Josh
Je n’avais pas remis les pieds à…
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Je n’avais pas remis les pieds à Ellison depuis plus de soixante ans. Depuis que la famille et moi avions quitté la bourgade après ta mort, Josh. Revoir une ville que l’on connaissait si bien, plus d’un demi-siècle après son dernier passage, est une chose assez troublante. On arpente ses ruelles et les endroits que l’on aimait étant enfant. On reconnaît les lieux, mais sans les retrouver vraiment. Ellison est pratiquement devenue une ville morte aujourd’hui, seuls quelques habitants la peuplent encore. Des habitants que je ne reconnais évidemment plus, qui ne me sont plus rien...
Le Two Lakes’ Dinner n’a jamais rouvert ses portes, après la tragédie qui avait frappé Ned et Priscilla Wilson. La bâtisse n’est aujourd’hui plus qu’une ruine décrépite où, les jours d’ennui, les gamins des environs viennent tagger des graffitis immondes. J’ai lu un jour dans un journal que Ned Wilson était mort en cellule lors d’une rixe entre codétenus. Pauvre Ned… Pauvre Priscilla.
Le Milly’s Coffee n’existe plus, lui non plus. Adieu, le sympathique café de cette brave Mamma Milly. À la place, une station de lavage y a élu domicile, pour les rares touristes de passage. C’est dommage, j’aimais tant cet endroit si chaleureux. C’était là que nous nous retrouvions, avec notre petite bande. Lena. Burt. Et toi, Josh… Je ne peux réprimer un pincement au cœur en y songeant. Tandis que j’erre devant ces rues désertes, autrefois si familières, une myriade de souvenirs, bons et mauvais, m’assaillent, aussitôt engloutis et chassés par la triste réalité de ce qu’est devenue cette ville presque fantôme…
Je ne retrouve rien de ce que mon passé me restitue. La charmante confiserie artisanale de Fletcher Marsh n’est plus qu’un local à l’abandon, poussiéreux, aux vitrines fracassées. Le magasin d’alimentation Grossett & Sons, lui aussi, a disparu. Tout comme la modeste bibliothèque que tenait Maggie McFinn, qui a depuis longtemps fermé ses portes. Et, chose plus triste encore à mes yeux, le garage d’oncle Mort n’est plus. Envolé. À la place, une agence immobilière dont les affaires ne semblent guère florissantes… Qui donc souhaiterait s’établir ici ?
Rien, il ne reste rien de la ville de mon enfance. J’en ai le cœur serré, j’ai envie de pleurer, de remonter au volant de ma voiture et de m’enfuir loin d’ici. C’est comme se réveiller d’un cauchemar et s’apercevoir qu’à son réveil, tout a changé. Je suis même passé devant la maison de Lena. Les Case ont déménagé, apparemment. Un autre nom est à présent inscrit sur la boîte aux lettres. Mitchell…
J’ai reporté ce moment tant que j’ai pu, mais je me suis enfin décidé à venir jeter un œil à notre ancienne maison, près de New Harbor Street. La grange qui avait brûlé est devenue un jardin d’agrément, et la maison, entièrement restaurée, est désormais méconnaissable. Deux jeunes enfants jouent près d’une balançoire en plastique jaune qui a remplacé le vieil arbre malade. Au moins, je retrouve un semblant de chaleur dans cette ville morte !...
J’hésite à pousser le portillon, à sonner à la porte. Certes, je meurs d’envie de visiter mon ancien chez-moi, mais je sais d’avance que là encore, je ne retrouverai plus rien, sinon des souvenirs amers, flétris. Alors je me résigne et je continue tristement mon chemin…
Je pousse malgré tout ma promenade jusqu’à son terme pour voir ce qu’est devenue la maison des Randall. Curieusement, elle n’a pas tellement changé. Ça me réchauffe un peu le cœur. Elle aussi semble toujours habitée. À travers elle, perdure une infime part de l’ancienne Ellison. Je contemple cette demeure un long moment, et aussitôt j’entends les voix, les rires de jadis. Je revois les visages amicaux d’antan. Nick et Felicity, Burt…
Au moment de rebrousser chemin, un tout jeune garçon manque de me percuter avec son tricycle. Il doit avoir quatre ou cinq ans, peut-être. Je le laisse me dépasser en le gratifiant d’un sourire. Il s’arrête et me sourit à son tour avant de repartir gaiement, me montrant ainsi qu’il sait déjà pédaler comme un grand.
Un détail m’arrête tout à coup. Comme un instinct que je croyais oublié, enfoui au plus profond de moi depuis si longtemps… Je me retourne et j’observe un instant l’enfant. Ses cheveux me rappellent quelque chose. Une vague de chaleur m’envahit petit à petit, et je souris. Des larmes commencent à monter en moi. Des larmes de joie. Les premières depuis une éternité !...
Un homme sort alors de la maison, intrigué, et se plante sur le perron. Il est venu voir qui est ce vieux type louche qui s’intéresse d’un peu trop près à son petit-fils. Un homme âgé, comme moi, assez corpulent. Il a le crâne presque chauve, mais les quelques cheveux qui garnissent encore sa tête ne me trompent pas. Il me dévisage longuement, lui aussi, paraît hésiter un instant, avant qu’enfin son visage ne resplendisse d’un large et franc sourire. Il se précipite vers moi, me prend dans ses bras, et nous pleurons tous les deux, comme deux parfaits imbéciles, devant l’enfant qui s’est arrêté de pédaler à quelques pas de nous et nous fixe maintenant avec de grands yeux, incrédule.
Le gros homme s’écarte un peu pour mieux me regarder, puis me serre à nouveau dans ses bras. Il m’étreint, m’embrasse et enfin me dit, la voix nouée :
– Salut, Simon, ça faisait un sacré bail !
– C’est vrai, oui. Salut, Burt !...
Il m’invite à entrer, et tandis que la porte se referme derrière nous, le petit garçon souriant, qui ne nous avait pas lâchés du regard durant tout ce temps, reprend sa course de plus belle, tout fier d’atteindre une telle vitesse au volant de son tricycle. Et, dans le silence paisible du jardin, le rire d’un enfant joyeux, d’un petit garçon plein d’insouciance, aux cheveux roux et frisés, résonne dans le lointain et s’envole jusqu’aux cieux…