Josh

Alexis Arend · Chapitre 43 sur 63

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Tante Elena épongeait la table dégoulinante de…

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Tante Elena épongeait la table dégoulinante de sang avec le linge humide que lui avait tendu Jane, encore toute tremblante. Oncle Mort restait assis là, palpant son avant-bras, l’examinant avec l’expression singulière d’un soldat qui a vu un de ses membres arraché par un éclat d’obus repousser subitement, ou celle d’une sage-femme venant de mettre au monde des sextuplés : il était à la fois abasourdi et subjugué, comme frappé de plein fouet par un signe divin.

– C’est incroyable, balbutia-t-il, un léger sourire au coin des lèvres. C’est juste… incroyable !

– Ça y est, tu nous crois, maintenant ? grogna tante Elena, furieuse car encore effrayée de son geste irréfléchi. Ou est-ce que tu as besoin d’une autre démonstration sanglante ?

– Je te demande pardon, Elena, mais il fallait que je m’en assure par moi-même, tu sais comme je suis. Même si là, j’ai franchement l’impression d’avoir basculé dans la folie !...

Il réfléchit un bref instant et me dit :

– Simon, écoute-moi. Je sais que tu es persuadé que le docteur Grant, ainsi que les Randall, tiendront leur langue. Et je souhaite que tu aies raison. Vraiment. Mais je suis de l’avis de ta tante : dans les petites villes, quoi qu’on fasse pour l’empêcher, les gens parlent, veulent savoir, et finissent par connaître les moindres secrets des uns et des autres. On doit s’y préparer. Et peut-être que…

– Que… ?

– Eh bien… peut-être qu’il nous faudra envisager de déménager. Voire changer de comté, d’État, qui sait ? Vendre le garage, la maison, et nous en aller loin d’ici, quelque part où personne ne nous connaît ni n’aura eu vent de notre étrange secret. Simon, si jamais l’affaire s’ébruite, ça peut même attirer la presse, et les journaux en feront leurs choux gras, tu penses ! Il est possible qu’on ne soit plus en paix nulle part, cette histoire risque de nous suivre un moment !

– Alors qu’est-ce qu’on devrait faire, d’après toi ? demanda tante Elena.

Oncle Mort se tut un moment et annonça :

– En premier lieu, j’irai voir les Randall demain matin, et aussi le docteur Grant. Je tiens à m’assurer qu’ils tiendront tous parole et se tairont. Je pense que les Randall ne seront pas difficiles à convaincre. Après tout, Nick et Burt doivent tous deux la vie à Josh. Quant au docteur Grant, en soi c’est un homme raisonnable, mais face à une chose aussi irrationnelle, qui peut prévoir sa réaction ? Comment était-il, lorsque vous l’avez quitté ?

– Ça avait l’air d’aller, dis-je en tâchant de me remémorer l’expression de son visage. Pas vraiment effrayé, je dirais. Juste un peu secoué par ce qu’il venait de voir, j’imagine …

– Il y a quand même un problème, nous fit remarquer tante Elena. Demain, c’est samedi, et il sera sûrement à la chasse avec ses amis médecins d’Elmo. Tu ne pourras pas le voir avant la semaine prochaine...

– C’est vrai, j’avais oublié ça… J’espère qu’il n’aura pas l’idée de leur raconter à quelle extraordinaire aventure il a été confronté ! Ce serait une catastrophe, tu imagines ? Tout le comté serait au courant en moins de quarante-huit heures !...

Il réfléchit encore, grommela pour lui-même, puis se dressa d’un bond.

– Je vais aller lui parler maintenant !

– Maintenant ?! Mais… il est plus de 22 h, il ne te recevra pas !

– Je prétexterai une urgence, c’est sans importance ! Écoute, je dois essayer. Je file sans tarder, on n’a plus le temps d’en discuter !...

Quelques instants après, nous vîmes oncle Mort disparaître dans la nuit au volant du Willys, dont les phares jaunâtres striaient l’épaisse obscurité de rais faiblards et brumeux. Blottis derrière les carreaux des fenêtres, nous les contemplâmes jusqu’à ce qu’ils ne soient plus qu’un maigre point lumineux s’évanouissant dans le lointain...

Ces mêmes yeux jaunes reparurent moins de trente minutes plus tard. Oncle Mort coupa le moteur et descendit du pick-up, l’air maussade.

– ’pas pu le voir…, maugréa-t-il. Mamma Milly, qui fermait tout juste son restaurant, m’a dit que je l’avais manqué de moins d’une heure… C’est pas de chance, bon sang, c’est vraiment pas de chance !

– Est-ce que Milly avait l’air de savoir des choses, d’après toi ? demanda tante Elena. Est-ce qu’elle t’a dit si son mari, en rentrant cet après-midi, paraissait dans son assiette ou non ?

– Je n’ai pas l’impression qu’elle soit au courant de quoi que ce soit, non. En tout cas, elle ne m’a pas semblé particulièrement chamboulée ou horrifiée. Elle était juste étonnée de me voir revenir au café. Je lui ai dit que j’avais égaré mon portefeuille et que j’étais retourné le chercher. J’ai fait semblant de le retrouver sous une table. Je n’ai finalement rien dit pour la prétendue urgence, ça l’aurait affolée pour rien, tu sais comment Milly peut être…

– Je ne sais pas, tu aurais peut-être dû ? Je me dis qu’elle aurait pu faire prévenir son mari, ce qui t’aurait permis de lui parler ?

– À mon avis, c’était peine perdue. Si leur réunion hebdomadaire de médecins-chasseurs a bien lieu dans la cabane que je crois, ça n’est même pas la peine d’y penser, il n’y a pas le téléphone dans le coin. C’est justement pour ça qu’ils vont là-bas : pour ne pas être dérangés !

– Qu’est-ce qu’on va faire alors ?

Oncle Mort soupira et leva les mains en signe d’impuissance.

– Attendre la fin du week-end, je ne vois que ça… et voir ce qui se passera entre-temps. Dès lundi, à la première heure, je retournerai le voir. Et demain matin, je rendrai visite aux Randall. Je me fais moins de souci à leur sujet...

– Le Ciel t’entende, Mort ! marmonna Elena. Le Ciel t’entende…

Mais le Ciel, parfois, peut rester sourd aux prières. Dans les grandes agglomérations, tout le monde se fiche de savoir que son voisin de palier a brusquement quitté l’immeuble, ou s’est marié la veille, ou est mort noyé dans sa baignoire. On ne le connaît guère, il n’est rien de plus qu’un individu sans visage, un anonyme enfermé lui aussi dans cette même grande boîte de béton inerte où l’on passe la nuit. Les relations se limitent, au mieux et lorsque l’humeur s’y prête, à un vague « bonjour » ou éventuellement à un coup d’œil distrait lancé à la dérobée entre deux portes d’ascenseur.

Il en va cependant tout autrement des petites villes, où l’esprit communautaire est presque chose sacrée et où chaque membre de cette communauté se tient informé de tout ce qui concerne les autres membres. Cela était d’autant plus vrai à cette période de ma vie à Ellison. Là était tout le problème…