Josh

Alexis Arend · Chapitre 13 sur 63

Pages du PDF

Josh

Dans une bourgade de la taille d’Ellison,…

OceanofPDF.com

– 14 –

Dans une bourgade de la taille d’Ellison, la nouvelle d’un tel carnage sanguinaire avait fait le tour des esprits en un battement de cils. Ainsi, il ne se trouvait nul vieillard, nul enfant en ville qui ne soit au courant de cette sordide affaire avant la fin de la journée suivante. Lorsqu’il en eut vent, Josh se montra particulièrement affecté par cet acte d’une extrême barbarie. Mon frère avait toujours eu à cœur de prendre soin des animaux. Du temps où nous vivions encore avec notre père, dans notre ancien foyer, cet obstiné n’avait de cesse de recueillir et de ramener à la maison tous les chats ou chiens errants qui croisaient sa route. Je ne savais comment il s’y prenait : moi-même, j’étais bien incapable d’approcher ces animaux à moins de quinze mètres sans les voir aussitôt détaler, paniqués. Mais Josh parvenait non seulement à les approcher, mais également à leur parler, les nourrir et même les caresser.

Mon père le laissait faire pour ne pas l’attrister, puis dès que Josh avait le dos tourné, il les flanquait dehors, les rendant à la nature, sans quoi la maison se serait vite retrouvée à l’état de refuge ou de parc animalier, voire d’Arche de Noé. Le soir venu, mon père lui disait que les animaux s’étaient sauvés dès qu’il avait ouvert la porte, qu’ils avaient repris leur liberté après s’être grassement rempli le ventre. Josh n’en était pas pour autant peiné, en dépit du fait qu’il s’attachait vite à ces bêtes à moitié sauvages : il savait qu’il les reverrait tôt ou tard…

Je me rappelle qu’un soir, aux alentours des tout premiers jours de juillet, mon oncle vint discrètement me trouver dans ma chambre, son fusil à la main. Nous venions de terminer de dîner et Josh était resté dans le salon en compagnie de grand-mère, de Jane et de tante Elena. Oncle Mort me fit signe de ne pas faire de bruit et m’entraîna dehors.

– Viens, me dit-il à voix basse, je vais te montrer comment surprendre cette sale bête qui s’attaque à nos poules…

Depuis plusieurs jours, le poulailler familial était en effet la cible régulière d’un chapardeur, qui gobait nos œufs voire emportait une de nos poules, à l’occasion. Le matin, on découvrait la porte du poulailler bâillant en grand sur l’extérieur, comme si un animal sauvage s’y était faufilé durant la nuit. Les volailles ainsi libérées cavalaient dans toute la cour, rendues folles par la panique qui les avait saisies. Des plumes, des coquilles d’œufs et parfois quelques taches de sang garnissaient la paille de l’enclos.

– Sans doute un renard, me confia mon oncle. Ils aiment s’introduire dans les propriétés, à la tombée du jour. Mais cette nuit, nous allons veiller tout près, dans la grange, toi et moi. Nous allons le prendre sur le fait et…

– Est-ce que tu comptes le tuer, oncle Mort ? demandai-je en contemplant le fusil qu’il tenait par le canon.

– Eh bien… fit-il, un rien embarrassé. Non, tu sais, pas vraiment… Enfin, pas si je n’y suis pas obligé. Ce que je voudrais, c’est lui flanquer la frousse de sa vie, afin qu’il ne remette plus jamais les pattes dans les parages, tu comprends ?

Je hochai la tête, soulagé.

– Je ne voulais pas mêler Josh à cette traque, s’empressa-t-il d’ajouter, ton frère est trop sensible pour ce genre de choses. Et si jamais cet animal devait s’avérer dangereux, si jamais je devais l’abattre, je ne voudrais pas que Josh assiste à ça…

Nouveau hochement de tête d’approbation. À présent que notre brillante stratégie était en place, nous allâmes nous dissimuler dans la grange. Dès lors, il ne nous restait plus qu’à attendre. Alors nous attendîmes. Longtemps, très longtemps. Et en vain. Cette nuit-là, aucun intrus ne s’aventura dans le poulailler. Oncle Mort avait même fini par s’assoupir, la tête appuyée contre un ballot de paille, bouche entrouverte et respiration sifflante, tandis que moi, tout dévoué à ma tâche, je continuais de scruter consciencieusement le portillon grillagé qui donnait sur l’enclos des poules. Je me faisais un devoir de ne pas céder à l’endormissement. Moins d’une demi-heure plus tard, le sommeil me gagna à mon tour…

Ce fut tante Elena qui vint nous réveiller le lendemain matin, un large sourire moqueur sur les lèvres.

– Bravo, mes fiers chasseurs ! Mission accomplie, je vois. Au moins, le poulailler est intact, cette fois !

Là-dessus, elle partit de son beau rire mélodieux et invita les deux nigauds que nous étions à entrer nous réchauffer et prendre un solide petit-déjeuner. Elle riait encore lorsqu’elle referma la porte derrière elle. Mon oncle et moi, toujours affalés sur la paille, nous sentîmes quelque peu idiots, je dois bien l’avouer. Nous échangeâmes un long regard puis un grand sourire éclaira nos visages. Je crois pouvoir affirmer que c’est ce jour-là, précisément, que j’ai réellement et sincèrement commencé à aimer mon oncle Mortimer...

Une fois à l’intérieur, oncle Mort déjeuna en hâte et alla se rafraîchir avant de partir au garage. Je terminais mon repas quand Josh, qui avait déjà mangé, vint s’asseoir à table en face de moi.

– Est-ce que vous l’avez attrapé ?

– De quoi est-ce que tu parles ? lui demandai-je en trempant ma tartine.

– Le renard que vous vouliez débusquer. Vous l’avez eu ? Est-ce que vous l’avez tué ?

– Comment est-ce que tu… ? Laisse tomber. Et non, on ne l’a pas vu de la nuit. Le renard n’est sûrement pas venu hier soir, le poulailler n’avait pas été visité.

– Tant mieux, fit Josh pensivement. Je préfère ça...

– On ne l’aurait pas tué, tu sais. On voulait juste lui faire peur. Pour qu’il ne revienne plus rôder par ici.

– Je sais.