Josh
La Plymouth blanche et noire de 1951…
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La Plymouth blanche et noire de 1951 filait à vive allure sur la sinueuse route 35 qui épouse, massées sur sa droite, les berges du lac Flathead. Les vitres avant étaient entrouvertes et le vent brassé par les eaux fraîches du lac s’engouffrait en chuchotant dans l’habitacle. L’autoradio était en marche et Amos Milburn entonnait avec un rien de mélancolie son dernier titre, One Scotch, One Bourbon, One Beer. L’adjoint du shérif tapotait en rythme, sans en avoir conscience, sur le plat du volant, mais son esprit demeurait accaparé par ses rencontres déplaisantes de la matinée, notamment son entrevue avec cette détestable Mme Leibowicz.
Le jeune officier fulminait. Il se sentait furieux.
Furieux, d’abord, d’avoir été traité avec si peu de considération et de s’être vu ainsi manipulé par cet arrogant Douglas Moriarty, qui n’était plus un adjoint assermenté depuis un bail. Mais ça, tout le monde faisait mine de l’avoir oublié ou s’en fichait, naturellement ! Ce vieux gâteux n’était plus aujourd’hui qu’un civil comme un autre, qui jouissait néanmoins de l’amitié que continuait de lui témoigner son ancien supérieur, le shérif Will O’Grady. Ce qui lui octroyait apparemment des prérogatives difficilement justifiables aux yeux de la loi, maugréait l’adjoint.
Furieux aussi d’avoir été dérangé de si bonne heure pour des broutilles, des querelles de clocher, et de s’être déplacé, malgré tout, pour qu’ensuite on tente de l’embobiner avec des fariboles inventées de toutes pièces, pour se distraire, par de sales mioches qui, c’était évident, devaient mortellement s’ennuyer dans leur vie campagnarde.
Furieux, enfin, de s’être laissé pratiquement insulter, sans pouvoir répliquer comme il l’aurait ardemment souhaité, par cette pochtronne imbaisable et hargneuse, et ce, devant son gosse. Tiens ! lui, au moins, s’était montré le seul à le considérer avec un minimum de respect au vu de l’uniforme qu’il arborait.
Matinée de merde, décidément…
Et il lui faudrait encore faire son rapport à O’Grady ! Un rapport sur ça ? Et pour lui dire quoi, au juste ? Que des voyous avaient occis un chien et une poignée de poules ? Qu’une stupide brouille de voisinage qui avait dégénéré avait poussé deux familles à perdre tout discernement et à mutiler des animaux ? La belle affaire ! Quand d’autres adjoints, parfois plus jeunes que lui, se voyaient confier des affaires sérieuses, des homicides ou des hold-up, lui, Tyrell Cornet, à bientôt vingt-huit ans, écopait encore des dossiers de chiens écrasés et autres semblables imbécillités. Et pourquoi, tant qu’à y être, ne pas aussi le charger d’enquêter sur les chats coincés dans les arbres et incapables d’en redescendre ?
Cornet bougonna, jura, insulta à voix haute le shérif, les coups du sort répétés et même le Montana tout entier qui, tous, prenaient plaisir à lui faire la vie impossible. Il poussa le volume de la radio à fond pour calmer ses nerfs.
One scotch, one bourbon, one beer,
One scotch, one bourbon, one beer,
Please, mister bartender, listen here,
I ain’t here for trouble, so have no fear,
One scotch, one bourbon, one beer…
La Plymouth força l’allure. Tyrell Cornet venait tout juste de laisser derrière lui Finley Point, le petit bras de terre qui s’enfonce au travers des eaux du majestueux lac Flathead. Il lui tardait de rentrer à Polson, d’avaler un gros steak saignant et de boire une bonne bière fraîche au déjeuner. Et un scotch, et un bourbon… Si seulement c’était autorisé ! grommela-t-il pour lui-même, repensant à la chanson.
Quelque cent mètres plus loin au sud, la route 35 se casse presque à angle droit et s’écarte davantage des contours du lac. Cornet connaissait le chemin par cœur et aurait pu conduire sur cette route les yeux fermés. Il enfonça la pédale d’accélérateur. Se reflétant dans le rétroviseur intérieur, la route bitumée qu’il laissait derrière lui dansait et tanguait. Cornet se regarda machinalement dans la glace et réprima un tressaillement. L’espace d’un instant, il lui avait semblé apercevoir… Non, ce n’était rien, juste une ombre. Probablement celle d’un érable en bord de route qui se sera coulée sur la banquette arrière…, se dit-il. Avec un soupçon d’anxiété, le jeune adjoint se risqua à un nouveau coup d’œil rapide dans le rétroviseur, juste pour s’en convaincre. Rien, évidemment. À moins que… ?
Soudain, il crut voir une silhouette menue, sombre, se glisser furtivement dans la voiture, sur le siège arrière. Cornet sursauta violemment, le souffle coupé, donna un coup de volant malheureux qui faillit l’envoyer valdinguer dans le décor. Le cœur tambourinant contre sa poitrine, il reprit de justesse le contrôle du véhicule avant qu’il ne quitte la chaussée. Tyrell Cornet souffla bruyamment, leva le pied de l’accélérateur et examina à nouveau l’arrière de la Plymouth. Dans la glace du rétroviseur, tout en conduisant, il scruta longuement la banquette, le front inondé de sueur…
Le visage de Lenny Leibowicz lui apparut brusquement dans le miroir, jaillissant juste devant lui. Ses yeux de source glacée le dévisageaient avec une fixité effrayante. L’adjoint Cornet tressaillit une nouvelle fois, poussa un grand cri d’épouvante qui s’étouffa à demi dans sa gorge. De saisissement, il en lâcha le volant. La Plymouth, laissée sans maître et lancée à vive allure, se précipita tout droit vers un bouquet d’arbres qui ornaient le terre-plein en bordure de voie. Le véhicule de patrouille du shérif adjoint s’encastra à pleine vitesse dans les larges et robustes troncs fermement enracinés. À l’intérieur de la voiture dont le moteur exhalait une grosse fumée grise, la tête fracassée de l’adjoint Tyrell Cornet était enfoncée dans le volant. L’autoradio, lui, continuait de diffuser avec indolence les dernières paroles de la chanson d’Amos Milburn, tandis que tout autour de là se répandait à présent un épais silence.
One more nip and make it strong,
I got to find my baby if it takes all night long,
One scotch, one bourbon, one beer,
One scotch, one bourbon, one beer…