé de Lenny revient chez vous en pleine nuit dans les prochains jours ? demanda Lena en touillant négligemment sa glace.

– Ce coup-ci, je réveillerai oncle Mort immédiatement, ça tu peux y compter ! lui assurai-je sans une once d’hésitation. Crois-moi qu’il saura le faire déguerpir et lui retirera l’envie de faire le malin !

– Je détesterais l’idée qu’il puisse se pointer chez moi pendant que je dors…, commenta Burt pensivement. Si ça ne lui a posé aucun problème d’éventrer ton chien et faire un carnage dans ton poulailler, qui sait ce qui pourrait lui passer par la tête la prochaine fois ?

Nouveau silence. Burt avait parfaitement raison. En mon for intérieur, je me faisais exactement la même réflexion. À supposer que ce soit bien lui le responsable de ce massacre, jusqu’où ce Lenny était-il capable d’aller ? Et aussi, pourquoi nous ? Pourquoi s’en prendre à notre famille de cette façon ? Nous ne lui avions rien fait, nous lui avions même souhaité la bienvenue de façon amicale, alors quelle mouche l’avait donc piqué ? Qu’est-ce qu’il nous voulait, à la fin, qu’est-ce qu’il attendait donc de nous ?!

Non loin de notre table, accoudé au comptoir, ne demeurait désormais que l’adjoint de M. Moriarty au Service National des Forêts, Mark Mills. Mills n’était pas natif d’Ellison. Il était originaire d’Elmo, de l’autre côté du lac Flathead, et était en poste en ville depuis pratiquement trois ans. Un homme plutôt jeune, même si sa calvitie précoce le vieillissait d’au moins dix ans. Pas bien bavard, non plus ; on le voyait rarement flâner en ville. Milly Grant et Doug Moriarty étaient probablement les deux personnes qui le connaissaient le mieux, à Ellison. Je me disais que la plupart de ses amis devaient résider à Elmo, Dayton ou Lindisfarne.

Mills déjeunait toujours tardivement. Il tenait à être tranquille devant son assiette et éviter la cohue dans le restaurant. Mamma Milly avait tendance à le chouchouter un peu plus que ses autres habitués, le resservait de bon cœur en parts de tarte ou en plat du jour si elle voyait qu’il avait encore un petit creux. Les Grant n’avaient pas de fils, Melissa était leur seule enfant. Peut-être alors Milly voyait-elle en ce Mark Mills le jeune homme qu’elle eût aimé avoir pour fils ?

Mills lui rendait bien son affection et se confiait souvent à elle – comme beaucoup à Ellison, d’ailleurs, car Mamma Milly faisait presque figure de confidente attitrée de la ville. Elle incarnait en quelque sorte le « point de ralliement » où venaient s’abreuver tous les colporteurs de commérages de la ville. Margaret McFinn, notamment, des Dames de la Paroisse, aimait y puiser ses précieuses informations. Mais Milly Grant n’était pas à proprement parler portée sur les rumeurs ou la médisance. Elle répugnait à proférer des calomnies ou colporter des ragots, et appréciait pour ainsi dire tout le monde à Ellison. Sa faiblesse était qu’il lui était tout bonnement impossible de tenir sa langue. Il suffisait de la titiller sur n’importe quel sujet pour faire d’elle une source intarissable de révélations.

De là où nous nous trouvions, et puisque nous restions pratiquement sans parler dans cette grande salle déserte, il ne nous était guère difficile de surprendre leur conversation. Nous prêtâmes plus particulièrement attention aux propos de Mills lorsqu’il commença d’évoquer devant Mamma Milly, qui l’écoutait avec un effarement de bête apeurée, l’accident dont venait d’être victime le jeune adjoint du shérif en ce milieu de matinée.

– Une sortie de route toute bête, juste après Finley Point, raconta Mills d’une voix morose. Apparemment, Tyrell roulait un peu trop vite, et pffft ! la bagnole a quitté la route pour aller s’emplâtrer plus loin, en plein dans les arbres au bord de la chaussée… Bon sang, y a longtemps qu’on aurait dû les raser, ces satanés arbres, c’est pourtant pas le premier à encastrer sa caisse ici, et si on ne fait rien, ce sera pas le dernier. Non, crois-moi, ma bonne Milly, ça ne sera sûrement pas le dernier !...

Là-dessus, il but une gorgée de bière et s’essuya les lèvres du revers de sa manche.

– C’est Doug qui m’en a parlé tout à l’heure. Il a eu le shérif au téléphone il y a peut-être deux heures de ça. L’autre s’inquiétait de ne pas voir son adjoint reparaître et de ne pas pouvoir le joindre sur sa CB. Quand O’Grady a su que Tyrell les avait quittés assez tôt dans la matinée, il a envoyé une autre patrouille sur place pour se mettre à sa recherche. C’est là qu’ils ont trouvé sa voiture. Complètement ratatinée !

– Mon Dieu, murmura Milly. Mais c’est terrible !...

– Paraît que c’était pas joli à voir, effectivement... Il avait le visage tout écrasé contre le volant. Ses dents de devant s’étaient déchaussées sous l’impact, mais sans se casser. Du coup, elles lui rentraient carrément dans la bouche, tu vois ?

Avec ses doigts, Mills lui mimait la dentition du haut fortement inclinée vers l’intérieur de la bouche. Oh oui ! Milly visualisait parfaitement la scène. Et esquissait une moue de pitié horrifiée.

– On sait pas trop ce qui s’est vraiment passé, maugréa Mills en portant son verre à ses lèvres. Cette fichue route, Tyrell la connaissait comme sa poche, tu peux me croire, Milly. Même en roulant vite, ça m’étonnerait beaucoup qu’il se soit laissé surprendre par ce virage… Ça n’est pas possible !...

– Tu sais, il a beaucoup plu cette nuit, dit doucement Milly. La chaussée devait être sacrément glissante, à mon avis. Une vraie patinoire. Il a pu se laisser distraire, manquer d’attention quelques instants. Ces choses-là, ça arrive très vite. Bien plus vite qu’on ne le pense, ça c’est certain. Une seconde d’inattention et crac ! tu es bon pour rencontrer ton Créateur…

– Ouais, ouais, sans doute…, acquiesça tristement Mark Mills en ingurgitant une autre gorgée de bière. Sans doute…

– Tu le connaissais bien, pas vrai ? demanda Milly.

– Tyrell ? Oui… Oui, plutôt bien, c’est vrai. On allait à l’école à Elmo ensemble. Avec Randy, on formait une bande soudée, quand on était mômes. C’est déjà loin, tout ça, soupira bruyamment Mills. C’était une autre époque…

– Randy ? Tu parles de notre Randy ?

Mamma Milly, comme pas mal de gens en ville, avait pour habitude de parler des habitants d’Ellison comme s’ils étaient tous ses enfants. Aussi, à ses yeux, n’importe quel Bill ou Dean, dans le village, devenait leur Bill ou leur Dean. Le Bill ou le Dean d’Ellison.

– Randy Howers, ouais. Bon sang, c’est tellement moche aussi ce qui lui est arrivé, quand j’y repense… De nous trois, c’était clairement lui le beau gosse de la bande. Alors que maintenant, si tu le voyais… Je me dis que la vie te balance parfois de ces saloperies d’ironies en pleine poire !…

– C’est pas de chance, cet accident bête, c’est vrai…, commenta Milly.

– Non, ça c’est certain, marmonna Mills, pensif. Randy… Tyrell… Hé ! À qui le tour, d’après toi ? lui lança-t-il avec un ricanement amer.

– Tais-toi, tu veux ? Faut pas être superstitieux comme ça, le gronda Mamma Milly. Alors quoi ? Tu te dis que t’es le prochain, c’est ça ? Que la Fatalité a tout bonnement décidé d’éradiquer la petite bande que vous formiez quand vous étiez gosses ?

– Non… Non, bien sûr que non. Je disais ça pour… En fait, je sais même pas pourquoi je disais ça. Laisse tomber, Milly…

Mamma Milly se radoucit et posa sa grosse main sur celle de Mark.

– Ça va aller, Mark. T’es juste un peu secoué après la mort de ton ami, c’est normal. On le serait à moins. Tu devrais passer dire à Doug que tu prends ta journée, il te refusera pas ça.

– Ouais, peut-être que je devrais faire ça. Boire un bon coup et me foutre la tête à l’envers, vautré sur le canapé pour le reste de la journée… Ça va me faire du bien, j’oublierai au moins toute cette merde.

– En fait, je pensais plutôt à une bonne douche et quelques heures de sommeil…

– Bah ! Pas la peine, j’arriverai pas à dormir, de toute manière…

Il se tut un instant, perdu dans ses pensées, jouant paresseusement avec son verre presque vide. Mamma Milly l’observait avec un air abattu, ses deux grosses mains appuyées sur le comptoir, se sentant impuissante à lui remonter le moral.

– Tiens, tu sais que Winnie est encore passée me voir, hier soir ? finit par dire Mills au terme d’un silence. Elle revenait juste de la clinique, comme chaque jour… Elle était dans un état, t’as pas idée. Je savais même plus quoi lui dire, à force… Qu’est-ce que tu voulais que je lui raconte pour la consoler ? Elle est complètement effondrée, la pauvre !

– Je croyais que Randy devait déjà sortir la semaine dernière ?

– Il devait, oui, appuya Mills, mais il y a eu pas mal de sévères complications avec sa blessure. Bon sang, Milly, si tu voyais le tableau… Quand je suis passé le voir la première fois, le lendemain de son accident, ils étaient en train de finir de lui changer son bandage. J’attendais dehors, dans le couloir, avec Winnie. On se tenait derrière la vitre, on voyait tout ce qui se passait. J’ai bien failli dégobiller, je te jure ! C’était franchement affreux !... On aurait dit qu’à la place de la figure, on avait cuit de la confiture de fraises et qu’on la lui avait barbouillée sur le visage. Dégueu, je t’assure !...

– À ce point-là ? s’étonna Milly, esquissant une nouvelle moue épouvantée. On dit pourtant partout en ville que ça n’est pas si grave, que Randy va s’en remettre et qu’il pourra très bientôt nous raconter ce qui s’est passé ce jour-là…

– S’en remettre ?! Milly, même les toubibs ne savent pas encore s’il pourra sortir du coma un jour… Et d’après eux, même s’il se réveillait, ses lésions sont si profondes qu’ils pensent qu’il en gardera sûrement de très graves séquelles psychologiques, en plus de physiques. Le malheureux est défiguré à vie, ça ne fait aucun doute, et de la pire des façons ! Terminée, sa belle gueule d’ange, crois-moi ! Finie !...

Mamma Milly soupira longuement, elle aussi, et fit mine de s’occuper l’esprit en essuyant des verres.

– Pauvre Winnie, je la plains…, dit-elle enfin. Elle doit sacrément en baver ! Comment elle s’en sort ?

Mills eut un ricanement triste et haussa les épaules.

– Winnie ? Elle est carrément au bout du rouleau. Elle a perdu au moins dix kilos, avec toute cette histoire. Elle avale plus rien, elle dort même plus, à peine une ou deux heures par nuit. Elle passe toutes ses journées à la clinique, auprès de Randy, ou alors chez elle, à pleurer à côté du téléphone, attendant qu’on lui annonce que son mari est enfin sorti du coma. Ou alors, au contraire, qu’il… Enfin bref, elle ne vit plus. Le soir, elle erre chez elle comme un fantôme… J’exagère pas, Milly : hier soir, c’était pire que jamais, j’aurais vraiment juré voir un spectre…

– Mon Dieu, la pauvre, la pauvre… répéta Milly plaintivement. C’est une bonne chose que tu sois là pour elle, pour la soutenir…

– Je peux rien pour elle, Milly ! se lamenta Mark Mills. Et je peux rien pour Randy non plus ! Comme j’ai rien pu pour Tyrell, d’ailleurs… Je sers strictement à rien !...

– Ne dis pas ça, Mark ! Winnie a surtout besoin de soutien en ce moment, et elle sait que tu seras là si ça va mal pour elle.

– Ouais, ouais, si tu le dis…

Milly s’était approchée de la fenêtre et scrutait pensivement les nuages lourds, ombreux, qui se massaient au-dehors.

– En tout cas, fit-elle, je trouve qu’Ellison est tout de même durement touchée, depuis quelques semaines. J’ai connu la ville bien moins troublée, par le passé. Ça nous a fait beaucoup d’événements tragiques en peu de temps… L’accident de la scierie et ensuite celui de Randy, l’assassinat de Priscilla Wilson, le décès de Tilly Marsh, la mort de ton ami Tyrell ce matin…

– C’est vrai, tu as raison, Milly. Sans oublier le cancer de Ni…

Elle l’interrompit d’un signe discret, désignant d’un hochement du menton Burt qui leur tournait le dos. Mills comprit et se tut aussitôt, opinant du chef. Je feignis de n’avoir rien remarqué, détournant les yeux. La maladie du père de Burt était apparemment connue de beaucoup.

– Je suis d’accord avec toi, ma brave Milly, reprit-il, y a plein de trucs moches qui nous tombent dessus en ce moment… Sans parler du foutu malade qui s’en est pris à ces bestioles il y a quelques semaines de ça, tu te rappelles ? Tous ces chiens et chats exterminés ! J’ai aidé à nettoyer l’endroit où on les avait trouvés, je peux te dire que c’était vraiment pas triste ! Eh ben, tu sais pas la dernière ? Paraîtrait qu’on a fait subir le même traitement à leur chien et à leurs poules, à eux, cette nuit…

En précisant « à eux », Mills nous désignait cette fois Josh et moi, toujours sous le couvert d’une discrétion maladroite. Là encore, je gardai le nez sur mon chocolat tiédi, comme si je n’avais rien entendu.

Mark Mills se replongea dans la morne contemplation de son fond de verre et Mamma Milly retourna au comptoir, rangeant quelques ustensiles. Dans les cuisines, Melissa et l’insignifiant gendre de Milly s’affairaient à tout remettre en ordre après le coup de feu du déjeuner. Nous autres restions assis là, échangeant des coups d’œil furtifs après avoir surpris les propos de Mills. Nous nous sentions indiscrets, presque honteux, comme si nous avions écouté aux portes une conversation qui ne nous était pas destinée. Le jeune adjoint de Moriarty se redressa finalement, déposa quelques dollars sur le comptoir, salua Mamma Milly d’un geste amical et s’évanouit dans la grisaille venteuse du dehors.

– Elle n’a pas tort…, murmurai-je lorsque je fus certain que Mamma Milly ne pouvait m’entendre.

– À quel propos ? demanda Lena.

– À propos de tout ce qui se produit en ville, en ce moment… C’est très bizarre, vous ne trouvez pas ? On dirait que tout va de travers. Comme si notre vie tranquille s’était tout à coup déréglée. Comme si quelqu’un s’amusait à tout chambouler…

Je n’osais prononcer à voix haute ce nom qui me brûlait si douloureusement les lèvres. Lenny.

Lenny…

– Tu lis trop de romans de science-fiction, mon vieux, grommela Burt. Tout ça, c’est des trucs qui arrivent, voilà tout… C’est juste la faute à pas de chance.

Le regard anxieux de mon jeune frère me faisait néanmoins comprendre que son sentiment sur la question rejoignait le mien. Ce qui, connaissant son intuition exacerbée, me fit frémir. Je redoutais que le pire ne soit encore à venir. Et, après avoir entendu Mark Mills parler de son ami Randy Howers, je savais également qu’une autre idée était en train de germer en Josh. Une idée complètement dingue, impossible à mettre en place sans révéler auparavant nos dons à oncle Mort – ce qui contrarierait fortement grand-mère Lisbeth. De toute manière, notre oncle nous prendrait assurément pour deux fous…

– Ça ne marchera jamais, chuchotai-je, profitant que Lena et Burt discutaient de tout autre chose.

– Alors quoi ? Tu ne veux même pas essayer ? Tu voudrais le laisser dans cet état ?

Je poussai un bruyant soupir. Josh, je le comprenais, s’était convaincu d’aller soigner Randy à la clinique de Polson. Noble intention, mais comment nous rendre là-bas, nous faufiler jusque dans sa chambre et intervenir sans nous faire voir des infirmières et des médecins ? Et surtout, surtout, comment ensuite faire passer ça autrement que pour une guérison miraculeuse, à supposer en premier lieu que nous parvenions à le guérir de cette effroyable blessure ?!

– C’est complètement fou, ça ne marchera jamais, je te dis ! insistai-je, espérant sans trop y croire que cela mettrait un terme à cette idée insensée.

– Si tu ne veux pas y aller avec moi, alors j’irai seul !

– Tu ne pourras jamais le faire seul ! C’est trop loin pour toi, et ils ne te laisseront jamais l’approcher, de toute façon.

– Alors aide-moi ! s’écria-t-il soudain.

Burt et Lena se tournèrent vers nous, incrédules. Mamma Milly, intriguée, leva le nez de son tintinnabulement de casseroles.

– Tout va comme vous voulez, les enfants ?

Avant que nous n’ayons pu répondre, le téléphone mural près de l’entrée se mit à sonner. La vieille Milly Grant s’y dirigea d’un pas chaloupé et décrocha le combiné. Nous nous trouvions trop loin pour saisir de quoi il était question, mais je vis Josh pâlir à vue d’œil…

– C’est pas bon…, me confia-t-il à mi-voix. Pas bon du tout.

Mamma Milly ne disait pas grand-chose. Elle écoutait attentivement son interlocuteur et hochait la tête par intermittence, comme si la personne à l’autre bout de la ligne était capable de se rendre compte qu’elle acquiesçait. On aurait dit que sa tête était montée sur un ressort. Enfin, Milly raccrocha le combiné, l’air extrêmement perturbé, et nous considéra longuement tous les quatre. Elle se décida à s’avancer jusqu’à notre table, d’un pas mal assuré. Ses doigts nerveux se croisaient et se décroisaient, triturant le nœud de son tablier.

– Les enfants… finit-elle par bredouiller. Burt… Écoute, mon grand, tu devrais rentrer chez toi, maintenant…

– Qu’est-ce qui se passe, Mme Milly ? demanda Lena.

Sans jamais quitter Burt des yeux, elle répondit d’une voix blanche :

– C’est… à propos de ton père, Burt… Je crois que ça va très mal… Mon mari est auprès de lui en ce moment. Il me charge de te prévenir que tu devrais rentrer… Peut-être que… peut-être bien que tu devras te préparer à lui dire au revoir… Henry ne m’a rien dit de précis, tu sais, mais il est possible que…

– Que quoi… ? parvint à peine à articuler Burt, d’une pâleur laiteuse.

– Ta mère a fait venir mon mari en urgence, il y a une demi-heure de ça. C’est lui qui vient de m’appeler. Ton père se trouvait mal. Henry ne m’a rien dit de plus, sinon que c’était grave. Rentre, maintenant, mon garçon, va vite… Avant que… avant qu’il ne soit trop tard…

Puis elle s’éloigna sans un mot de plus, un peu gauchement, prétextant quelque table à finir de débarrasser dans un coin de la salle. Mamma Milly détestait être ainsi porteuse de mauvaises nouvelles. Son tempérament de nature joyeuse n’aspirait qu’à rire aux éclats et déguster un bon plat, savourer un bon vin. Aussi, se voir forcée d’annoncer à un jeune garçon d’à peine douze ans que, peut-être, il allait perdre son père d’une heure à l’autre lui était tout bonnement insupportable. C’était au-dessus de ses forces. Elle ravala sa détresse, essuya discrètement ses yeux humides et déplaça sans raison une pile d’assiettes d’un placard à un autre...

Burt, hagard, ne savait plus que dire ni que faire. Il ne parvenait pas à se lever de sa chaise, sonné comme si on l’avait frappé à coups de masse. Moi-même, je restais sans force, incapable de prendre conscience que Burt allait sans doute, à son tour, devenir orphelin. Josh vint à mon secours et me décocha un regard qui n’appelait aucune discussion, me tirant de ma léthargie. Il n’y avait plus une minute à perdre.

– Viens, Burt, on y va ! m’écriai-je alors. Burt !

Randall se tourna vers moi, hébété, comme si ce qui se déroulait maintenant ne le concernait en rien. Enfin, il se redressa, raide comme un automate, un pantin articulé.

– Je devrais peut-être y aller seul…, balbutia le rouquin.

– On ne te laisse pas, non, dit Lena. On vient avec toi. Je suis sûre que Milly exagère ; tu sais comme elle s’affole parfois pour un rien…

Les mots de Lena sonnaient faux. Burt se crut cependant forcé de lui sourire pour ne pas s’effondrer. Nous quittâmes le Milly’s Coffee en hâte, sous le regard apitoyé de Mamma Milly, sincèrement affectée, et courûmes à perdre haleine jusqu’à la maison des Randall.