Josh

Alexis Arend · Chapitre 60 sur 63

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Josh

Il m’aura fallu énormément de temps pour…

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Il m’aura fallu énormément de temps pour cela. Du temps et de la patience. Heureusement pour moi, j’en avais à revendre, tu peux me croire. Grâce à toi ! Car c’est tout ce qu’il me restait, depuis ce fameux matin d’août. Il y a plus de soixante ans maintenant. Tout le reste, tu me l’as enlevé, tu me l’as arraché. Mes joies, mes rêves, mon bonheur, mes espérances. Tu ne m’as rien laissé.

Lenny…

Le jour où tu as pris la fuite, le jour où tu as abandonné mon frère agonisant le long de la berge, je me suis fait la promesse que je te ferais payer ton geste. J’ai juré que jamais plus tu ne serais en paix, Lenny. Jamais je ne pourrais t’accorder le pardon. Quelles que soient les difficultés à surmonter pour y parvenir, quels que soient tes pouvoirs démoniaques pour m’en empêcher, j’étais résolu à m’y employer toute ma vie s’il le fallait. Je le devais à mon frère, à mon cher Josh. Ce frère que j’avais fait le serment de protéger, et qui était finalement mort dans mes bras…

Et toi, depuis cet été-là, tu te préparais à ma venue. Tu savais que je chercherais à me venger, à venger mon frère. Alors tu as passé ton existence à me semer, à te terrer. Chaque fois que je pensais avoir retrouvé ta trace, c’était pour m’apercevoir que tu t’étais déjà échappé. J’imagine que ce petit jeu t’amusait énormément, n’est-ce pas ? Mais comme je te le disais, du temps et de la patience, c’est tout ce que tu m’avais laissé…

Mais même toi, Lenny Leibowicz, tu ne t’imaginais pas que soixante-trois ans plus tard, un vieux bonhomme ridé et aux cheveux blancs viendrait encore te trouver, un beau matin. Tu avais fini par te convaincre, je suppose, que j’avais préféré renoncer, depuis le temps. Que j’avais estimé ma quête sans espoir ; que j’avais perdu la tête, ou que je m’étais, qui sait ? suicidé un soir, dans une chambre de motel sordide… C’était mal me connaître, Lenny, et bien mal comprendre la profonde empreinte que tu avais gravée en moi, ce 14 août 1953, et l’amour immense que je portais à mon petit frère.

J’ai passé un grand nombre d’années à te traquer, Lenny. En Europe, en Amérique du Sud, en Australie, et même en Alaska. Comme tu le vois, je suis tenace. Quelle n’a donc pas été ma surprise en découvrant qu’après tout ce temps, après une vie d’errance, de perpétuelle chasse à l’homme, c’est finalement à Lindisfarne que j’ai retrouvé ta trace. Oui, à quelques dizaines de kilomètres à peine d’Ellison. Quelle ironie ! Au départ, j’ai cru à une nouvelle facétie cruelle de ta part, un leurre destiné à te payer ma tête, une fois de plus. J’ai bien failli ne pas venir. Et puis, je me suis dit que toi aussi, tu pouvais commettre des erreurs. Que toi aussi, tu te fatiguais, après tant d’années à vivre ainsi, tant d’années passées sur les routes, toi et moi. Toi, à fuir, et moi, à te donner la chasse pour te faire la peau.

Tu ne t’attendais plus à me revoir un jour, n’est-ce pas ? Ton regard effaré, lorsque je me suis présenté devant toi, ne mentait pas. Ce sont précisément tes yeux que j’ai reconnus en premier, et qui ont levé tout doute en moi. Ces mêmes yeux si effrayants, autrefois d’un bleu glacial, aujourd’hui presque blancs. Les yeux du Mal. C’était bien toi qui te tenais devant moi. Pour le reste, je n’ai vu en toi qu’un vieil homme ratatiné, usé. Tu étais loin du Lenny dont j’avais gardé le funeste souvenir. Oh, bien sûr, j’imagine que tu as dû penser la même chose de moi, certainement. Mais je ne crois pas que ce soit là la première pensée qui t’ait traversé l’esprit. Non, je pense que c’est sur mon arme que ton regard s’est attardé.

C’est drôle, je m’étais préparé mentalement des dizaines, des centaines, des milliers de fois peut-être, à vivre enfin ce moment. Je me suis vu si souvent aller à ta rencontre pour t’affronter. Chaque fois, je te faisais périr d’une manière différente. Et chaque fois, c’était plus atroce pour toi, plus jubilatoire pour moi. Je ne rêvais que de te faire souffrir, Lenny…

Je gardais néanmoins à l’esprit que tes pouvoirs, qui avaient dû croître encore au fil des années, m’en empêcheraient. Peut-être alors devais-je me résigner à te tuer rapidement, si je voulais avoir la plus infime chance de réussir ? Mais où serait le plaisir ? Où serait la vengeance jouissive que j’espérais savourer ?

Et puis, quelque chose m’a toutefois paru étrange, tandis qu’à travers la clôture je t’observais, dans ce jardin, avant d’apparaître ; je découvrais un vieux bonhomme occupé à sarcler péniblement son maigre potager et s’échiner à retourner une terre ingrate. Ainsi, c’était donc ça, le terrifiant Lenny de mon enfance ? Et moi qui t’imaginais déjà en homme d’affaires richissime, ou président des États-Unis. Je te voyais te hisser au sommet, haranguer les foules, les manipuler comme tu savais si bien le faire étant enfant !

Alors, tout d’un coup, j’ai compris. J’avais enfin tout compris !...

Je… je l’ai fait, Simon… Je l’ai… arrêté… J’ai… j’ai arrêté Lenny…

Mon frère avait dit vrai ! Il avait réussi l’impensable, il t’avait neutralisé, Lenny, il l’avait emporté sur toi ! Et le plus drôle, c’est que tu ne l’as même pas vu venir ! Tu as été l’artisan de ta propre déchéance. Josh s’est sacrifié. Il savait que tu le mettrais à mort, que tu le haïssais suffisamment pour cela, et il ne s’était pas trompé. Qu’était-il, pour toi ? Ton jumeau, ton alter ego ? Josh était le Bien quand toi, tu étais le Mal, et il ne t’est même pas venu à l’esprit que le tuer t’enlèverait les pouvoirs que tu détenais. Lui l’avait compris. Tu étais un être puissant, Lenny Leibowicz, mais mon frère l’était bien davantage encore. Mais tu ne le voyais pas ; tu étais si plein de cette haine aveugle !...

Et regarde-toi, aujourd’hui ! Que reste-t-il de ce gamin maléfique qui me faisait si peur autrefois ? Je n’ai plus devant moi qu’un grabataire au dos meurtri, toussant sans arrêt, faible, usé, éreinté. Un vieux débris désormais dénué de toute faculté surnaturelle, mais que la haine consume plus que jamais. Un sale type vivant seul, reclus, sans famille, sans amis, sans enfants. Un pauvre gars malade, à la fois dans son corps et dans son esprit, qui n’aura jamais aimé personne, et que personne n’aura jamais aimé en soixante-quinze ans… Oui, la voilà, la belle vie que tu n’attendais pas, Lenny !

Et quand je suis venu à toi, mon arme à la main, cette arme que je te réservais, tu as encore mal compris. Tu pensais que ta délivrance venait enfin, tu t’es mis à espérer la fin de ton long calvaire. Mais te tuer, Lenny, ça aurait été te faire un immense cadeau ! Ça aurait signifié t’arracher à cette existence solitaire et misérable, cette vie de souffrance continuelle et de ressentiments amers. Mon frère n’aurait pas permis cela ! Il ne voulait pas ça. Il souhaitait, au contraire, que tu vives longtemps. Anéanti, mais vivant !...

Je n’ai pas pu m’empêcher de rire aux éclats lorsque je t’ai vu ! Mon cher Josh avait fait de toi un moins que rien, une épave souffreteuse, constamment rongé par tout un tas de maladies, heureusement pas suffisamment mortelles pour t’emporter dans la tombe. J’espère que tu savoures comme il se doit ton interminable châtiment, Leibowicz ! Ce rire que je n’ai pas pu retenir aura été ma délivrance à moi, et la vengeance que mon frère attendait...

J’ai hésité, malgré tout, à te fracasser le crâne, je te l’avoue ! J’en crevais d’envie, si tu savais ! Je rêvais de te vider un chargeur dans l’estomac, de te broyer les rotules pour te voir te traîner à mes pieds. J’avais même préparé à ton intention des balles entaillées en croix à leur extrémité, afin qu’elles explosent à l’impact. Après tout, je te l’ai dit : je t’avais vu mourir de tant de manières différentes, comment me résoudre à repartir d’ici en te laissant en vie ? Mais je l’ai fait quand même. Car j’ai aperçu le mouchoir taché de sang enfoui dans la poche de ta chemise, ce sang que tu craches depuis tant d’années sans que ça ne te tue. Je souris à cette pensée, Lenny ! Je souris de te savoir souffrir mille morts à chaque seconde de ta pitoyable vie !...

Je suis finalement parti, je t’ai abandonné à ton expiation, à cette existence infâme dont personne au monde ne voudrait, et que je ne souhaiterais à quiconque. Hormis à toi, Leibowicz. Tu n’as même jamais eu le courage d’en finir toi-même, et je doute que tu le trouves un jour. Tu es tellement lâche !... Le jour où tu mourras, car tu finiras par mourir, je sais déjà que des supplices autrement plus abominables t’attendent en bas, et je m’en réjouis. Oh oui alors, tu n’en as pas idée !

Moi, je sais que quand sonnera l’heure de ma mort, je retrouverai enfin mon cher Josh, ce frère qui était tout pour moi, que tu m’as cruellement enlevé jadis et qui m’attend maintenant…

Va au diable, Lenny Leibowicz. J’en ai enfin terminé avec toi !…