Josh

Alexis Arend · Chapitre 52 sur 63

Pages du PDF

Josh

Cela nous réveilla brutalement. Comme un instinct…

OceanofPDF.com

– 53 –

Cela nous réveilla brutalement. Comme un instinct furieux qui nous alertait de ce qui se tramait au-dehors avant qu’il ne soit trop tard. À peine étions-nous éveillés que nos sens s’affolèrent, que nos cœurs palpitèrent plus vivement, pris de panique. Alors nous parvinrent les lueurs vacillantes, rougeâtres, qui dansaient à l’extérieur, les craquements secs et le gémissement du bois qui cède sous l’infatigable morsure ardente, les piaillements affolés de nos dernières poules emprisonnées dans leur enclos. Et bien sûr, la fumée. Âcre, persistante, épaisse et charbonneuse, elle se répandait partout, jusque dans nos chambres aux volets entrebâillés.

La grange était en feu. Des flammes gigantesques, agitées de soubresauts rageurs, léchaient le bois, dévoraient la paille, résolues à faire disparaître jusqu’à la dernière parcelle de ce fragile édifice qui se consumait. Elles masquaient presque le ciel, s’élevant jusqu’à nous dissimuler la forêt.

Josh et moi nous précipitâmes dans la cour, suivis de Jane. Tante Elena et grand-mère Lisbeth nous arrêtèrent en pleine course, nous interdisant de nous approcher davantage de cette fournaise. Au plus près de cet impressionnant brasier, des ombres chétives s’agitaient en tentant d’éteindre l’incendie, se relayant pour jeter des seaux d’eau sur le monstre de feu. La bête tentaculaire se contorsionnait un instant sous ces frêles attaques avant de reprendre de plus belle son œuvre de destruction, affamée, gonflée de fureur. Au milieu de ces silhouettes à peine discernables au pied du colosse ardent, il me sembla reconnaître celles d’oncle Mort et de Nick Randall, qui allaient et venaient, luttant avec une énergie désespérée. D’autres étaient là aussi, venus en renfort. Steeve Neill, Spencer et Dale notamment, et quelques autres encore. Une armée de fortune rassemblée à la hâte afin de mettre à bas ce titan enflammé...

Quelques instants plus tard, Doug Moriarty et Mark Mills arrivèrent à leur tour sur les lieux. Tante Elena accourut aussitôt vers les deux hommes.

– Où sont donc les pompiers ? leur demanda-t-elle, au bord de l’hystérie. Pourquoi est-ce qu’ils n’interviennent pas ?!

Une indicible colère couvait en elle. Tante Elena faisait de gros efforts pour contenir sa rage et sa frustration. Moriarty eut une seconde d’hésitation :

– Ils ont été prévenus. Il y a plus d’une demi-heure, déjà. Ils ont juste… choisi de ne pas se déplacer !

– Ils ont quoi ?!... Ça n’est pas possible ! Doug, vous devez faire quelque chose ! Toute la grange va flamber, la maison elle-même va peut-être prendre feu !… Mais enfin, pourquoi est-ce qu’ils ne font rien ?!

– Ils… ils disent… que ça n’est pas leur problème…, intervint timidement Mills.

Tante Elena faillit en suffoquer d’indignation et de fureur.

– Les fumiers…, siffla-t-elle entre ses dents. Qu’ils aillent au diable !

– J’avertirai mon ami O’Grady et les autorités de cette attitude inadmissible, décréta Moriarty, révolté lui aussi. Il y aura une enquête sur cette inaction, en même temps qu’il y en aura une sur cet incendie suspect ! J’exposerai le caractère d’urgence de la situation, et j’exigerai qu’on nous envoie quelques adjoints pour ramener un semblant de calme dans notre ville… Cette situation a assez duré ! Rassurez-vous Elena, je ne mentionnerai pas… l’étrangeté de votre neveu, j’évoquerai simplement une brouille qui risquerait de dégénérer…

– Alors… vous ne comptez rien lui dire, au shérif, à propos de ce gamin sorcier ? demanda Mills.

Tante Elena lui décocha un regard noir, qui n’échappa pas à Moriarty.

– Ne l’appelle pas comme ça…, soupira le vieil homme. Mark, va donc aider les autres avec l’incendie, tu veux ?

– Ne vous fatiguez pas pour l’enquête, Doug. Les auteurs de cet acte abject ne sont pas difficiles à identifier. Plus de la moitié de la ville en est responsable. Tous ceux qui nous calomnient, qui nous fuient… Eux, et ce… Lenny de malheur !

– Vous parlez du jeune Leibowicz ? Vous le croyez impliqué, cette fois encore ?

Tante Elena ne répondit rien, mais l’expression sur ses traits était sans équivoque.

– Je vois…, dit Moriarty. Mais sans preuve, sachez que nous ne pourrons malheureusement rien faire. Je ne peux pas accuser un enfant de onze ans sur de simples présomptions. Mais j’irai trouver sa mère demain matin pour savoir où il a passé la nuit.

– Inutile. Ne vous donnez pas cette peine.

– Pourtant, je dois…

– Oubliez ça, vous dis-je, grogna ma tante. Vous tenez donc tant que ça à finir comme ce pauvre adjoint, mort sur la route ?

– Elena, tout ça n’a rien à voir, c’était un accident !…

– Sans blague ! Vous croyez vraiment ça ? s’exclama-t-elle dans un ricanement amer. Alors, mon pauvre Douglas, c’est que vous n’avez vraiment rien compris à tout ce qui se passe à Ellison…

Moriarty la dévisagea sans plus dire un mot.

Ce fut le feu qui l’emporta sur les hommes. Dans un fracas retentissant et une fantastique gerbe de cendres incandescentes, la grange acheva de s’embraser au milieu d’une gigantesque houle de flammes avant de s’effondrer, vaincue. Par bonheur, elle se trouvait suffisamment éloignée de la maison et n’avait pu propager le feu au-delà du poulailler. Oncle Mort et les autres nous rejoignirent, éreintés, dépités.

– Ce n’était qu’un avertissement, nous confia-t-il. S’ils avaient réellement voulu nous nuire, ils auraient incendié directement la maison.

– Oncle Mort a raison, me murmura discrètement mon frère. Ce n’est pas Lenny qui a fait ça. Lui, il nous aurait tous fait brûler. Sans hésiter. Ce sont les gens du village qui ont mis le feu à la grange. Ceux qu’il a réussi peu à peu à corrompre. Ils veulent qu’on s’en aille. Ils ont peur de nous…

– Tu penses donc que Lenny n’est pour rien dans cet incendie ?!

Josh leva sur moi un regard soutenu, lourd de sens.

– Je n’ai jamais dit qu’il n’y était pour rien, Simon…

Josh retourna ensuite à l’intérieur avec les autres. Resté seul dans la cour, je ne parvenais à détacher mes yeux de cet amas de braises rougeoyantes, calcinées. Et je ne cessais de me dire que notre vie, désormais, ressemblait furieusement à cette grange effondrée…