Josh

Alexis Arend · Chapitre 24 sur 63

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Josh

Ce fut également durant cette période, alors…

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Ce fut également durant cette période, alors que se profilait déjà la dernière semaine de juillet, qu’à notre tour, nous fîmes la connaissance du jeune Leibowicz. Sa mère et lui étaient installés à Ellison depuis plusieurs semaines déjà, mais hormis Burt qui avait commis l’imprudence de tenter de lui souhaiter la bienvenue à sa façon, peu en ville l’avaient déjà rencontré. Au mieux l’avait-on vaguement aperçu. Et sa mère encore moins, qui ne sortait du reste pratiquement jamais de chez elle. On ne la croisait ni au magasin d’alimentation, ni au sermon du dimanche. Pas même à se promener le matin dans les rues du centre-ville pour découvrir la bourgade et aller à la rencontre de ses habitants. Et si d’aventure leurs provisions venaient à manquer, Mme Leibowicz ouvrait son porte-monnaie, en sortait deux beaux billets de dix dollars, et chargeait son fils de faire le tour des commerçants afin d’y remédier.

Le garçon était « acceptablement poli et aimable », à en juger par les dires de Mme Grossett, qui tenait avec son mari Ralph et leurs deux fils Paul et Dave l’épicerie Grossett & Sons. Comprenez par là qu’aux yeux de la commerçante, fervente adepte de bavardages interminables, la sociabilité de ce gamin tout blond se limitait au minimum syndical. De bien drôles de gens que ces nouveaux venus, décidément, à en croire Mme Grossett…

Or donc, ce jour-là, nous fîmes un détour par New Harbor Street afin de rendre visite à Burt, que nous savions de nouveau sur pied. Les Randall habitaient la dernière maison à la sortie de la ville. Lena nous accompagnait. Le chemin nous amenait à passer devant la propriété des nouveaux arrivants. La demeure appartenait auparavant à un couple de septuagénaires, lesquels avaient opté un jour pour la tranquillité d’un hospice. C’est du moins ce que prétendaient leurs héritiers qui s’étaient aussitôt empressés de mettre la maison en vente.

Son apparence extérieure faisait beaucoup penser à la nôtre. À Ellison, du reste, la plupart des maisons se ressemblaient. La seule véritable différence résidait dans son aspect négligé, fruit d’années de décrépitude. La peinture autrefois blanche, aujourd’hui jaunissante ou brunâtre, s’écaillait çà et là. La belle pelouse de jadis était retournée à l’état sauvage, offrant aux mauvaises herbes et à la vermine d’y élire domicile, et la gouttière et le perron disparaissaient sous un épais tapis de feuilles mortes desséchées.

En longeant la clôture, ce qui me frappa de prime abord fut une grande quiétude. D’ordinaire, les gens passaient majoritairement leur temps à l’extérieur, surtout en été. Ils entretenaient leur pelouse, retapaient leur porche ou s’invitaient les uns les autres, entre voisins, à prendre un rafraîchissement. Au moins entendait-on des enfants s’amuser dans la cour ou le jardin. Mais ici, derrière cette palissade négligée, personne, pas le moindre bruit. On aurait cru la maison encore à l’abandon.

Josh, intrigué, le nez collé à la clôture, jeta un coup d’œil indiscret au travers des interstices qu’offraient les planches disjointes. D’abord réticents, nous fîmes vite de même, désireux de découvrir ce qui se tramait de l’autre côté. Naturellement, je me sentais honteux d’espionner ainsi nos nouveaux voisins, mais la curiosité était la plus forte. C’est alors que mon attention se détourna de la contemplation de cette cour en désordre pour se porter sur Attila. Celui-ci, en arrêt devant le portail, montrait les dents, ronflant d’un terrifiant grognement sourd.

– Eh bien ? Qu’est-ce qui t’arrive, Attila ? dis-je en lui flattant le poitrail.

C’est là que je le vis. Debout derrière le portail blanc, immobile. Un enfant d’une dizaine d’années tout au plus nous épiait sans un mot. La blondeur de ses cheveux tirait sur le blanc, et l’iris de ses yeux était d’un bleu opale d’une incroyable limpidité. Il dévisageait tout particulièrement Josh avec intensité.

– Salut, lui lançai-je, embarrassé par notre sans-gêne. Tu dois être le nouveau. Je m’appelle Simon, et voici Lena. Lui, c’est mon petit frère, Josh. Désolé, on ne voulait pas avoir l’air de curieux, c’est juste que… Hem… c’est quoi, ton nom ?

L’autre ne me répondit pas immédiatement, son regard cristallin toujours vissé dans celui de mon frère, lequel ne bougeait pas, comme statufié. Le garçon tourna ensuite lentement la tête dans ma direction, et cette troublante eau gelée que reflétaient ses yeux me pénétra comme un tison porté au rouge. Lorsque enfin sa voix se fit entendre, elle résonna d’un calme glacial :

– Lenny.

– Je suis content de te connaître, Lenny, dis-je. Écoute, je sais que des petits malins ne t’ont pas fait un très bon accueil, l’autre jour. Mais ils ne t’embêteront plus, ça tu peux en être sûr. Je crois qu’ils ont compris à qui ils avaient affaire… On n’est pas tous comme ça, à Ellison, tu verras. La plupart des gamins de notre école sont plutôt de braves types, en fait… Tu t’y feras vite des copains.

Lenny ne disait pas un mot. Toutefois, dès que son regard de lac gelé s’attardait sur moi, une froideur indicible me parcourait l’échine.

– Tu sais, insistai-je pour dissiper mon malaise grandissant, on est pratiquement voisins, on habite au bout de l’impasse qui recoupe New Harbor Street, juste là-bas. Alors, si un jour tu avais envie de te baigner au lac, ou pêcher, ou faire un truc avec nous, quoi que ce soit, tu n’auras qu’à passer à la maison, d’accord ?

– On verra, dit-il simplement.

– D’accord. Ce serait cool de faire connaissance. Bon, on va te laisser, t’as l’air occupé. En tout cas, j’espère que tu te plairas ici. Et encore une fois, n’hésite pas à faire un saut chez nous quand tu voudras, ok ?

– J’avais entendu la première fois, dit Lenny sur le même ton prodigieusement calme, fixant Josh sans discontinuer. Allez-vous-en, maintenant.

– Heu… oui, entendu. On s’en va… Alors à plus tard, Lenny.

Décontenancé, j’entraînai mon frère, toujours figé, le tirant par le bras. Même Attila nous suivait la queue basse, grondant toujours sourdement et jaugeant Lenny avec animosité. Josh, lui, demeurait comme hypnotisé, et sur ses traits pâles se dessinait une expression que je ne lui avais encore jamais connue.

Il avait peur.

– C’était vraiment bizarre, non ? me chuchota Lena, mal à l’aise.

– Ça, tu l’as dit ! Ce Lenny m’a l’air d’un drôle de type, faut avouer…

– Je le trouve même carrément anormal. Tu as vu son regard ?

– C’est sûrement parce qu’il a les yeux très clairs, ça donne toujours un éclat particulier.

– Ton frère à l’air de penser comme moi. Il n’avait pas l’air lui-même quand on était devant Lenny, tu as remarqué ?…

– C’est vrai, ça, Josh ? Toi aussi, tu le trouves bizarre, Lenny ?

– J’espère qu’il ne viendra jamais…, se contenta de marmonner mon frère.

– Comment ça ?

– Tu l’as invité à passer à la maison, s’il avait envie de faire un truc avec nous. J’espère qu’il ne le fera jamais ! J’ai aucune envie de le revoir…

– Hé ! Mais qu’est-ce qui vous arrive, à tous les deux ? Soyez pas comme ça ! C’est normal qu’il soit sur la défensive : il ne connaît personne ici, et ces idiots de Cogneurs lui ont réservé un accueil lamentable ! Bien sûr qu’il se méfie de nous !

– Tu dois avoir raison, admit Lena. On doit lui laisser une chance…

– Voilà ! Tu es d’accord avec ça, Josh ?

Pour toute réponse, mon frère secoua la tête. Je n’insistai pas davantage.