Josh
Nous patientions dans le salon, guettant fébrilement…
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Nous patientions dans le salon, guettant fébrilement le moment où le moteur de la fourgonnette ferait entendre son ronronnement rauque, et que les roues du Willys feraient crisser l’allée gravillonnée. Jane était toujours cloîtrée dans sa chambre, passionnément plongée, sans doute, dans la lecture d’un roman de Somerset Maugham, auteur qu’elle affectionnait. Josh et moi restions pratiquement sans parler, nous faisant aussi discrets que possible, et même les deux femmes ne conversaient guère, si ce n’était pour convenir ensemble de la meilleure façon d’aborder la discussion, plan d’action qu’elles bouleversaient aussitôt après, le jugeant hasardeux. Enfin, tante Elena dressa l’oreille et annonça, la voix un brin nouée :
– Le voilà, c’est lui !...
Mon ventre se serra d’un bloc. Le moment était donc venu. Nous entendîmes de loin la portière du pick-up grincer puis claquer. D’ordinaire, le retour à la maison d’oncle Mort était une joie, mais ce soir-là, il prenait à mes yeux des allures de mise à mort d’un taureau dans l’arène. Et Josh et moi étions les taureaux. Oncle Mort passa la porte et tante Elena se leva pour l’accueillir en s’efforçant de lui sourire comme de coutume. Il l’embrassa et, lui découvrant un regard inhabituel, s’en inquiéta aussitôt :
– Oh ! Toi, tu m’as l’air soucieuse, tout va bien ? Tu n’es pas souffrante, au moins ?
– Ça va, oui. Comment a été ta journée ?
– Plutôt bien, je dois dire. Dale a dû se rendre à Lindisfarne chercher des pièces pour la Buick de M. Hicks, aussi je suis resté à l’atelier avec Steeve et Spencer. C’était calme, on a pu en profiter pour avancer tranquillement sur les réparations en retard. Ça nous déchargera d’une partie du travail prévu la semaine prochaine, c’est plutôt une bonne nouvelle.
Puis, à nous voir tous assis dans ce canapé, sans bouger, son expression s’assombrit :
– Mais qu’est-ce que vous avez tous ? Quelque chose de grave est arrivé ? Et où est Jane ? Elena, ne me dis pas que…
– Non, non, ne t’inquiète pas, chéri, Jane se porte comme un charme. Elle lit dans sa chambre en attendant le dîner. D’ailleurs, Simon, va la chercher, tu veux ? Mort, écoute, nous avons certaines choses à te dire. Des choses… délicates à présenter. Ça va te sembler insensé, tu vas sûrement refuser d’y croire, au début, mais je te demande de nous écouter quand même, tu peux faire ça pour moi ?
– Très bien, oui, d’accord, répondit-il, décontenancé. Mais tu commences sérieusement à m’inquiéter, tu sais ?
Oncle Mort prit place dans le fauteuil qui nous faisait face, sans nous quitter des yeux, tandis que la cousine Jane, mécontente d’avoir été ainsi arrachée à sa prenante lecture, marmonnait qu’elle trouvait ces réunions de famille barbantes.
– Ce qu’on a à vous dire, à ton père et à toi, Jane, est important, alors laisse-nous parler, tu veux ? la coupa froidement tante Elena. C’est suffisamment ardu à expliquer comme ça, alors ne m’interrompez pas, ni toi ni Mortimer, d’accord ? Vous poserez toutes les questions que vous voudrez quand j’en aurai terminé.
Oncle Mort, peu accoutumé à voir tante Elena si autoritaire, échangea un coup d’œil circonspect avec sa fille, elle aussi décontenancée par un tel ton péremptoire. Tous deux se turent donc et attendirent.
– Mort, nous sommes mariés depuis près de dix-huit ans, n’est-ce pas ? Et nous nous connaissons depuis vingt-deux ans maintenant. Tu dois savoir avant tout que je t’aime, que je vous aime tous les deux infiniment, Jane et toi, qu’il n’y a rien en ce monde que je ne ferais pour l’un d’entre vous, et que si je vous ai caché certains détails de ma vie depuis tant d’années, c’était avant tout dans votre intérêt. C’était pour vous protéger…
– De quoi est-ce que tu parles, au juste ? Quels détails ?
– J’y viens, attends, Mort. Ne t’impatiente pas. Il faut savoir que la branche Myers de ma famille, dont descend ma mère, a toujours été un peu… particulière.
– Oui, ça j’avais déjà remarqué, plaisanta oncle Mort d’un ton un rien forcé.
Tante Elena ne releva pas la taquinerie. Elle prit une longue inspiration et se lança :
– De génération en génération, des… facultés se transmettent au sein de cette famille, des sortes de dons… Certains pourraient y voir… disons des aptitudes paranormales, ou extrasensorielles.
– Holà, chérie ! Dans quoi tu nous embarques, là ? demanda oncle Mort en riant.
Puis, voyant que nul autre d’entre nous ne souriait même, son visage se figea et son regard retrouva son expression intriguée.
– Attends… t’es pas en train de blaguer, là ?
– J’avais un arrière-grand-oncle qui était capable de faire naître du givre dans la paume de sa main, poursuivit tante Elena avec détermination. Et une ancêtre, plus loin encore dans le temps, dont le talent était d’influencer les autres par la pensée, de les rendre fous si elle le souhaitait, rien qu’en s’adressant à leur subconscient.
– Le talent ?! Mais bon sang, qu’est-ce qui t’arrive, Elena ? s’emporta soudain oncle Mort. C’est quoi tout ce charabia ? Pourquoi tu me racontes des idioties pareilles ? Et devant Jane et les garçons, en plus ! À quoi on joue, exactement ?!
– On ne joue pas, Mortimer, intervint posément grand-mère Lisbeth. Si on se décide à vous révéler enfin tout cela, c’est parce que l’heure est grave et qu’il importe que vous soyez mis au courant. Vous allez comprendre.
– Je ne vais rien comprendre du tout ! s’écria-t-il en se levant. J’ai largement passé l’âge des contes pour enfants ! Et ça me rend malade que tu débites de pareilles stupidités devant ta fille et tes neveux ! J’ai honte pour toi, Elena !
– Laisse-moi finir, dit froidement tante Elena, sans relever l’injure blessante. Je t’en prie, assieds-toi, Mort.
Il la considéra un long moment, hésitant, puis, le visage fermé, se rassit néanmoins.
– Je sais que ça doit vous paraître insensé, à Jane et à toi, mais c’est la pure vérité. Certains membres de cette lignée, dont Josh, Simon et ma mère Lisbeth possèdent de tels dons. Moi, je n’ai pas hérité de ces facultés, pas plus que toi apparemment, Jane. Mais rien ne dit que tu n’en développeras pas à l’avenir.
– Merveilleux…, marmonna ma cousine. Je risque donc de me transformer en une véritable sorcière, moi qui en rêvais depuis toute petite !
– Ne sois pas insolente, jeune fille. Ces pouvoirs sont un cadeau, même si tu ne le comprends pas encore !
– Et qu’est-ce que Josh ou Simon, ou ta mère, sont capables de faire, alors ? ricana oncle Mort avec aigreur. Faire voler des objets dans la pièce ? Transformer l’or en purin ? Parler aux esprits ? Quoi d’autre ? Dis-moi, j’ai hâte de voir quelle formidable famille d’apprentis sorciers nous formons !
Tante Elena soupira de découragement.
– Vous n’avez pas à vous blâmer continuellement pour l’accident survenu à votre père, dit alors grand-mère Lisbeth. Ce n’était pas votre faute, Mortimer, vous n’aviez que cinq ans. Votre père a perdu l’usage de son bras mais il a survécu, c’est l’essentiel, non ?
– Quoi, qu’est-ce que… ? Mais comment vous… ? Ah d’accord, ça y est, j’ai compris, ce serait ça votre fameux don, j’imagine ? Lire dans les pensées des gens ? S’immiscer dans leur esprit, et y débusquer ce que vous n’auriez pas à connaître ? Eh bien, je suis ravi de l’apprendre !...
– Entre autres, oui. Simon a d’ores et déjà des capacités similaires. D’autres se développeront sans doute avec les années.
– Ça nous garantit une remarquable intimité, maugréa Jane, je suis contente de le savoir, moi aussi.
Grand-mère Lisbeth se tourna vers elle et lui sourit avec tendresse.
– On ne lit dans les pensées des autres que si on le désire, ma chérie, c’est une chose qui se contrôle avec l’habitude. Rassure-toi, Jane, tes secrets d’adolescente n’appartiennent toujours qu’à toi.
– Ça va, stop ! Je refuse d’en entendre davantage ! rugit oncle Mort en se levant brusquement, à bout de patience.
– Mort, non ! Tu avais promis de m’écouter jusqu’au bout ! protesta tante Elena.
– Mais certainement pas pour me faire bourrer le mou avec ce genre de… de… Je ne sais même pas comment on peut appeler de telles fariboles ! J’ai peine à croire que ce que tu me racontes là te semble à ce point sérieux, ça me consterne ! Je ne te reconnais plus !...
Il attrapa rageusement sa veste et se dirigea vers la porte.
– Où vas-tu, Mort ? Nous n’en avons pas terminé !
– Je vais en ville, j’ai besoin de me changer les idées. Et quand je reviendrai, je ne te conseille pas de m’échauffer encore les oreilles avec ces sottises, tu entends ce que je te dis ? Ne me reparle plus jamais de ces sornettes !...
Il claqua la porte en sortant, et tante Elena soupira de dépit.
– Il se calmera, la rassura grand-mère Lisbeth. Il finira par revenir et nous arriverons à lui faire entendre raison. Il a juste besoin de temps pour encaisser…
– Espérons-le… Et toi, Jane, ça va ?
Cousine Jane se leva à son tour.
– Je retourne dans ma chambre, j’ai un livre à terminer.
– Eh bien va, dans ce cas, grommela tante Elena.
– Ne sois pas trop sévère avec elle, lui dit Lisbeth quand nous nous retrouvâmes seuls. Elle aussi comprendra, tu verras. Ça s’est plutôt mieux passé qu’attendu, non ?
À ces mots, tante Elena leva sur elle un regard consterné puis laissa échapper un petit rire nerveux.
– Oui, d’une certaine façon… On peut dire que ça s’est bien passé.