Josh
Durant tout le temps du trajet du…
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– 19 –
Durant tout le temps du trajet du retour à la maison, je ne cessais de ressasser ce qui venait de se passer. Des images sanglantes, épouvantables, mêlées de hurlements et de gémissements tournaient en boucle dans ma tête. Et, sur ces images traumatisantes se greffaient celles, tout aussi persistantes, du miracle opéré par mon frère… J’en venais à me demander ce que penseraient oncle Mort ou tante Elena si, par malheur, ils avaient vent de cette histoire… Mais que pouvions-nous faire d’autre ? Aurions-nous dû abandonner Burt à son sort atroce, le laisser agoniser ainsi, empalé sur cette satanée branche ? Même si j’avais couru jusqu’à Ellison aussi rapidement qu’il m’était possible, Burt aurait bien eu le temps de mourir cent fois !
Cela suffirait-il à apaiser les reproches qui pourraient m’être adressés ?...
Josh se montrait beaucoup plus serein. Sans doute devait-il éprouver, lui au moins, le sentiment réconfortant d’avoir fait ce qu’il fallait, tout simplement. J’enviais sa tranquillité d’esprit. De toute manière, quelle que soit la gravité d’une situation, mon frère ne laissait jamais rien paraître de ses inquiétudes, de ses joies ou de ses peines. Aussi loin que je m’en souvenais, je n’avais que rarement vu son visage trahir ses émotions, à l’exception notable du jour où notre père était mort…
Nous étions parvenus devant la maison. Je m’étais presque attendu à voir toute la famille debout sur le pas de la porte, une expression d’amère déception voire de colère sur les traits. Je m’étais déjà mentalement préparé à de sévères remontrances. Tout paraissait pourtant on ne peut plus habituel, à première vue. Josh fila s’amuser dans le jardin, près du grand arbre. C’est alors que je sentis le regard pénétrant de grand-mère Lisbeth se poser sur moi. Je n’osai lever les yeux vers elle.
– Ça s’est reproduit, n’est-ce pas ?
La stupeur extrême qui se refléta sur mon visage l’amusa beaucoup. Elle me sourit avec tendresse, m’invita à m’approcher et me demanda d’une voix caressante :
– Est-ce que tu as envie de m’en parler, cette fois ?
– Je… je ne suis pas sûr de comprendre…
Allons, ne joue pas les idiots, Simon. Toi et moi, on sait très bien de quoi il est question…
Mes membres tressaillirent comme si on m’avait électrocuté. Cette voix… dans ma tête… C’était celle de grand-mère Lisbeth ! Et pourtant, elle n’avait pas remué les lèvres !...
Ça aussi, ça t’étonne, je me trompe ?
Elle rit.
– Je… qu’est-ce qui se passe, exactement ? Est-ce que je deviens fou ?...
– Ne sois pas effrayé, Simon. Viens plutôt t’asseoir à côté de moi, tu veux ? Je ne voudrais pas parler à voix trop haute. Approche donc cette chaise là-bas, il est grand temps qu’on discute, tous les deux. Tu es en âge de savoir.
– Savoir quoi ? osai-je à peine demander. Sur… tout ça ? Ce que tu viens de faire… ? Ce que Josh m’a fait ? Ou ce qu’il a fait à Burt ? Et puis, comment tu peux déjà être au courant de ce qui s’est passé là-bas ?
Grand-mère Lisbeth me sourit avec bienveillance.
– Dis-toi seulement que je sais et que je comprends des choses. Sur tout ça, oui, entre autres. Allons, assieds-toi, Simon. Tu me donnes vraiment le tournis à rester debout comme ça devant moi. Je t’assure que tu n’as aucune raison d’avoir peur. Ni de moi, ni de ce qui t’arrive…
– C’est pas ça… J’ai pas peur. Enfin… pas trop. C’est juste que… je ne suis pas sûr de vouloir savoir…
– Allons, ne fais pas l’enfant. Et soit dit en passant, tu mens : tu en as très envie, au contraire. Je le vois. Tu ne peux rien me cacher, Simon.
– Mais comment tu fais ça ? Comment tu arrives à savoir tout ce qu’il y a dans ma tête ?
– J’y arrive, c’est tout. Il n’y a rien d’autre à expliquer. Et toi aussi, tu y parviens la plupart du temps, non ?
– Moi ? Non, je ne…
– Tu réussis presque toujours à deviner ce que pense ton frère, ce qu’il ressent, sans même qu’il n’ait à prononcer un seul mot. D’ailleurs, il s’exprime très peu, tu l’as remarqué. Malgré ça, tu le comprends parfaitement. Tu perçois la moindre de ses émotions. Tu ne t’es jamais demandé comment une telle chose était possible ?
– Disons que… c’est mon petit frère, c’est plutôt normal. Enfin, j’imagine…
Elle sourit une fois de plus.
– Oui, d’une certaine façon, c’est vrai. Mais il n’y a pas que ça. Ça se produit même avec de parfaits inconnus ; il t’arrive fréquemment de pressentir ce qu’ils vont dire avant même qu’ils n’ouvrent la bouche… Est-ce que j’ai raison ?
Très intrigué, cette fois, je m’assis à même le plancher du perron, à côté de grand-mère Lisbeth.
– C’est incroyable !... Comment tu sais tout ça ?
– Mais parce que je suis comme Josh et toi, tout simplement, me dit-elle en me caressant les cheveux. Et comme l’était ma fille, votre mère à tous les deux. C’est une sorte de don, dans notre famille, un héritage très particulier qui se transmet à chaque génération depuis des siècles. Ce don n’est pas forcément le même d’une personne à une autre. Tiens, mon arrière-grand-mère pouvait, paraît-il, faire voler des objets à travers la pièce. Et un de mes oncles était capable d’enflammer pratiquement n’importe quoi. C’était très pratique en hiver ! Il arrive, en revanche, que certains membres de notre lignée, au sein d’une même génération, en soient dépourvus. Chez ta tante Elena, par exemple, aucune faculté spéciale ne s’est jamais développée. Ta mère, elle, faisait souvent des rêves prémonitoires. Des cauchemars quelquefois abominables... Tu vois, c’est comme un ruisseau de montagne : imprévisible, indomptable. Nul ne peut jamais prédire comment ce don va se manifester, ni s’il se manifestera un jour… Ce qui importe, c’est que tu comprennes que cette étincelle ne mourra jamais tant que se perpétueront les liens du sang. Ton frère et toi possédez des aptitudes différentes, c’est vrai, il n’empêche que vous êtes tous les deux des enfants dotés de capacités exceptionnelles.
– Attends une seconde, grand-mère… Je… Tu es réellement sérieuse ? Je veux dire… tu ne me fais pas marcher, hein ?
– Croix de bois, croix de fer !...
– C’est complètement dingue ! Et moi qui croyais que des histoires pareilles n’existaient que dans les romans ou les bandes dessinées…
Elle sourit un instant à cette image, puis son expression recouvra sa gravité :
– Et crois-moi, Simon, il vaut mieux que les gens qui t’entourent n’en sachent rien. Ta tante Elena est évidemment au courant. Elle n’a peut-être pas hérité de tels pouvoirs, mais elle s’est rendu compte très jeune de ce dont était capable sa sœur, et de l’importance de certains de ses rêves... À ce propos, avant que tu ne me poses la question : ton oncle Mort, lui, ignore tout de nos petits secrets de famille, en revanche. Et il vaut mieux que cela reste ainsi. Moins tu en diras, au mieux tu t’éviteras des ennuis. Les autres personnes n’apprécient pas vraiment ce qui sort de l’ordinaire, tu comprends ? Est-ce que tu penses réussir à garder cette révélation pour toi ?
Je la rassurai d’un hochement de tête avant de la dévisager avec insistance.
– Tu essaies de lire dans mon esprit, en ce moment ? me demanda-t-elle d’un air malicieux.
– Oui. Enfin, non… ce n’est pas ce que je…
– Tu te fatigues pour rien : si je ne le souhaite pas, tu n’y arriveras pas. Mais tu y parviendras sans doute, sans trop de difficultés, avec le commun des mortels. Parfois sans le vouloir, d’ailleurs. Il faut que tu comprennes que ce n’est pas quelque chose que tu peux facilement contrôler, du moins pas à ton âge. Ça prendra du temps. Beaucoup de temps. Avec les années, en grandissant, cela te semblera de plus en plus facile. Et tu t’apercevras que ton don te sera très utile à l’avenir. Beaucoup de gens rêveraient de disposer de cette aptitude à pénétrer les moindres secrets d’autrui, tu peux me croire ! C’est pour cette raison que tu ne dois jamais ébruiter ce que je viens de te révéler. Qui sait ? Peut-être auras-tu envie de faire de la politique plus tard ? Tu es un garçon remarquablement intelligent, Simon, doté d’un grand cœur, je le sais, et ton potentiel pourrait contribuer à ce que tu accomplisses de grandes choses…
Puis elle ajouta d’un air grave :
– Mais tu ne dois jamais en faire usage pour faire le mal, ni pour des profits bassement égoïstes. Tes facultés sont un cadeau qui t’est fait, et à ton tour, tu te dois d’aider les autres si tu en as la capacité, tu comprends ?
– Oui… Oui, je comprends…, répondis-je, pensif. Mais ce don… d’où est-ce qu’il vient ?
La vieille femme leva longuement les yeux au ciel :
– Va savoir… De là-haut, sans doute.
– Ah… fis-je, déçu de cette réponse évasive. Et toi, grand-mère, qu’est-ce que tu peux faire d’autre ?
– À part m’immiscer dans les pensées des gens, tu veux dire ? Pas bien plus, j’en ai peur. Je ne suis pas un super-héros, qu’est-ce que tu t’imagines donc ?
Elle rit une fois encore et je me sentis soudain bête d’avoir posé la question.
– Mais il arrive que d’autres aptitudes se manifestent avec l’âge, c’est vrai. Peut-être, dans quelques années, te découvriras-tu de nouveaux talents ?
Puis, posant son regard délavé sur mon frère escaladant le vieil arbre :
– En revanche, Josh est un jeune garçon très spécial. Vraiment très spécial. Il est d’ores et déjà doté de facultés inouïes, qui se développeront encore grandement avec le temps. Rares sont les personnes comme lui. Je peux sentir cette énergie phénoménale affluer en lui. Mais tu devras veiller sur lui, Simon, pour éviter qu’il ne tombe entre les mains de mauvaises personnes, des individus qui lui voudront du mal ou chercheront à profiter de ses capacités. Josh, tu le sais, a un tempérament particulier. Certains le jugent attardé, si ce n’est demeuré… En réalité, son don est si intense qu’il vit la plupart du temps pratiquement dans son monde, dans sa bulle pour ainsi dire, même s’il comprend parfaitement ce qui se passe autour de lui. Tu devras t’efforcer de le protéger de ton mieux, toujours. Il aura besoin de toi, Simon…
Grand-mère Lisbeth leva une nouvelle fois le nez vers le ciel, contemplant les lourds nuages cendrés qui s’amoncelaient au nord avant de s’effilocher sur les cimes des monts.
– Il y a déjà des ombres qui planent, Simon, je ressens leur aura… N’oublie pas ce que je t’ai dit : tu devras prendre soin de ton petit frère. Et il se pourrait que tu aies à le faire plus tôt que tu ne le penses…
– Est-ce que… est-ce que quelqu’un lui veut du mal ?
– Je ne sais pas encore... C’est possible. Je perçois… quelque chose qui rôde, qui s’avance. C’est une sensation trouble…
Puis elle parut se déconnecter de sa lointaine contemplation et s’efforça de m’adresser un sourire las.
– Va, maintenant, tu as besoin de digérer tout ça au calme. Et n’oublie pas : n’en parle à personne. Josh lui-même n’a pas besoin de tout savoir, pour le moment. Même s’il a déjà connaissance de ses facultés.
Elle me regarda me lever et dans ses yeux perlait une certaine tendresse. Elle savait, au fond d’elle, que je tiendrai parole, que je veillerai sur Josh. Toujours.
– Simon ? ajouta-t-elle tout à coup tandis que je m’apprêtais à passer la porte.
– Oui ?
– Ne va pas te mettre pareilles idées en tête. Ta mère… Elle n’est pas partie à cause de toi, ou de Josh. Elle n’est pas partie non plus à cause de ce don qu’elle avait en elle, ou des rêves atroces qu’elle faisait la nuit. Ou de sa peur que Josh et toi héritiez à votre tour de cette « malédiction », comme elle l’appelait. Si elle a choisi de s’en aller loin d’Ellison, c’était pour des raisons purement égoïstes. Elle s’imaginait qu’une autre vie plus trépidante l’attendait ailleurs. C’est tout. Ça n’avait rien à voir avec vous deux, ni avec votre père…
– D’accord…, dis-je avec un demi-sourire, sans rien ajouter.
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