Josh

Alexis Arend · Chapitre 29 sur 63

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Je me remémore parfaitement ce jour. Je…

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Je me remémore parfaitement ce jour. Je me revois dans cet ensemble noir dont tante Elena m’avait vêtu. Je me rappelle le silence respectueux qui enveloppait chacun de nous, tandis que nous nous rendions lentement au cimetière. Et je me souviens m’être dit que d’une certaine façon, ce jour-là, nous ressemblions tous à mon frère Josh. Le même mutisme, la même mélancolie qui se lisait sur tous les visages. Était-ce cette tristesse permanente qui animait l’âme de mon jeune frère et l’empêchait continuellement de paraître épanoui ?

Toujours est-il que la nouvelle de la disparition de la malheureuse Matilda Marsh ébranla tout Ellison. Perdre un membre aimé de sa communauté, c’était comme perdre un ami proche ou une personne de sa famille. Ellison était une ville minuscule, guère peuplée, où tout le monde connaissait tout le monde depuis la prime enfance. Cette disparition douloureuse affecta considérablement la bourgade, et le jour des funérailles, tout Ellison se rassembla pour l’inhumation. Et tout Ellison s’était drapé de noir, arborant des visages fermés, affectés par une peine sincère. Les seuls à manquer à l’appel étaient les plus jeunes enfants, jugés trop turbulents, les nouveaux arrivants – les fameux Pollacks, comme on les surnommait déjà partout en ville –, et chose autrement plus surprenante, le couple Wilson, Ned et Priscilla.

Fletcher Marsh, surtout, était méconnaissable. Lui qui d’ordinaire se montrait toujours joyeux, jovial, aimable avec tout un chacun, le voilà qui n’était plus que l’ombre de lui-même. Une ombre ravagée. Il se tenait là, au milieu de la foule éplorée, spectre prostré, éteint, anéanti. Les yeux rougis d’avoir trop pleuré, les mains crispées d’avoir trop imploré, les lèvres balbutiantes d’avoir trop prié, ou trop hurlé. On le devinait roué de coups par un sort cruel qui l’avait laissé sans force, groggy. Il ne nous voyait pratiquement pas, nous tous qui nous étions réunis pour partager sa peine, pour prendre une part de sa souffrance, chacun de nous. Il n’était plus aujourd’hui que ce fantôme sans âme déambulant parmi nous dans un costume austère et gris. Chaque fois que je posais les yeux sur lui, j’absorbais sa détresse, et son chagrin immense déferlait en moi comme un torrent de douleur, de regrets, de désespoir, d’abandon… Était-il donc possible d’aimer à un point tel que lorsqu’on vous retire brutalement l’être tant chéri, le monde se déchire sous vos pieds et l’enfer vous engloutit ? Mon regard se posa alors sur Lena Case, et une terrible angoisse me serra le cœur…

La cérémonie s’avéra plus brève que ce à quoi je m’étais attendu. Elle fut sobre, emplie de compassion et de pudeur. Chacun à notre tour, nous venions voir M. Marsh après l’inhumation, pour lui dire combien son affliction était aussi la nôtre. Mais moi qui avais perdu mon père peu de temps auparavant et qui, de plus, ne pouvais m’empêcher de m’imprégner des tourments de cet homme comme s’ils étaient miens, j’étais sans doute une des rares personnes à véritablement comprendre ce qu’il vivait en ce moment… Et ce qu’il vivait m’anéantissait, me terrifiait. Je prenais à présent conscience du sentiment de dévastation qui s’empare de nous à la suite d’une telle perte. Cela me paraissait tout simplement insurmontable…

Tout le monde finit par s’éparpiller en quittant le cimetière d’Ellison, chacun rentrant chez soi, tête basse. J’imagine que, vu de haut, cela devait ressembler à une sorte de fourmilière géante se disséminant avec lenteur aux quatre vents. Les plus proches amis de Fletcher Marsh s’attardèrent un moment encore pour le soutenir, le réconforter. Alors, devant eux, et devant eux seulement, il s’abandonna à pleurer à nouveau. Parmi eux, Doug Moriarty, qui avait été à l’école avec lui dans la même classe, tout comme Ned Wilson. Et tandis qu’ils reprenaient tranquillement le chemin de la ville, Fletcher et Doug, tout en parlant de choses et d’autres, s’étonnaient de l’absence inexplicable du couple de gérants du Two Lakes’ Dinner. L’inquiétude couvait dans le cœur de l’ancien shérif adjoint Moriarty, qui ne voyait aucune raison plausible au fait qu’ils aient pu manquer ainsi une cérémonie d’une telle importance…