Josh
La deuxième entaille vint pourtant de cette…
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La deuxième entaille vint pourtant de cette même Mme Randall. Après être ressortie de chez Grossett, elle décida, tout heureuse qu’elle était et ayant oublié la singulière attitude de quelques spécimens à son égard, de faire un saut à la bibliothèque afin d’y dénicher un bon roman. Mme Randall était une lectrice invétérée. Les livres – les histoires sentimentales, pour l’essentiel – constituaient pour elle une véritable passion dont la terrible maladie qui affectait son époux l’avait privée bon nombre de semaines durant. Elle se sentait d’humeur à dévorer une belle et émouvante romance à lui tirer les larmes. Son cœur, son esprit étaient légers, elle se sentait heureuse et cela, hélas pour elle, se devinait sur ses traits…
« Hélas », en effet, car Margaret McFinn connaissait suffisamment Felicity Randall pour détecter sur son visage tout changement d’humeur. Or, celle-ci avait sur les traits un je-ne-sais-quoi d’inhabituel. Aussi, lorsqu’elle la vit entrer tout sourire, la première réaction de la bibliothécaire fut la surprise, qu’elle dissimula sous le couvert, à son tour, d’un sourire amical. Cette Felicity-là, se disait-elle, est dans un jour faste, gage d’une bonne nouvelle…
À dire vrai, Mlle McFinn ne passait pas pour une personne particulièrement finaude, à Ellison. Elle ne l’était d’ailleurs pas. Cependant, elle savait encore déceler lorsque quelqu’un de sa connaissance était inhabituellement triste ou gai. Et cette femme devant elle, d’ordinaire accablée par les coups du sort qui s’acharnaient sur son malheureux époux, lui sembla ce samedi-là on ne peut plus alerte et joviale.
– Si vous hésitez, ma chère Felicity, lui lança-t-elle depuis sa banque d’accueil, je puis vous conseiller quelques bons livres reçus dernièrement. Je n’ai pas encore eu le temps de les placer dans les rayonnages. Ils sont ici, sur ma table. Je suis certaine que vous les adorerez !…
Tout en disant « ici », son doigt impatient martelait doucement le meuble. Mme Randall s’approcha sans méfiance de l’accueil. Gagné ! Le poisson était ferré.
– De belles histoires d’amour, j’espère ?
– Oh ça oui ! répondit Margaret McFinn, à qui ces romances – dont elle était friande, elle aussi – rappelaient amèrement combien elle était seule.
Sur quoi, elle ajouta innocemment, resserrant subrepticement son filet :
– Je comprends que vous ayez besoin de vous détendre et d’oublier vos tracas, ma chère, c’est si pénible, ce qu’endure ce pauvre Nick ! Oui, si pénible !...
Felicity Randall redoubla d’efforts pour contenir le sourire extra-large qui menaçait à tout moment de lui couvrir le visage, et parvint tant bien que mal à conserver une mine contrite et éplorée.
– Merci beaucoup Maggie, c’est très gentil de votre part de nous soutenir, vraiment !
– Ça ne va guère mieux, n’est-ce pas ? poursuivit insidieusement Mlle McFinn, les yeux déjà embués de larmes compatissantes, s’efforçant vaillamment de remonter son filet de pêche.
Répugnant à lui mentir, Felicity réfléchit à une réponse neutre. Une échappatoire. Elle était en train de prendre conscience que Nick ne resterait pas cloîtré chez eux indéfiniment et qu’un jour ou l’autre, il faudrait bien qu’il voie à nouveau la lumière du jour, qu’il se rende en ville, qu’il retourne saluer ses amis. Et ce jour-là, tout le monde chercherait à comprendre par quelle divine bénédiction il était à nouveau sur pied, visiblement guéri, avec le teint rose et joufflu d’un chérubin. Qu’inventeraient-ils alors ? Et aussi, le docteur Grant jouerait-il le jeu ? Mentirait-il en attribuant la guérison miraculeuse à ses bons soins ? Cette question qui lui montait tout à coup au cerveau la fit hésiter :
– Vous savez, bredouilla-t-elle, avec de telles maladies, il y a des hauts et des bas…
– Pourtant, se risqua Maggie McFinn, avant-hier encore, le docteur Grant semblait tout à fait désolé, résigné qu’il était à… mon Dieu ! perdre votre mari. Le Ciel nous en préserve, bien sûr ! Mais il était clair que l’état de santé de Nick était si préoccupant qu’il n’entrevoyait pas d’issue favorable…
– Ah… ! Eh bien, balbutia Mme Randall qui flairait enfin le piège qu’on lui tendait, je suppose qu’il faut toujours avoir foi en sa bonne étoile, n’est-ce pas ?
Le regard de Margaret McFinn devint soudain acéré, se fit inquisiteur. Il fallait lui reconnaître cela, elle avait le flair pour s’apercevoir quand on lui mentait en pleine figure, et elle avait le chic pour le faire savoir, par ses mimiques, à son interlocuteur.
– Vous comprenez, ma chère, vous me paraissez si heureuse, si pétillante !… Je vous retrouve comme du temps d’avant la maladie de ce cher Nick… Croyez bien que j’en serais la première ravie, rien ne me ferait plus plaisir que de voir ce cher homme rétabli !...
Nouveau silence mesuré et nouveau coup d’œil scrutateur. Mme Randall se sentit profondément honteuse de duper ainsi son amie qui se souciait tant de la santé de Nick. Elle n’eut plus qu’une hâte : s’extirper de cette conversation, de ce traquenard. Elle se refusait à s’empêtrer davantage dans ces mensonges qui lui brûlaient la langue et lui nouaient le ventre. Elle prononça finalement les mots qu’espérait tant Maggie McFinn, et qui devaient porter un autre coup fatal au secret :
– Maggie, fit-elle tout bas, se penchant presque à son oreille après s’être assurée que nul autre ne rôdait dans les parages, puis-je vous faire une confidence ?
Un large sourire carnassier couvrit alors le visage de Mlle McFinn, rappelant celui d’un ogre affamé échappé d’un conte de fées.
– Mais bien sûr, ma chère Felicity, voyons ! Vous pouvez évidemment compter sur ma plus totale discrétion !...