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Alexis Arend · Chapitre 11 sur 63

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Douglas Moriarty officiait à Ellison pour le…

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Douglas Moriarty officiait à Ellison pour le compte du Service National des Forêts. La Forêt Nationale de Flathead, au pied de laquelle se nichait la petite ville, abritait bon nombre d’animaux sauvages et était considérée comme un site naturel protégé. Moriarty, natif d’Ellison, était un ancien shérif adjoint du comté de Lake. Quinze ans auparavant, il avait quitté Polson et délaissé l’uniforme des forces de l’ordre pour celui de garde forestier. Il était secondé par Mark Mills, un jeune gars plein de bonne volonté mais pas forcément des plus malins. À eux deux, ils remplissaient également les fonctions de garde-pêche et de garde-chasse, à l’occasion. Avec les gamins du coin, on se demandait en plaisantant si ce n’était pas également eux qui distribuaient le courrier, livraient les bouteilles de lait et ramassaient les poubelles. On les appelait entre nous « les hommes à tout faire ».

J’ai gardé de lui, à l’époque où se déroule cette histoire, l’image d’un homme assez âgé, que l’on aurait remisé – pardon, mis à la retraite – depuis bien longtemps dans d’autres villes. Mais pas à Ellison. Les gens l’appréciaient et connaissaient son passé aux côtés du shérif du comté. Aussi, son uniforme, même de simple garde forestier, symbolisait-il une certaine autorité, bien que la respectabilité de Doug Moriarty eût pu suffire à désembrouiller n’importe quelle situation : une querelle de voisinage, un chien mené par erreur à la fourrière. Les grands bouleversements qui secouaient Ellison, en somme…

Il conduisait, me semble-t-il, une de ces vieilles fourgonnettes Ford Model A du début des années trente, aux essieux hurlants, que l’on ne voyait plus guère que dans les vieux films en noir et blanc. On l’apercevait toujours avec sa casquette vissée sur la tête et ses lunettes toutes rondes sur le nez. Un nez d’ailleurs assez proéminent, qui surmontait une grosse moustache grise et touffue. On disait de lui qu’il était le sosie, en plus vieux, de Groucho Marx. Ou encore qu’il s’était collé la queue d’un fox-terrier sous le pif. C’est drôle comme les enfants peuvent être moqueurs, voire méchants. Que diraient les jeunes d’aujourd’hui en voyant le vieux bonhomme que je suis devenu ?

Ce soir-là, Doug Moriarty en avait terminé avec son service et vint se garer, ainsi que tous les soirs depuis la mort de sa femme, sur le parking presque désert d’un des deux seuls cafés-restaurants de la ville, le Two Lakes’ Dinner. Le Two Lakes était tenu par Ned et Priscilla Wilson depuis près de quarante-cinq ans. Un établissement des plus ordinaires, et même un peu terne pour l’époque, mais que l’on trouverait au contraire, aujourd’hui, tout ce qu’il y a de plus délicieusement rétro et ô combien représentatif des années cinquante.

J’ignore si ce vieux café existe toujours, et si oui, s’il a changé d’apparence. Néanmoins, s’il est demeuré tel que ma mémoire me le restitue, je gage qu’il doit attirer bon nombre de touristes, curieux de découvrir ce pan emblématique de l’Amérique d’après-guerre. Mais en 1953, sa seule particularité était que Ned servait en salle et au comptoir, et que Priscilla était aux fourneaux, chose inhabituelle en ce temps-là. Ned et Doug avaient grandi ensemble à Ellison et étaient amis depuis l’enfance. Priscilla, quant à elle, était originaire d’une petite ville du Nebraska dont j’ai oublié le nom.

Doug Moriarty vint s’asseoir à sa table habituelle après avoir salué son vieil ami d’une solide poignée de main. Ned, sans même s’enquérir de sa commande, lui apporta le plat du jour et s’assit en face de lui tandis que Doug attaquait son repas d’un air absent.

– Ça n’a pas l’air d’aller très fort, c’est toujours tes fichues migraines qui te foutent en rogne, Doug ?

– Non, même pas. Pas ce soir, en tout cas. J’ai du bol, elles me laissent un peu de répit depuis quelques jours. Non, c’est…

Il s’arrêta de manger et reposa sa fourchette, observant son ragoût comme s’il y avait soudain découvert des blattes baignant parmi les morceaux de légumes et de bœuf mariné.

– J’ai vu quelque chose qui m’a retourné l’estomac, tout à l’heure, dit-il enfin. Bon Dieu, Ned, je pensais plus voir un truc pareil à mon âge. Comment est-ce que quelqu’un a pu… ?

– Et si tu commençais par me raconter ce que t’as vu ? l’interrompit doucement Ned. Attends, bouge pas, fit-il en se levant, je t’apporte une bière fraîche.

– Prends-en donc une pour toi sur mon compte, Ned, et fais gaffe de pas te faire alpaguer par ta femme.

– Ça va, ça risque rien, elle y voit que dalle et avec le temps, elle devient sourde comme un pot, par-dessus le marché ! répondit Ned en riant.

– Je t’entends, Ned, vieux saligaud ! héla une voix forte depuis les cuisines.

Les deux hommes échangèrent un large sourire, familiers de ces plaisanteries taquines, jeu auquel Priscilla se pliait de bon cœur.

– Alors, reprit Ned Wilson d’un ton grave, c’est quoi ce que t’as vu, au juste ?

– On m’a appelé près de l’ancien entrepôt, tout à l’heure. Tu sais, celui qui est sur la route de Woods Bay, tout à côté de chez les Fester. C’est d’ailleurs Stew Fester qui m’a téléphoné. Apparemment, il y aurait vu des vagabonds, « des types louches », qu’il me dit comme ça. Il m’affirme avoir vu de la lumière dans le hangar. Peut-être une lanterne, ou une torche électrique. Je lui conseille d’appeler plutôt le bureau du shérif, il me répond qu’à cette heure-ci, personne n’irait voir sur place. Sur le moment, je rouspète un peu, tu me connais. Mais bon, après tout, si ça peut rassurer le vieux Stew, pourquoi ne pas y faire un saut, une ronde vite fait avant de venir ici, quoi... On ne sait jamais. Et puis, c’était sur mon chemin, de toute manière. Alors je me pointe à l’entrepôt, je fais un tour rapide. Je vois personne. Par contre, y avait une de ces putains d’odeur, t’imagines même pas, Ned !

– Sans déc’ ? Pire que les cuisines de Priscilla ?

– Je t’emmerde, Ned, beugla la voix.

– Non, attends, sois sérieux une seconde, tu veux ? poursuivit Doug d’un air contrarié. Il faisait sombre, j’ai éclairé le recoin où l’odeur était la plus forte. Eh ben, tu te figures pas ce que j’ai vu là-dedans ! Non mon vieux, tu voudras pas le croire !

– Pour ça, faudrait déjà que tu me dises ce qu’il y avait là-bas, tu penses pas ?…

Ned Wilson but une longue gorgée de sa bière et attendit la suite du récit.

– Des dizaines de carcasses de chats, Ned ! reprit Moriarty, l’œil hagard. Et pas que ça ! Y avait aussi des tas de clébards, j’ai même vu un renard et un veau ! Ouais, c’est comme je te le dis : des monceaux de ces bestioles crevées, entassées là comme une… pyramide dégueulasse ! Bon Dieu, je pourrai jamais oublier ça !...

– Entassées ?! Par qui donc ?

– Tiens ! Si je le savais… M’est avis qu’ils devaient pas être là depuis longtemps, mais je dirais quand même bien huit ou dix jours, vu l’odeur. Et puis, avec cette chaleur, je te laisse imaginer comme ça schlinguait ! Bordel, j’ai encore cette puanteur infecte dans le nez. Et tu sais pas le pire : ils avaient pas juste été entassés, non ! On les avait tous éviscérés ! Je te jure, Ned, tous avaient le bide ouvert, avec les boyaux qui se baladaient les uns sur les autres en dégoulinant, tout visqueux et luisants. C’était à gerber !...

– Ben merde alors, commenta Wilson, dont le sourire un rien goguenard s’était brusquement évanoui. Qui est-ce qui pourrait faire une saloperie pareille ? C’est dégueulasse d’infliger ça à ces pauvres bêtes !

Il se frotta le menton, releva son calot taché de graisse, termina sa bière d’une seule rasade et posa la question qui lui brûlait les lèvres :

– Hé, Doug… tu crois quand même pas que ces bestiaux ont été éviscérés vivants, si ?

– Vu la gueule grande ouverte de la plupart d’entre eux, je te parierais que oui. Ils ont dû sacrément déguster, c’est moi qui te le dis ! Certains avaient même la mâchoire écrasée à coups de botte. Une horreur, je te dis !

– Bon sang, je vais pas en dormir de la nuit ! grommela Ned. Mais qui, à Ellison, pourrait faire un coup pareil ? Des gamins, tu crois ?

– Non, objecta Doug. Ça m’étonnerait beaucoup. Qu’ils s’amusent de temps à autre à martyriser un chat ou un chien errant, ouais, je veux bien le croire, mais là, on parle de dizaines de cadavres d’animaux, faut être un foutu malade pour faire un carnage pareil !

– Alors à qui tu penses ? s’enquit Ned.

Moriarty s’affala sur le dossier, tritura sa casquette restée sur la table, et soupira longuement, secouant la tête :

– J’en ai aucune idée, mon vieux. J’en ai vraiment aucune foutue idée… J’ai tout de suite appelé le bureau de Polson, j’ai laissé un message pour O’Grady et Flaherty, je pense que l’un d’eux me rappellera demain matin. J’espère qu’un truc, Ned, c’est que le ou les cinglés qui ont fait ça en resteront là. T’imagines s’ils remettent ça ? S’ils se mettent à mutiler d’autres animaux ? Des bœufs ? Des chevaux ?

– Ou pire encore… suggéra Ned d’une voix plus basse.

– Ou pire, oui… acquiesça Doug Moriarty en soupirant une nouvelle fois.

Puis il vida sa bière à son tour et se leva de table, le teint blême et les traits fatigués. D’un geste vague, il salua Ned qui le regarda s’éloigner, l’air pensif.