Josh
Onze heures finirent par sonner, à mon…
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Onze heures finirent par sonner, à mon grand soulagement, et comme convenu, mon oncle me libéra de mes obligations pour la fin de la matinée. Je quittai le garage les mains dans les poches, la tête emplie d’idées contradictoires, et gagnai le centre-ville – guère étendu – d’Ellison, y flânant sans réel but en attendant que mon oncle ne revienne de sa visite de courtoisie auprès de son banquier.
En ce temps-là, Ellison apparaissait comme une bourgade sans grand intérêt aux yeux du gamin que j’étais. Elle était désespérément quelconque et rigoureusement semblable à n’importe quelle petite ville des États-Unis d’alors, animée d’un esprit de communauté vraisemblablement excessif et d’un repli sur soi qui pouvait faire tiquer. Ellison avait depuis longtemps sombré dans cette espèce de torpeur immuable des villages du Middle West, à laquelle d’aucuns accordent un certain charme désuet.
Il est raisonnable de penser que si j’y retournais aujourd’hui, si j’arpentais à nouveau ses rues, si je redécouvrais ses petits commerces et ses habitations probablement inchangées – ou si peu –, la nostalgie s’emparerait de moi, et je ne verrais au travers de cette bonne vieille ville qu’un havre de sérénité paisible où la vie s’écoule lentement et où il y fait bon vivre et se laisser porter. Oui, peut-être ce sentiment-là prédominerait-il dans l’esprit du septuagénaire que je suis devenu, mais en 1953, du haut de mes douze ans, ce que je souhaitais si ardemment était tout différent.
Au fond de moi, je rêvais de voir s’y dérouler un événement inattendu, qui aurait chamboulé le cours placide des choses. Mais pour mon malheur, rien ne se produisait jamais à Ellison. Qui plus est, l’été approchant, ses rues se vidaient davantage encore, nombre d’habitants émigrant le temps des vacances vers des régions plus propices aux plaisirs estivaux. Aussi était-ce sans guère d’enthousiasme que je longeais nonchalamment ses rues, réprimant tant bien que mal mon ennui grandissant, jusqu’à atterrir dans le quartier où l’on trouvait la merveilleuse boutique de M. Marsh…
Fletcher Marsh était sans doute le vieux bonhomme le plus apprécié des gamins d’Ellison et ce, pour une raison simple : il tenait l’unique magasin de bonbons, chocolats et autres confiseries de la ville. Autant vous le dire : voilà un homme béni et adulé par tous les marmots du coin. Certains enfants, ceux dont les parents étaient aisés, n’hésitaient pas à y faire un saut au moins une fois par jour afin d’y acheter leur friandise préférée. Josh et moi, du vivant de notre père, ne pouvions nous permettre de nous offrir quelque sucrerie acidulée qu’une fois par semaine – voire parfois, par mois, lorsque les temps étaient plus durs pour nous. Et depuis le drame, je n’y avais plus mis les pieds une seule fois.
Son magasin avait tout de ces commerces de l’ancien temps, tout en boiseries, avec de larges pans vitrés, et des écritures stylisées, un rien désuètes, de couleur dorée. Sur les présentoirs, derrière la vitre, des bocaux en verre où s’amoncelait une myriade de bonbons. Il y en avait de toutes sortes, que ce soit de par leurs formes ou leurs couleurs ; un paradis rêvé pour les mouflets et les dentistes. Plus au fond, sur le côté, des plaquettes de chocolat s’entassaient, n’attendant que d’être dévorées, des yeux tout d’abord. Lorsqu’on collait son nez à la vitre, depuis l’extérieur, on pouvait apercevoir le brave M. Marsh aller et venir, toujours affublé de son sempiternel tablier blanc. L’homme devait, supposait-on entre gamins des rues, goûter pas mal à sa marchandise, à en juger par son ventre bien portant. Et cela nous faisait rire.
C’était un personnage naturellement jovial, que l’on pouvait surprendre à siffloter gaiement, même seul dans sa boutique, et avec ça, toujours aimable avec tout le monde, même lorsqu’un enfant indécis passait vingt minutes à ne choisir qu’un simple sucre d’orge. Je m’étais convaincu que passer le plus clair de son temps en pareil endroit, entouré de tant de merveilles, devait forcément agir sur le tempérament et rendre en permanence heureux. J’ignorais qu’en réalité, M. Marsh était contraint de s’occuper, le soir venu, de sa malheureuse épouse Matilda, atteinte d’un cancer avancé depuis de longs mois. La pauvre femme avait certes été en rémission au début du printemps, à en croire le docteur Henry Grant, mais depuis les premiers jours de juin, le « crabe » avait brutalement refait parler de lui, revenu en force, gonflé d’une vie néfaste...
Je poussai la porte du magasin et une petite clochette se mit à tintinnabuler. Là, je me heurtai à une femme sortant de la boutique et fus à deux doigts de me retrouver le nez collé à sa poitrine. Situation pour le moins embarrassante, vous en conviendrez ! Elle me toisa d’un air à la fois réprobateur, mais aussi presque amusé :
– Eh bien, jeune Gilligan, regarde devant toi, veux-tu ?
– Oh ! Pardon ! m’empressai-je de bafouiller, empourpré. Bonjour, Mme Case. Salut, Lena ! ajoutai-je, davantage encore pétri de honte en constatant que sa fille se tenait derrière elle. Lena était sur le point d’éclater de rire.
– Je suis sincèrement navrée pour ton pauvre père, dit aussitôt Mme Case, recouvrant un air affecté. C’était un homme bien, c’est vraiment triste ce qui lui est arrivé.
– Oui, madame. Merci madame, c’est gentil.
– Est-ce que ton frère Josh et toi êtes heureux avec votre oncle et votre tante ? Est-ce qu’ils s’occupent correctement de vous ?
– Oui, madame, très bien. On ne pouvait rêver mieux.
Je tâchais de me montrer le plus courtois possible, mais j’avais hâte que prenne fin cette conversation. La plaie était trop vive, la brûlure trop récente pour en parler sans que le chagrin ne me remonte brutalement à la gorge. Mme Case dut le ressentir car elle conclut par ces mots :
– Bon, tant mieux. C’est très bien. Simon, si tu as besoin de quoi que ce soit, tu sais que les Dames de la Paroisse font toujours leur possible pour aider ceux qui en éprouvent la nécessité, alors si jamais tu avais le moindre souci, tu peux venir nous trouver. Quoi que ce soit, je le répète. N’hésite pas, surtout !
– Je m’en souviendrai, merci madame, répondis-je gauchement.
Elle s’apprêtait à s’éloigner, précédant sa fille qui me lançait des clins d’œil amusés, puis Mme Case leva sur moi un regard des plus curieux :
– Et avec ta grand-mère, comment est-ce que ça se passe ? Je veux dire… rien d’inhabituel ? Tu t’entends bien avec elle ?
La question me surprit grandement, et elle dut lire cette sincérité dans mon regard incrédule.
– Inhabituel ? Non, rien. Tout va pour le mieux.
– Bien, fit-elle d’un air singulier, pensif. Bien, très bien. Je regrette, Simon, nous devons nous en aller, à présent. Tu viens, Lena ? Bonne journée, Simon, et surtout, transmets toutes mes amitiés à Elena et Mortimer.
– Ce sera fait, madame, merci.
– Je peux rester un moment avec Simon, maman ? demanda la jeune fille.
Sa mère la considéra un instant, puis son regard se porta sur moi, me dévisageant à mon tour, et enfin revint à sa fille.
– Oui… Oui, naturellement, ma chérie, tu peux tenir compagnie à ton ami. Mais sois de retour à temps pour le déjeuner, c’est compris ?
Lena hocha la tête et, en bonne petite fille sage, sourit à sa mère, qui s’éloigna d’un air entendu.
– Tu allais quelque part ? me demanda Lena.
– Non, pas vraiment. Je pensais faire un tour chez M. Marsh, histoire d’acheter des bonbons pour Josh… et pour moi si j’ai assez (disant cela, je palpai la menue monnaie dans le fond de ma poche).
– Alors, faisons ça ! s’exclama Lena en m’entraînant à l’intérieur avec enthousiasme.
Le vieux M. Marsh releva la tête, fronça les sourcils en apercevant Lena puis, d’un air facétieux :
– Tu as déjà fini tout ton sachet de confiseries, jeune fille ? J’imagine qu’ils étaient à ton goût, dans ce cas. Tu me rassures !
Lena sourit de ses belles dents blanches et, du coude, me poussa en avant :
– Mais non, M. Marsh, ne vous moquez pas ! J’accompagnais Simon, il a envie de se faire plaisir.
– Simon Gilligan… marmonna le vieux commerçant en quittant son comptoir, tout en rajustant ses lunettes. J’ai appris pour ton pauvre père, c’est très triste. Oui, très triste, vraiment…
– Merci, M. Marsh, dis-je simplement.
Les gens d’Ellison étaient bien gentils de tant se soucier de notre douleur, à Josh et à moi, mais chaque fois que je croisais l’un de ces visages contrits, cela me rappelait toujours plus durement combien notre perte et notre chagrin étaient grands. Je fis un effort surhumain pour retenir mes larmes et ne pas quitter la boutique en courant. Si je me montrais aussi courageux, c’était, je dois le dire, pour Lena…
Lena Case ne comptait pas parmi les filles les plus populaires de l’école d’Ellison – ni même parmi les plus jolies, du reste –, mais c’était à mes yeux, clairement, la plus particulière… Elle avait sur le visage de ces petites taches de rousseur qui lui conféraient un air un rien espiègle, et aussi ces adorables fossettes lorsqu’elle souriait… Et elle souriait souvent ! Et surtout, elle était toujours la première à accepter de jouer aux jeux de garçons, auxquels toutes les autres filles de l’école se gardaient bien de participer. Lena, elle, s’en donnait à cœur joie, et n’était pas la dernière à la course à pied, ni même, ma foi, à la lutte. Un vrai garçon manqué !
Je m’étais fait le serment qu’un jour, lorsque je deviendrais grand, je me marierais avec elle. Je ne peux m’empêcher de sourire aujourd’hui en repensant à ces tendres promesses que se font les enfants et qui, évidemment, ne sont jamais tenues, la vie en décidant tout autrement. Mais en 1953, tout naïf et innocent que j’étais, j’en étais pleinement convaincu : un jour, je n’en démordais pas, j’épouserais Lena Case et nulle autre…
– Alors, mon garçon ? m’interpella M. Marsh, me tirant de ma rêverie. Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? Ah ! J’ai reçu à nouveau de ces sucres d’orge que tu aimes, à la cerise. Ça te tente ?
– Eh bien… fis-je en extirpant la maigre monnaie de ma poche, je ne sais pas trop, je comptais acheter quelque chose à Josh, d’abord.
M. Marsh me considéra d’un air grave. Ses sourcils broussailleux se touchèrent pratiquement, esquissant une sorte de grosse chenille poilue qui se tortillait au-dessus de ses yeux marron.
– Mon bonhomme, me dit-il, je vois que tu as bon cœur. C’est très généreux de ta part de songer à ton petit frère avant toi-même. Alors écoute, voilà ce que je te propose : choisis quelque chose pour Josh, et aussi quelque chose pour toi. C’est la maison qui te l’offre.
– Oh non, M. Marsh, je ne peux pas…
– Non, on ne discute pas, mon garçon ! Ici, considère que tu es sur mon navire, et il n’y a qu’un capitaine à son bord : moi ! Qu’est-ce qui te fait sourire comme ça, jeune fille ? demanda-t-il d’un air faussement courroucé.
– Oh rien, M. Marsh, dit Lena, amusée. C’est juste que pendant un instant, je vous imaginais en capitaine pirate…
– Eh, pardi ! Et pourquoi pas ? Bien sûr que j’aurais pu être un grand et redoutable flibustier ! Tu en parles à ton aise, jeune demoiselle, mais sache que c’était précisément mon deuxième choix de vie quand j’avais ton âge ! Hélas, les places se faisaient rares, le métier se perdait, que veux-tu ! Et je préférais de toute manière les sucreries !
Lena éclata de rire. Un rire clair, sonore, empreint de gaieté et d’innocence. Un rire merveilleux. Et de la voir rire ainsi me fit sourire également. C’était plus fort que moi. Cette fille avait toujours su, sans toutefois rien faire pour cela, me mettre du baume au cœur. Lena et moi nous étions toujours bien entendus. Mais depuis la mort de mon père, nous étions amenés à devenir de plus en plus proches. Cela avait resserré nos liens. Je crois pouvoir affirmer qu’elle aussi, en ce temps-là, devait éprouver quelque sentiment à mon égard, même si ni elle ni moi n’osions mettre un nom sur ce sentiment…