Josh

Alexis Arend · Chapitre 33 sur 63

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Josh

Je me rappelle que la nuit suivante…

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Je me rappelle que la nuit suivante fut des plus étranges. Des plus marquantes, aussi. Elle était frappée par un de ces violents orages d’été qui peuvent parfois secouer cette région du Montana. Une tempête fulgurante déchirait le ciel, fracassant l’immensité de claquements assourdissants comme une canonnade et lacérant les ténèbres d’immenses lézardes de lumière ardente. On aurait dit que la terre ébranlée fulminait et que le ciel tout entier se disloquait et s’effondrait, englouti dans les abysses nés de ce chaos. Les volets de notre chambre claquaient et grinçaient à chaque instant, prêts à s’arracher de leurs gonds pour être ensuite emportés dans les profondeurs de la nuit. L’obscurité s’élevait tout autour de nous, insondable, dès lors que les éclairs titanesques accordaient aux cieux un répit salutaire. La pluie torrentielle fouettait la maison et inondait la cour et le jardin, s’abattant avec furie sur la toiture, mitraillant les vitres et le plancher en bois du porche. Au loin, des rafales déchaînées chahutaient la cime des arbres de la forêt, courbant les plus frêles d’entre eux et menaçant de déraciner les autres, plus robustes. On avait le sentiment que cette tempête était animée d’une vie propre, tant elle rugissait de colère.

Impossible de fermer l’œil, avec un tel vacarme. Ce n’était pourtant pas l’orage, même démesuré, qui m’avait tenu éveillé. J’avais passé l’âge d’en avoir peur, bien que celui-ci fût particulièrement dévastateur. Non, c’était autre chose, une sorte d’oppression que je ne m’expliquais pas, et qui me gagnait à mesure que la nuit égrenait ses lentes et sombres heures. Je ne cessais de me tourner et me retourner dans mon lit. Lorsqu’un éclair projeta une trouée de lumière entre les battants des volets, je m’aperçus que Josh n’était pas dans son lit. Je me redressai d’un bond, balayant la chambre d’un œil inquiet. Je le découvris immobile devant la fenêtre, regardant au-dehors par les volets entrebâillés.

– Qu’est-ce que tu fabriques, Josh ? Tu n’arrives pas à dormir, toi non plus ?

– Viens voir… Ne fais pas de bruit. Il est là.

– De qui tu parles ? Qui est là ? demandai-je en me levant à mon tour.

Mon frère s’écarta de la fenêtre pour me laisser la place et m’invita à porter mon attention près du portillon au fond du jardin, celui qui donnait sur le sentier. Le nez collé aux lattes du volet, je me mis à sonder la nuit, sans vraiment savoir ce que je devais chercher. Je le vis néanmoins pratiquement immédiatement. Debout sous la pluie battante. Immobile, insensible à cette cataracte véhémente qui lui fouettait le visage. Il avait la tête tournée dans notre direction, comme s’il savait que nous l’observions, et précisément depuis cette fenêtre.

Lenny…

J’en eus le souffle coupé et me reculai précipitamment, comme si je craignais qu’il ne m’apparaisse tout à coup derrière le battant.

– Tu l’as vu, toi aussi, n’est-ce pas ? me dit Josh, apeuré.

J’acquiesçai d’un hochement de tête, bouche bée. Que faisait ce mystérieux garçon devant chez nous, en pleine nuit et par un orage aussi apocalyptique ?

– On devrait peut-être aller voir ce qu’il attend, planté comme ça ? dis-je, guère convaincu moi-même par cette idée qui me flanquait une frousse bleue.

– Non, surtout pas ! s’écria Josh soudain affolé. C’est justement ce qu’il veut ! Il veut qu’on descende ! N’y va pas, Simon ! S’il te plaît !

– D’accord Josh, je ne bouge pas, calme-toi. Mais bon sang, c’est qui ce Lenny, à la fin ? marmonnai-je d’un air inquiet. Et qu’est-ce qu’il nous veut ? Tu le sais, toi ?

Josh secoua la tête, mais je ressentais à quel point la peur était présente en lui. Nous restâmes encore près d’un quart d’heure à regarder au-dehors, chacun à notre tour, très prudemment, le cœur battant la chamade. Je redoutais de voir brusquement surgir, juste devant moi, les yeux bleu acier de ce Lenny. Il n’y avait cependant plus personne, à présent. Tout était calme, mais cela ne me rassurait nullement...

Je sentais la sève glaciale d’une frayeur irraisonnée se couler en moi…

– On devrait alerter oncle Mort dès demain…, dis-je. Ça n’est pas normal que Lenny vienne ainsi tourner autour de notre maison, au beau milieu de la nuit et avec un temps pareil. À quoi est-ce qu’il joue ?

– Je ne pense pas que ça changera quoi que ce soit, rétorqua Josh. Il y a quelque chose qui ne va pas avec Lenny…

– Au moins, oncle Mort pourra aller parler à sa mère !

– Et si ça empire ?

– Comment ça ?

Josh eut une brève hésitation.

– Il pourrait mal le prendre...

Je m’apprêtais à rassurer mon frère, lorsqu’un détail curieux, qui ne m’avait pas interpellé jusqu’ici, me frappa brutalement.

– Josh… Pourquoi est-ce qu’Attila n’a pas aboyé ? Il aurait dû sentir la présence de Lenny dans les parages, d’autant qu’il ne l’aime pas non plus ! Pourquoi est-ce qu’il ne s’est pas manifesté pour le chasser d’ici ?

– Il faut aller voir, dit Josh. On peut sortir, maintenant. Lenny est parti…

– Quoi, tu veux descendre ? Là, tout de suite ? Tu es tombé sur la tête ? Peut-être qu’il est juste allé s’abriter sous le porche ? On ne devrait pas bouger d’ici !

– Non, insista mon frère. Il est parti, je le sais. Et je veux voir si Attila va bien. Je ne le vois nulle part. Et je ne le ressens pas non plus.

– Tu ne le ressens pas ?

– Je peux pas t’expliquer vraiment, c’est comme ça que je perçois les choses…

– D’accord, Josh, d’accord. Descendons sans nous faire voir, et sans faire de bruit, surtout. Je ne voudrais pas qu’oncle Mort nous tire dessus à la chevrotine en nous prenant pour des maraudeurs. Mais si jamais ce Lenny est encore ici à rôder autour de la maison, on remonte en coup de vent prévenir oncle Mort, c’est compris ?

La maison paraissait incroyablement silencieuse. Seules quelques lattes du parquet, de temps à autre, protestaient d’un grincement plaintif, aussitôt étouffé par le tonnerre retentissant à l’extérieur. J’entrouvris avec de grandes précautions la porte donnant sur la cour. L’eau ruisselait sur le perron, glaçant mes pieds nus. Le clapotis du trop-plein de la gouttière, en touchant le sol, évoquait un martèlement de milliers de doigts sur le plancher. Les éclairs répétés, aveuglants, illuminaient la cour comme en plein jour. Avec une attention soutenue, je balayai le jardin d’un lent regard circulaire puis, rassemblant ce qu’il me restait de courage, je m’avançai jusqu’à la balustrade délimitant le porche. Au-delà, la terre détrempée par les trombes d’eau était devenue si boueuse que c’eût été insensé de m’y aventurer. Et encore au-delà, il n’y avait plus rien, sinon les ténèbres.

Je me mis à appeler Attila, à voix basse tout d’abord. Puis, petit à petit, je le hélai plus fort. C’était tout juste si ma voix portait à quelques mètres, tant cet orage cauchemardesque et cette pluie diluvienne rivalisaient de déchaînement. Josh était sorti à son tour et se collait tout contre moi, très inquiet. Nul n’accourait à notre rencontre.

– Il a sans doute eu peur de l’orage, dis-je au bout d’un moment. Il doit avoir l’habitude de s’abriter quelque part où il se sent en sécurité, en pareil cas. Ne te tracasse pas, va. On le cherchera demain matin à la première heure, c’est promis. Viens, rentrons maintenant, s’agirait pas qu’on attrape une pneumonie, par-dessus le marché !

Je refermai doucement la porte derrière nous, l’esprit toutefois guère en repos.

– Allez Josh, ne traîne pas, dis-je à mon frère tout en gravissant l’escalier. On doit essayer de dormir, maintenant, il est déjà très tard. Ne t’en fais pas, je ne pense pas que Lenny reviendra nous rendre visite cette nuit…

C’était tout du moins ce que j’espérais... En longeant le couloir de l’étage, je remarquai un fin rectangle d’une lumière orangée se glisser sous la porte de grand-mère Lisbeth. Celle de sa lampe de chevet. Elle non plus, semblait-il, ne parvenait pas à trouver le sommeil cette nuit.

Avait-elle également aperçu Lenny depuis sa fenêtre ?