Josh
Je pensais que jamais plus je n’entendrais…
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Je pensais que jamais plus je n’entendrais parler de ce gros chien sauvage, mais je me trompais. Un jour, peu après ce singulier événement, intrigué de voir Josh quitter la maison après le déjeuner de façon si soudaine depuis quelque temps, je décidai de le suivre. Je le vis traverser le jardin, franchir la clôture et s’arrêter une dizaine de mètres plus loin. Il s’accroupit près d’un mélèze et sortit de sa poche des restes de viande et de pain emballés dans un torchon et les déposa dans l’herbe, juste devant lui. Aussitôt jaillit des fourrés cette bête immense et repoussante, qui s’avança à moins de quarante centimètres de Josh. C’était un énorme chien noir, abâtardi je ne sais combien de fois sans doute, tant il ne ressemblait à rien. Il avait le poil prodigieusement sale, constellé de croûtes terreuses rendues dures et sèches par les eaux boueuses et les aiguilles de pin. Sa gueule était presque plus grande que la tête de Josh et tout ce que je voyais, tout ce que j’imaginais, c’était cet animal sauvage, ce féroce monstre de cauchemar, happer et broyer le visage de mon pauvre frère d’un seul claquement de son énorme mâchoire.
– Josh… murmurai-je, effrayé.
Aussitôt le molosse leva son museau poussiéreux dans ma direction, jeta sur moi son regard sombre et se mit à gronder. Toute sa cage thoracique vibrait de ce puissant grognement sourd. Je le devinais prêt à bondir sur moi au moindre de mes mouvements.
– Calme, Attila, murmura Josh en lui caressant affectueusement la tête. Simon, approche doucement… Tout doux, Attila…
Josh se tourna vers moi et me sourit avec un naturel consternant :
– Attila ne te fera rien. Il sait que tu ne lui veux pas de mal. C’est juste qu’il ne te connaît pas encore très bien.
Puis il flatta l’animal qui s’empressait de dévorer les restes du déjeuner que mon frère avait déposés pour lui. On aurait dit une offrande sacrificielle faite à un dieu ancien et terrible pour s’attirer sa clémence et sa miséricorde.
– Tu l’as appelé… Attila ?
– Oui. Ça lui va bien, je trouve. Mais c’est une brave bête, au fond, crois-moi. Il a juste peur des hommes, c’est tout. Il n’est pas habitué…
– Mais qu’est-ce que tu comptes faire de ce chien ? Il est sale comme tout et il pue ! Si oncle Mort le voit, il…
– Oncle Mort s’y habituera aussi. Il faudra juste un peu de temps. Demain, j’irai le laver au lac. Attila est d’accord.
– Attila est d’accord ?!...
Josh me sourit. J’hésitai entre éclater de rire et m’enfuir en courant. Mon frère entretenait avec cette bête des rapports qui me dépassaient totalement. Était-il possible que cet animal et lui se comprennent si bien ?
Toujours est-il que le lendemain, Josh tint parole. Curieux d’assister à pareil spectacle, je l’accompagnai au lac, surveillant du coin de l’œil ce monstre d’Attila, qui cultivait du reste autant de méfiance à mon égard. Mais je sentais malgré tout qu’il commençait à se faire à l’idée que je n’étais peut-être pas son ennemi. Cela étant, si je devais le recroiser un jour seul en forêt, sans Josh pour l’apaiser et le faire se tenir tranquille, ce molosse à demi sauvage me laisserait-il poursuivre mon chemin sans me sauter à la gorge ? Rien n’était moins sûr…
De toute ma vie, je crois n’avoir jamais vu un animal aussi répugnant que ce chien. Josh avait chipé un morceau de savon à tante Elena et frottait vigoureusement Attila qui, par jeu, se débattait dans l’eau. Josh riait à perdre haleine, ravi d’avoir un tel compagnon de jeu. Moi, je me tenais sur la rive, assis sur les galets, et j’observais cette scène insolite avec un œil tant amusé que stupéfait. C’en était presque surréaliste. Mon frère était décidément un jeune garçon étonnant, qui était parvenu à apprivoiser cette imposante bête en un rien de temps.
Lorsque ce fut fini, le gros animal regagna la berge et s’ébroua bruyamment. Je le reconnaissais à peine. Débarrassé de toute sa formidable crasse, il m’effrayait déjà bien moins, en dépit de sa corpulence impressionnante. Il gambadait joyeusement, batifolait un moment dans les feuilles mortes puis revenait tout heureux vers Josh. Probablement pour la toute première fois de son existence, Attila avait enfin un ami en ce monde…
– Allez viens, Josh, dis-je à mon frère qui barbotait et se rinçait toujours dans les eaux du lac. On nous attend à la maison, les autres vont commencer à s’inquiéter…
À peine eus-je prononcé ces mots que des craquements de branchages derrière nous nous alertèrent. Débouchant brusquement des fourrés, le gros Burt Randall et sa bande de Cogneurs nous encerclèrent, nous coupant toute retraite.
– Alors, les petits merdeux, me lança le rouquin, vous avez ce que vous me devez ? Par ici la monnaie, les mauviettes !
– On n’est pas en ville, Burt, grognai-je. Ton foutu péage, t’as qu’à te le carrer où je pense !
Il me considéra avec un vif étonnement, surpris qu’après la dérouillée magistrale qu’il m’avait flanquée, j’ose encore me rebiffer de la sorte. Son air ahuri se mua ensuite en un masque haineux, et l’un de ses comparses lui tendit une batte de base-ball, qu’il fit nonchalamment danser devant mon visage. Est-ce que ces imbéciles étaient sérieux ? S’il leur prenait subitement l’envie de nous passer à tabac avec ça, ils n’avaient probablement pas mesuré la portée de leurs actes. Je suivais le redoutable objet des yeux, soudain affolé à l’idée de ce que ces inconscients pouvaient avoir derrière la tête…
– Ma parole, t’as vraiment une sacrée grande gueule, Gilligan ! Va falloir que t’apprennes à la boucler et à faire ce qu’on te dit, ou on va te… Eh ! C’était quoi, ça ?
Un long grondement caverneux, rauque et puissant, se fit entendre non loin, dans les replis des bois. Un véritable feulement de tigre. Les Cogneurs se regardèrent l’un l’autre, indécis, tandis que redoublaient d’ampleur les grognements sourds. Des feuilles desséchées crépitaient sous des pas lestes. Aucun doute, il y avait quelque chose dans ces bois, tout près d’eux.
– C’est quoi ce qu’on entend, à la fin ? Y a des loups dans cette partie de Flathead, vous croyez, les gars ? se demanda le plus jeune d’entre eux, Lewis Finch.
– Il y a bien pire que des loups…, lui répondis-je d’une voix très calme – et délibérément inquiétante. Il y a Attila !
– Hein ?
Alors émergea des fourrés une ombre noire, imposante et menaçante, dont les yeux couleur de miel luisaient sous le soleil. Ses larges pattes grattaient nerveusement le sol tourbeux, n’attendant qu’un signe de mon frère pour écharper la bande de Randall. La clique des gros bras demeura pétrifiée d’effroi, fixant avec des yeux ronds l’épouvantable animal qui s’avançait doucement.
À l’époque où cet événement s’est déroulé, je me rappelle avoir été profondément soulagé qu’Attila vienne nous tirer de ce guêpier. Sans son intervention, qui sait seulement comment les choses auraient tourné pour Josh et moi ? De toute évidence, Burt était résolu à jouer de sa batte, et le drame couvait… Mais à présent que les années ont passé, je prends conscience que j’aurais dû m’inquiéter bien davantage du carnage sanglant que ce monstrueux chien aurait été capable de perpétrer… Que serait-il advenu s’il avait soudain décidé de sauter à la gorge de nos tortionnaires et de les écharper ?
– Mais c’est quoi ce truc ? C’est pas un clébard, si ? On dirait un ours ! s’exclama Burt, levant sa batte d’une main tremblante.
Attila, babines retroussées, montrait les dents entre deux aboiements féroces. Randall, transi d’effroi, en lâcha sa batte. Puis ce fut la fuite éperdue. La débandade. Comme un seul homme, les Cogneurs détalèrent brusquement à travers la forêt, opérant un large détour afin d’échapper à cette bête fauve. Attila s’apprêtait à se lancer à leur poursuite, mais Josh l’arrêta d’un mot. Nous entendîmes encore la petite troupe désordonnée s’enfoncer dans les bois, au comble de l’affolement, puis revint le silence.
– Bien joué, mon brave Attila ! s’écria Josh en lui ébouriffant affectueusement le pelage.
– Je dois avouer que pour une fois, je ne suis pas mécontent de le voir..., dis-je.
Je me risquai à l’approcher, avançant très prudemment la main. Attila, sur la défensive, me fixa avec intensité avant d’accepter finalement mes caresses, gage de paix, sur son poitrail et sa tête.
J’avais enfin gagné sa confiance.