Josh
En ville, pendant ce temps, la tension…
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En ville, pendant ce temps, la tension était loin de retomber. Les clans se formaient, les factions s’organisaient. D’aucuns accusaient Josh – lui principalement, même si toute notre famille était suspectée de commercer avec l’occulte – d’être un suppôt de Satan. D’autres, guère plus modérés, l’élevaient au contraire au rang de saint ou de messie, lui octroyant des pouvoirs conférés par Dieu. Les avis à notre propos étaient divisés, un clivage s’était désormais créé, et la belle harmonie de notre village paisible et de sa population insouciante était définitivement rompue…
Nick Randall lui-même, lorsqu’il se décida finalement à mettre le nez dehors, fut pris à partie. On le pressait de questions, on le soupçonnait de connivence avec des esprits obscurs, des serviteurs du Malin. On le harcelait, on lui demandait si tout cela s’était produit comme il se racontait. Et aussi, qu’avait-il offert en paiement de sa quasi-résurrection ?
Au début, le Grossett & Sons, alors simple quartier général des débats, avait accueilli des discussions houleuses entre nos défenseurs et nos détracteurs. Les Grossett avaient d’ailleurs parfois été à deux doigts de voir leur commerce saccagé par des rixes. Ensuite, le magasin d’alimentation était vite devenu le fief de nos adversaires. L’antre, le royaume de la médisance. Une cour avide s’y était rassemblée, disséquant l’affaire Randall, se repaissant de ragots et s’abreuvant de malveillance… Ceux qui nous étaient favorables et plaidaient notre cause, élurent finalement domicile au Milly’s. L’éloignement géographique avec le Grossett & Sons atténua au moins pour un temps les querelles, les injures et les empoignades.
Mme Forbes et Mme Case se révélèrent parmi les plus virulentes à notre encontre. Ce fut l’une des rares fois où les deux femmes tombèrent d’accord. Oubliées, leurs stériles rivalités au sein des Dames de la Paroisse ! L’heure était à une entente de circonstance, une union sacrée contre l’impiété et le satanisme. La prétendue sorcellerie de grand-mère Lisbeth ressortait au grand jour. Samantha Case ne manquait pas, du reste, de rappeler ses précédentes mises en garde contre Lisbeth Myers, cette créature du diable. Elle interdit formellement à sa fille de ne serait-ce que s’approcher de notre maison, et bien évidemment, il lui fut strictement défendu de nous adresser la parole. Ce à quoi Lena protestait avec toute la véhémence de son âge, révoltée par le comportement de sa mère, et se débrouillait, avec tous les risques que cela impliquait, pour nous rejoindre en cachette à la cabane de la forêt.
Nos détracteurs, outre les Grossett et Mmes Case et Forbes, drainaient derrière eux tout ce que la ville comptait de froussards patentés, de bigots bas de plafond, sans oublier tous ceux qu’oncle Mort avait chassés de chez nous en refusant de transformer notre jardin en Cour des Miracles. Ils comptaient également dans leurs rangs l’inconsolable Winnie Howers, dont le ressentiment envers nous ne désenflait pas. Les derniers sceptiques qui, au départ, avaient pris toute cette histoire à la blague, commençaient peu à peu à choisir un camp. Rarement le nôtre.
Tous se posaient la même question : qu’est-ce que Josh pouvait faire d’autre ? Ses pouvoirs allaient-ils croître encore et menacer la sûreté de la ville ? Avait-il vendu son âme ou passé un quelconque marché avec le diable afin d’acquérir de tels dons ? Nous-mêmes, allions-nous à notre tour accomplir des tours démoniaques et jeter des maléfices ? On s’interrogeait, on spéculait. On s’affolait. Les bêtes éventrées étaient-elles une offrande faite à une obscure divinité ? Et leur père, à ces deux gosses, est-ce qu’ils l’avaient sacrifié pour accéder à ces facultés surnaturelles ? Les gens prenaient peur, jour après jour, de ce que nous pouvions leur faire. Qui sait quel mauvais sort nous pouvions leur jeter à tous ? Qui sait si demain, ils n’allaient pas tomber gravement malades, ou être frappés de démence ?
Tous les drames dont avait souffert Ellison récemment devinrent de notre fait, toutes les tragiques disparitions, toutes les terribles maladies, jusqu’à cette histoire d’animaux massacrés, qui refaisait surface aujourd’hui. Même les migraines de Douglas Moriarty nous étaient imputées. Nous étions porteurs de malheur, et plus de la moitié de la ville exigeait, au minimum, notre départ sans condition d’Ellison… On menaçait de nous chasser comme des va-nu-pieds.
Nos maigres partisans, pour leur part, rassemblaient en premier lieu les Randall – surtout Felicity, qui ne se laissait guère impressionner par les invectives du camp adverse –, mais également Milly Grant, que cet acharnement peinait, et Maggie McFinn. Cette même Margaret qui, en dépit de son tempérament souvent jugé trop timoré, n’hésitait pas aujourd’hui à braver la tourmente et à se porter au-devant de nos ennemis pour nous défendre, nous, ainsi que la famille Randall. Quelques rares courageux prirent également notre parti : Steeve, Dale, Spencer, certains amis proches des Randall, et une poignée d’autres…
Rares, finalement, furent les individus à ne pas perdre la tête, à préférer la neutralité et demeurer étrangers à cette folie. Parmi eux, le docteur Grant, car en dépit de ses convictions, il ne voyait rien en nous qui mérite le bûcher ; nos facultés hors du commun piquaient sa curiosité de scientifique davantage qu’elles n’épouvantaient l’homme. La vénérable Lily Griffith, ensuite, avec sa sagesse coutumière, déplorait un tel déchaînement de férocité aveugle de part et d’autre. Fletcher Marsh, encore attristé et bouleversé par la perte de sa chère Tilly, se tenait lui aussi éloigné de ce déferlement de démence. Depuis le drame qui l’avait frappé, il se tenait d’ailleurs éloigné de tout. Doug Moriarty, enfin, s’efforçait avant tout de restaurer l’ordre parmi les habitants, et de comprendre pourquoi sa chère ville sombrait ainsi dans le chaos…