Josh

Alexis Arend · Chapitre 17 sur 63

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Josh

Nous reprîmes sans hâte le chemin de la maison.

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Nous reprîmes sans hâte le chemin de la maison.

– Je pense qu’ils ne vont pas nous retomber dessus de sitôt, dis-je, tout guilleret. Ton chien a bien mérité sa ration de ce soir. Mais on doit absolument en parler à oncle Mort, on ne peut pas continuer indéfiniment à le nourrir en cachette. Et puis, un chien de garde comme celui-ci, crois-moi qu’il sera content d’en avoir un dans son jardin.

– Je ne suis pas sûr qu’Attila ait très envie d’être enfermé…, me dit Josh, hésitant.

Je rassurai mon frère en lui certifiant qu’on ne contraindrait Attila à rien. S’il ne voulait pas rester auprès de nous, nous ne l’y obligerions pas. Mais je lui fis comprendre qu’Attila devait sûrement se sentir très seul, et lui aussi avait besoin d’affection, comme chacun de nous.

– De toute manière, ajoutai-je avec le sourire, je ne vois pas qui oserait forcer Attila à faire quoi que ce soit !

Josh l’admit et sourit également. Aussitôt après, son sourire s’effaça tout net de son visage. Il paraissait soudain très angoissé.

– Qu’est-ce que t’as, Josh ? Tu ne te sens pas bien ? T’inquiète pas pour Randall et ses sbires, va, ils ont dû détaler comme des lapins, on ne risque plus rien !

– C’est pas ça… Y a un truc qui va pas…

– De quoi tu parles ?

Sans même prendre le temps de me répondre, mon frère se mit à courir à travers la forêt.

– Josh, attends ! lui criai-je en m’élançant tant bien que mal à sa suite, me frottant aux branches basses et manquant trébucher plusieurs fois.

Lui se faufilait dans ces méandres comme un véritable lièvre. Attila le talonnait comme une ombre immense. Josh s’arrêta enfin, haletant, quelques centaines de mètres plus loin. Devant nous, Burt Randall gisait inanimé. Une grosse éraflure sanguinolente le balafrait au côté. Une branche sèche lui perforait l’estomac et une large flaque de sang imprégnait déjà la boue, glissant lentement sur le tapis de feuilles pourrissantes. Un violent frisson courut sur ma peau déjà glacée.

– Merde, m’écriai-je, c’est pas vrai ! C’est pas possible… Hé, Burt ! Tu m’entends ? Burt !

– Il a trébuché, dit Josh. Il est tombé et s’est empalé sur cette souche, là.

– Il est vivant ! m’exclamai-je, brusquement soulagé, en le voyant faiblement remuer. Il faut vite appeler les secours !

– Mal… murmura faiblement Burt. J’ai mal…

– Écoute-moi, Josh. Tu vas rester là avec Randall. Je vais courir aussi vite que je pourrai pour prévenir oncle Mort et le docteur Grant, d’accord ?

– Non… gémit Burt. Me… laisse pas. S’il te plaît, Gilligan… me laisse pas…

– T’en fais pas, Burt. Je te laisse pas seul, Josh restera avec toi.

Le regard vitreux de Randall rencontra celui de mon frère avant de se poser sur Attila, et aussitôt s’agrandit de terreur. Son visage rougeaud était inondé de sueur. Sa blessure le faisait souffrir terriblement.

– Tu vas… me laisser... avec cette bête ? Non… je t’en prie… fais pas ça, Gilligan… Fais pas ça ! Simon !...

Mon sang n’était plus qu’un torrent pourpre, déchaîné, dévalant à travers mes veines dans un vacarme assourdissant. Mes tempes palpitaient avec frénésie. Mes oreilles bourdonnaient comme si tout un essaim de frelons s’y était engouffré. La situation était critique. Nous étions loin de la ville. Le temps pour moi de regagner Ellison et en revenir, même du plus vite que je m’en sentais capable, et Burt risquait d’y passer…

Une peur panique déferlait en moi, je ne parvenais plus à conserver mon sang-froid, ni à réfléchir posément. Je savais qu’alerter les secours et les conduire ici était la seule option, mais je pressentais aussi que le temps ferait cruellement défaut. Jamais Burt, dans son état, ne survivrait suffisamment longtemps pour me permettre de mener le docteur Grant à lui. Qui plus est, je ne tenais vraiment pas à abandonner Josh en le laissant seul avec Randall, le condamnant ainsi à assister, peut-être, à la mort d’un enfant à peine plus âgé que lui. Même si c’était Burt. Le rouquin n’avait pas mérité ça, en dépit de toutes les vacheries qu’il nous avait faites...

– Est-ce que… je vais crever ici ? balbutia Burt, désormais très pâle, en m’adressant un regard suppliant.

L’horrible plaie saignait abondamment et la branche sèche, creuse, toujours fichée dans son ventre, s’apparentait maintenant à une affreuse gargouille de fontaine régurgitant un filet continu de sang.

– Je… je dois aller chercher de l’aide, dis-je d’une voix mal assurée. Il faut que tu tiennes le coup ! Accroche-toi, Burt ! Je vais faire aussi vite que je peux. Aussi vite que je pourrai, je t’assure…

– Non ! dit alors Josh.

Il leva sur moi un regard d’une grande intensité, sans plus dire un mot. Je compris enfin ce qu’il avait en tête. Mes pensées se troublèrent, s’affolèrent.

– Attends, Josh, attends… Je… Est-ce que tu penses pouvoir y arriver ? Tu en es sûr ? Je veux dire : vraiment sûr ? C’est pas un jeu, tu sais ? Burt peut y rester si jamais on…

– De quoi… vous parlez ? J’ai… besoin d’aide… J’ai… si mal…

Josh opina du chef, l’air déterminé. Au fond de ses yeux couvait cet éclat insolite que je lui voyais quelquefois. Le même regard trouble que je lui avais découvert lorsqu’il avait miraculeusement soigné mon entorse.

– On va t’aider, Burt, dis-je en me penchant vers Randall. Mais tu dois nous faire confiance. Et laisser faire mon frère. Tu entends ce que je te dis ? Ça va méchamment te brûler, je te préviens, mais tu devras te tenir tranquille, compris ?

L’autre, déjà hagard, hocha faiblement la tête. Des larmes d’une souffrance indicible ruisselaient sur ses joues livides où s’éparpillaient néanmoins de grosses plaques rouges.

– D’accord…, soufflai-je en m’efforçant de rassembler tout mon courage. Je vais d’abord devoir te retirer cette branche plantée dans ton ventre. Ça va te faire un mal de chien, tu peux me croire. Mais j’ai pas le choix. Ensuite, Josh va… enfin, il va faire ce qu’il a à faire et tu vas devoir remuer le moins possible, Burt. Est-ce que tu m’as bien entendu ?

Nouveau hochement de tête vague. Je percevais que Burt ne comprenait pas tout, mais il demeurait conscient. Avec d’infinies précautions, je le fis basculer sur le flanc, ce qui le fit gémir et grimacer, et calai son dos meurtri à l’aide de mes genoux. Je contemplai un instant cette branche morte. Elle me fit l’effet d’une entité monstrueuse parasitant l’abdomen de Burt. Mon cœur battait à tout rompre, prêt à jaillir de ma poitrine. J’avais si peur que ma vue se troublait et que ma tête tournait. Je respirai un grand coup pour dissiper mon vertige. Pas question de tourner de l’œil, ce n’était pas le moment !...

– Ok, prépare-toi, Burt. Josh, c’est bon pour toi ? Faudra que tu sois rapide, parce que dès que j’aurai retiré cette branche, il va se vider de son sang. Josh, regarde-moi : t’es toujours absolument décidé à tenter ça ?

Pour toute réponse, mon frère s’accroupit à côté de moi, les deux mains prêtes à intervenir. Une fois de plus, je pris une profonde inspiration avant de saisir le morceau de branche de mes mains tremblantes, puis bloquai ma respiration et fis jouer toutes mes forces pour lui retirer ce pieu de son estomac. Un affreux bruit de succion se fit entendre, et sur mon visage se dessina une vive moue de dégoût. Je détournai les yeux pour ne pas être tenté de me lever et de prendre la fuite. Burt, s’arc-boutant subitement, poussa un hurlement terrible. Josh, lui, demeurait impassible, résolument concentré sur sa tâche et prêt à agir. Sitôt que la branche fut retirée et jetée au loin, mon frère appliqua avec vigueur ses mains sur la large plaie béante. Une lueur rougeâtre, de plus en plus vive, se devinait à travers ses doigts serrés, entre lesquels ruisselait le sang de Randall. Et à nouveau, cette indescriptible lueur qui dansait dans son regard lointain, d’une intensité presque hypnotique.

Burt Randall laissa échapper un long gémissement de douleur, dents serrées, lèvres crispées. Je dus faire pression de tout mon poids sur son buste et ses épaules pour l’empêcher de remuer. Il geignait et se débattait, tant la sensation de brûlure lui était insoutenable. Josh maintenait ses mains rougeoyantes sur la blessure de Randall en dépit des violents battements de jambes du rouquin. Cela me parut durer une éternité.

Lorsque enfin tout fut terminé, Burt, suffoquant et hors d’haleine, trempé de sueur, ouvrit lentement les yeux et essuya son visage en nage. Il releva la tête, hagard, nous considéra tour à tour avec une immense stupeur, puis son attention s’attarda craintivement à l’endroit de sa blessure, s’attendant à y découvrir une horrible plaie. Celle-ci s’était complètement résorbée. Il n’y demeurait pas même la moindre trace de cicatrice. Seule sa chemise déchirée et gorgée de sang témoignait de ce à quoi Burt venait d’échapper…

Le rouquin se redressa prudemment, palpa son ventre, son dos et nous dévisagea une fois encore, totalement éberlué. Ses cheveux frisés étaient plaqués sur son front, collés par la sueur, et ses lèvres frémissaient imperceptiblement. Il prenait garde à se tenir à une distance raisonnable de nous.

– Qu’est-ce que… qu’est-ce que vous m’avez fait, tous les deux ? Comment vous… ? Qu’est-ce qui s’est passé ?...

– Tu le sais très bien, Burt. Josh t’a sauvé la vie. Je n’aurais jamais pu revenir à temps avec les secours. Jamais. Sans mon frère, tu serais mort ici, Randall. Dans ce bois.

– Comment est-ce que… comment il a fait ça ?!

– Ne cherche pas à comprendre. J’en sais rien moi-même. Il a ça en lui, c’est tout. Je peux pas l’expliquer.

Burt, encore à demi sonné, les yeux écarquillés, fixait mon frère avec hébétude en hochant mollement la tête. Il me fit tout à coup songer à ces chiens en plastique sur les banquettes arrière des voitures, qui dodelinent de la tête à chaque nid-de-poule sur la chaussée. On aurait dit qu’il ingurgitait les informations à toute volée, sans avoir le temps de les assimiler.

– Alors, Burt ? Qu’est-ce que tu vas faire ? lui demandai-je avec une appréhension que je m’efforçais de dissimuler. T’as pas trop intérêt à en parler autour de toi, tu sais. Personne te croirait.

– Je sais, murmura-t-il faiblement. Je sais. Je dirai rien, tu peux y compter…

Burt Randall, mal à l’aise, s’éloigna à reculons sans nous quitter des yeux un seul instant. Ensuite, nous le vîmes détaler ventre à terre et disparaître dans les profondeurs des bois.

– Eh merde... grognai-je. Si jamais il se met à jacter, on est mal barrés. Et connaissant le gros Randall, il va nous faire la vie impossible ! Déjà qu’à ses yeux, on était bizarres alors là, je te raconte même pas la sérénade ! Viens Josh, ne restons pas là…