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Alexis Arend · Chapitre 32 sur 63

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Au cours des jours qui suivirent, il…

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Au cours des jours qui suivirent, il ne fut question que de ça, du matin au soir, dans toutes les familles. Ça, le crime abominable perpétré par l’odieux Ned Wilson, autrefois si charmant… C’était un geste horrible, une ignominie et l’acte d’aveu de la profonde démence de Wilson, assénait-on.

Les plus avides de médisance y allaient de leurs commentaires fielleux sur Ned. Et on abondait dans leur sens, arguant qu’en dépit de son apparente bonhomie, Ned avait toujours eu quelque chose d’un peu bizarre. Vous savez, ce genre de signes annonciateurs qui vous incitent à penser que. Ah ! Vous avez raison : maintenant que vous en parlez, moi-même j’ai toujours trouvé que. Moi, il me paraissait trop gentil, ça cache toujours quelque chose de pas net, j’aurais dû. Ne m’en parlez pas ! Si je m’étais écouté, j’aurais alerté bien avant les.

C’en était au point que même la traditionnelle réunion hebdomadaire des Dames de la Paroisse, en cet avant-dernier jour de juillet, y fut presque exclusivement consacrée. Toutes, hormis Mme Griffith, se languissaient d’étaler sur la « table à ragots » leurs intimes convictions sur cette sordide histoire. Chacune se faisait fort, après trois jours à ne songer qu’à l’affaire Wilson, d’y apporter tous les éclaircissements qui s’obstinaient à échapper à la police du comté.

Ainsi, Mlle McFinn expliquait l’acte barbare de Ned Wilson par une pulsion irraisonnée, un éclair de pure folie qui lui aurait traversé l’esprit. Et, précisait-elle, ce qu’elle jugeait encore le plus infâme était qu’il ait l’audace d’attribuer ce coup de sang à sa malheureuse épouse, accablant ainsi la défunte en espérant justifier son ignoble forfait. Mais ses manigances ne trompaient personne, et surtout pas quelqu’un d’aussi fin psychologue que Margaret McFinn ! Elle se reprocha piteusement, à son tour, de n’avoir alerté quiconque autour d’elle alors que depuis longtemps, martelait-elle de son doigt sur la table, elle soupçonnait que quelque chose clochait chez cet homme.

Esther Forbes se révéla plus radicale encore. Peu lui importaient les raisons qui avaient pu pousser cet individu à un geste aussi monstrueux et immoral. Elle le voulait mort. Elle désirait le voir passer par la potence et se balancer au bout d’une corde, et regrettait amèrement la fin de la peine de mort par pendaison dix ans plus tôt.

– Imaginez, disait-elle la voix vibrante émotion, que l’une d’entre nous ait été victime d’un mari devenu fou, qu’aurions-nous toutes pensé ? Comment aurions-nous réagi à une perte si douloureuse ?

Là-dessus, Mlle McFinn tortilla ses lèvres d’embarras, étant bien incapable de se figurer un époux levant la main sur elle. En fait, elle était bien incapable de s’imaginer ne serait-ce qu’une existence aux côtés de cet époux.

Samantha Case, lorsque fut enfin venu son tour de prendre la parole, manifesta comme il se devait sa vive peine quant à ce drame atroce qui secouait la petite ville. Elle en était consciente : il était de bon ton d’afficher publiquement son indignation. Mais au fond d’elle, cette chère Mme Case se fichait royalement du sort tragique réservé à Priscilla Wilson, tout comme elle se fichait de celui, guère plus enviable, de son époux meurtrier.

En fait, elle en voulait terriblement à Ned. Car, par sa fureur meurtrière, il avait totalement occulté l’autre événement tragique du 27 juillet, l’enterrement de Tilly Marsh. Samantha Case avait une façon de raisonner bien à elle. Lorsque quelque chose la turlupinait, lorsqu’elle s’était mis une idée dans le crâne, rien ne pouvait l’en faire dévier. Et sans l’acte irraisonné de Ned Wilson, elle aurait eu tout loisir, ce fameux jeudi-là, d’exposer aux yeux de toutes ce qu’elle considérait comme un fait inquiétant pour l’ensemble de la communauté : le veuvage de Fletcher Marsh.

Contrainte, devant les autres Dames de la Paroisse, de jouer le jeu attendu de l’épouse et mère outrée par la récente tragédie du couple Wilson, elle n’osa exprimer tout haut ses réticences envers un homme qui ne lui inspirait guère de sympathie, un homme qui passait ses journées à côtoyer de jeunes enfants, à leur proposer des sucreries, à s’en faire pratiquement des amis. Des amis bien jeunes, estimait-elle, et surtout bien influençables et candides. Comment une personne de cet âge pouvait-elle à ce point apprécier la compagnie de jeunes garçons et de jeunes filles ? Ce n’était pas chose naturelle...

Elle-même refusait obstinément de laisser sa chère Lena se rendre seule dans cette boutique et mettait un point d’honneur à l’y accompagner systématiquement. Et chaque fois que cet individu trop mielleux s’adressait à sa fille, elle ne pouvait s’empêcher de le considérer longuement, d’observer ses mimiques, ses regards, son attitude. Ses manières l’écœuraient. Son amabilité outrancière la mettait mal à l’aise.

Samantha Case esquissa une moue de dégoût que ne perçurent pas ses consœurs, à l’idée du vieux Fletcher Marsh fantasmant ainsi sur des enfants. Dieu seul savait quelles immondes pensées devaient être les siennes alors, couché dans son lit… Quelles idées dégoûtantes pouvaient donc l’habiter, le soir, lui qui n’avait côtoyé que ces pauvres innocents toute la sainte journée ? Surtout lorsque l’on songeait que sa pauvre épouse était alitée depuis des semaines ! Certes, elle avait joui d’une rémission salutaire au cours des quelques mois qui avaient précédé son décès, mais depuis la mi-juin, sa tumeur au cerveau était revenue en force, plus enragée que jamais…

Et à présent, le voilà veuf. Comme le hasard faisait bien les choses ! Il était libre. Libre de ses agissements contre-nature, libre de se livrer sans retenue à ses perversions, enfin débarrassé qu’il était du fardeau d’une épouse aimante mais ô combien malade… Et encombrante !

Mais, tandis que la séance touchait à sa fin, la providence vint au secours de Mme Case à travers la voix de Mme Griffith, que toutes avaient fini par oublier :

– C’est tout de même fort triste aussi, ce qui est arrivé à cette malheureuse Tilly Marsh, soupira-t-elle. Se battre des mois durant contre la maladie, réussir à la dompter quelque temps, pour ensuite succomber en à peine quelques semaines à une rechute brutale. Oui, c’est décidément très triste…

Les autres Dames hochèrent la tête en silence, sincèrement affectées. Samantha Case, elle, ne put s’empêcher de ressentir une soudaine et exquise jubilation. Enfin ! se dit-elle, on se décidait à aborder le sujet qui lui tenait à cœur !

– Avec tout ce qui s’est passé, ajouta Mme Griffith de sa voix lente, on aurait tendance à l’oublier, mais moi, je pense surtout à ce pauvre Fletcher, qui doit être effondré. Pour un homme de son âge, voir s’en aller l’être aimé, la personne auprès de laquelle on a passé tant et tant d’années, c’est un déchirement inimaginable. Croyez-moi, je l’ai vécu. On se dit qu’on ne s’en remettra jamais !

– Mais on s’en remet tout de même, la coupa abruptement Mme Case. Regardez-vous chère Lily, vous êtes resplendissante de santé et de joie de vivre !

L’ancienne institutrice lui décocha un regard de glace qui effaça tout net son sourire hypocrite de son visage.

– Croyez-vous, ma chère ? rétorqua-t-elle. Attendez donc qu’un tel drame ne survienne dans votre famille, vous me direz ensuite si on s’en relève si facilement…

La répartie cinglante de la vieille femme – que d’aucuns jugeaient à tort pratiquement sénile – déstabilisa Samantha Case. Elle rechigna à se lancer dans une joute verbale avec cette enquiquineuse de Lily Griffith, qui jouissait du respect que lui témoignaient les autres membres du Cercle, eu égard à son âge vénérable. Aussi, craignant de se trouver en mauvaise posture si jamais cette fichue excentrique prenait le parti de ce porc répugnant de Fletcher Marsh et ralliait à elles ses consœurs du groupe, elle jugea plus opportun de faire profil bas et d’ajourner la diatribe qu’elle avait soigneusement préparée contre Marsh. Pour le moment. Mais elle se fit solennellement le serment que la fois prochaine, qu’importent les événements, elle alerterait le Cercle sur les manigances plus que suspectes du confiseur. En espérant qu’alors, l’institutrice nonagénaire ait l’heureuse idée de faire un somme, ainsi qu’à son habitude…

Le fait cependant de devoir patienter une autre semaine la frustra terriblement et sculpta sur son visage impeccablement lisse une moue détestable. Rongeant son frein, Mme Case sourit pourtant d’un air complaisant et annonça la fin de leur réunion hebdomadaire.